Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Dans l’exposition, le jour de l’inauguration, le peintre reste là, dans une posture figée, enveloppé d’une bulle transparente que personne n’oserait pénétrer. Le tableau, face à lui, lance aux visiteurs une décharge de stupéfaction mêlée de fascination qui les immobilise un long moment. Ils s’en détournent en se faisant violence, sans même pouvoir échanger un quelconque regard dont l’effet réciproque consumerait les cris brûlants qu’ils musèlent au-dedans.
Le peintre ne voit personne. Les lentes déambulations silencieuses ne modifient en rien sa surface de protection mystérieuse, n’entament aucun angle de son espace sombre. Oui ! Sombre ! Sa pose donne l’impression qu’il a sombré quelque part, comme si l’œuvre suspendue devant lui sur le grand mur bleu nuit, éclairée d’un feu qui semble sortir de la toile, par sa puissance évocatrice, l’écrasait d’une chape morbide et novatrice tout à la fois. D’ailleurs, pour tous ceux qui tombent dans le regard de cette petite fille, interpellés dans leur ignorance et leur impuissance, choqués par leur prise de conscience soudaine devant l’innocence et l’indigne injustice des destructeurs anonymes, il se passe quelque chose de grave. Leur monde se lézarde de bas en haut. Leur mur d’incompétence s’ouvre sur ses fondations mêmes où se sectionne le ferraillage et se craquèle la terre. Il se déchire jusqu’en haut, jusqu’à déstructurer la construction raisonnable de leur monde maquillé d’acceptabilité honteuse. Leur vie ne sera plus comme avant. Ils se seront confrontés au pire dont l'humain se rende coupable.
Le peintre paraît enterré sous l’effet écrasant de son tableau, enseveli sous la lourde dalle de sa propre création. Et moi qui regarde la scène à distance, pas encore saisi par la puissance de l’œuvre, je crains de m’avancer et de prendre ma place dans ce morbide spectacle. Pourtant, je sais que les scènes réelles dépassent largement nos imaginaires et traumatisent souvent les plus vaillants soldats ou photographes reporters. Mais ici, la peinture ajoute à l’effroyable situation le voyage au travers de l’artiste qui tente en vain d’échapper à son monde intérieur. Il est hanté par son dernier périple au-delà de la Méditerranée.
Lancés sur la toile des coups de pinceau gris, ambres et rouges que des traits lourds et noirs soulignent comme des structures effondrées. Adossé à l’un de ces traits obliques, la silhouette d’un homme tordu par une fin récente sur ses liens qui le soutiennent encore un peu. Le pilier semble embrasé par le bas. Au premier plan, sous les décombres qui paraissent encore instables, une tête couverte d’un voile noir se renverse sur la nuque, sûrement cassée sur le nez de marche en pierre. Une main nous indique la position du corps, écrasé. Le regard semble poser question au ciel sans illusion sur la réponse.
Sur la gauche de la toile, toute de bleue vêtue, accroupie, la main droite sur l’épaule de sa mère, l’index gauche pointé sur le père, le visage incliné légèrement vers le peintre, la petite fille regarde l’observateur. Ses yeux sont brillants de larmes impossibles. Elle desserre juste un peu la bouche pour montrer le sang qui affleure sur sa lèvre inférieure. On sait qu’elle meurt, elle aussi, mais elle prend le temps de demander : Pourquoi ?
Ce n’est pas une photo, parce que les reporters on détruit leurs photos. C’est un tableau, le tableau qui submerge de douleur le peintre hanté par l'image. Abdu est avec moi. Nous avançons vers l’œuvre et nous asseyons de part et d’autre de l’homme prostré. Nous lui prenons chacun la main qu’il bloquait sur ses cuisses, et lui disons que nous savons ce qui se passe là-bas pour y avoir vu cette scène maintes et maintes fois.
Il nous dit que peut-être il ne pourra plus jamais peindre que ces yeux là !