Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
David, Mehdi, François rejoignent leurs amis sur la pelouse du Prado, le long de la plage. Ils retrouvent avec plaisir Djamila, Laurie, Macha et d’autres jeunes étudiants en lettre qui ne peuvent plus se rendre à la Fac d’Aix. Pendant les soirs d’été, ils marchent ensemble jusqu’au bord de l’eau et certains se hasardent pieds nus dans le sable. Leur plaisir de prendre des nouvelles de chacun ne se dit pas. Il se lit sur les visages, sur les sourires discrets qui embaument les cœurs.
Ils racontent des nouvelles ou des contes, ceux qu’ils ont créés dans la semaine ou dans la journée. Obligés de les apprendre par cœur, ils se répètent sans cesse qu’ils ont besoin de les réciter, afin de rencontrer ce plaisir de la transmission orale que la misère leur fait découvrir à nouveau. Parfois, ils récitent des poèmes dans lesquels se subliment les vies, dans lesquels rythmes et rimes soutiennent les messages d’espoir et de joie. Claquer des mains et chantonner leur vient souvent spontanément quand les vers se tressent en mélodie.
Ce soir, c’est Macha qui tente une nouvelle expérience. Elle déclame ses quelques premières pensées pour une création de groupe.
« L’occupation prive chacun de ses droits de vivre chez lui.
L’occupation prive chacun de ses droits de vivre.
L’occupation prive chacun de ses droits.
L’occupation prive chacun.
Que l’occupation ne me prive pas de vous ! »
David prend la suite.
« Il ne me reste que vous, même sans mes droits de vivre chez moi.
Il ne me reste que vous, même sans mes droits de vivre.
Il ne me reste que vous, même sans mes droits.
Il ne me reste que vous, pour parler.
Pourvu que l’occupant nous laisse encore parler ! »
Laurie poursuit.
« Je ne vous laisserai pas, même sans les droits de vivre chez nous.
Je ne vous laisserai pas, même sans les droits de vivre.
Je ne vous laisserai pas, même sans les droits.
Je ne vous laisserai pas, j’ai trop besoin de vous.
Qu’ils ne puissent jamais déchirer de tels liens ! »
Djamila et François se prennent par une épaule et tout le groupe se forme en ronde triste et joyeuse.
Ils reprennent les premières strophes tant qu’une improvisation ne vient pas et dansent en rythme.
Francois se lance.
« La vie est là, même si les autres ne veulent pas.
La vie est là, ta main sur mon épaule.
La vie est là, ton rire dans mes yeux.
La vie est là, coule du sable dans les doigts.
Respire, goûte l’air avant demain, dès maintenant ! »
Djamila soupire.
« La vie est là, là avec toi,
La vie est là, là dans le soir,
La vie est là, mon seul espoir,
La vie est là, présent tout noir.
Quand vous êtes là, qu’importe demain !
Plusieurs fois, ils reprennent ce chant. Plus le temps plait, plus il passe vite. Le couvre feu leur impose le silence et la plus grande vigilance pour se dissimuler dans les zones d’ombre.
Demain soir, ils seront là, et chanteront, le ventre creux, pointant les absents.