Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Jordan a vingt huit ans. Jusque là, il réside chez ses parents, dans un modeste appartement sur la place de Lenche, tout près de fort Saint Nicolas. Dès la fin de ses études d’ingénieur, au CNAM d’Aix-en-Provence, il fut embauché à Eurocoptère près de Marignane. Il put faire ses études grâce à l’accueil des ses oncles et tantes qui lui évitaient de se rendre à Marseille tous les jours, lui ayant aménagé une petite chambre tout à fait calme qui donnait sur un jardin de la route des Alpes.
Depuis quatre ans, il n’a jamais eu de difficulté pour traverser les nombreux points de contrôle qui cernent la bande de Paca. Ses documents sont en règle et nul de sa famille n’est fiché dans les registres des services de surveillance de l’armée d’occupation. Certes, il lui arriva souvent de se voir infliger des retards à l’aller comme au retour, mais dans l’ensemble, il peut dire qu’il a été chanceux sur ce point. Il lui fut même possible de transporter quelques fournitures introuvables à Marseille, comme de la charcuterie, ou de la farine, ou même du lait. Le plus souvent, une grande poche intérieure de sa doudoune suffisait à dissimuler la marchandise, et son vieux scooter n’attirait pas l’attention des gardes. Il avait surtout la chance de pouvoir s’approvisionner en carburant, en dehors de la bande de Paca.
Jordan se sent très utile à ses parents qui, se dit-il, rencontreraient bien des difficultés s’il devait s’absenter. Et souvent leur conversation tourne autour des petits avantages qu’il transporte, victuailles mais aussi médicaments, livres et journaux.
Dans l’enceinte d’Eurocoptère, Jordan rencontre tous les jours Leila, une jeune ingénieure en informatique dont la délicatesse et la modestie le touchent particulièrement. Ils ont noué des liens intimes depuis deux ans et décident de se marier. Pour se faire, Leila doit obtenir un laissez-passer pour aller rendre visite aux parents de Jordan. Déjà là, les difficultés se sont montrées plus invraisemblables que nul n’aurait pu les imaginer. Justifier de son lieu d’habitation fut délicat puisque factures et bail de location étaient au nom de ses parents adoptifs, alors qu’elle avait voulu garder son nom de jeune-fille, différent du leur. Hanoun est son nom, mais elle vit sous le toit du couple Mathieu, de quoi éveiller les pires soupçons !
Après quelques mois d’efforts pour obtenir les documents sur l’adoption, les choses se compliquent encore. L’armée d’occupation prétend avoir le devoir de faire des recherches afin de vérifier que Leila Hanoun n’a pas été déjà mariée à quiconque. Et cela prend du temps, d’autant plus de temps que les traces de cet éventuel mariage pourraient se trouver dans une commune quelconque de France ou de l’étranger, là où précisément le nom de Hanoun est le plus fréquent. Le futur couple n’a plus qu’à attendre, et les parents de Jordan ne peuvent rencontrer la jeune fille que sur des photos ou parfois au téléphone. Mais depuis leur demande, le téléphone du jeune homme est mis sous surveillance, et la ligne n’est autorisée que rarement, de façon aléatoire.
Tous les sept jours, le père se rend à la préfecture, fait la queue, cette queue interminable qui décourage tout le monde, et demande où en sont les recherches. Il lui arrive de tomber sur un préposé qui refuse de donner les informations à un homme qui n’est pas l’intéressé lui-même. - Mais je suis son père ! Mon fils a la chance de travailler ! Il ne peut se permettre de perdre une journée entière pour attendre des nouvelles hypothétiques ! - Attendez ! Je vais rendre compte au supérieur hiérarchique de cette situation !
Le plus souvent, le préposé ne revient pas. Un autre le remplace et ne semble pas du tout au courant de ce qui se passe. - Mon collègue a terminé ! Je le remplace à ce poste. Revenez demain, c’est avec lui que vous pourrez suivre l’affaire. - Mais ! - Il n’y a pas de mais ! C’est comme ça ! Au suivant !
Monsieur Sanchez s’en retourne, énervé, dépité, fatigué. Mais il reviendra demain, et toutes les semaines.
Un jour, il a l’idée de se charger de tous les documents dont il est dépositaire, et chacun peut imaginer la méticulosité qu’il faut pour les conserver, de se rendre à la préfecture, et de faire la queue, comme d’habitude avec l’intuition qu’il aurait de la chance. Il dépose la demande en mariage de son fils Jordan Sanchez avec Mademoiselle Leila Hanoun, tous deux ingénieurs à Eurocoptère, fiancés depuis plus de deux années, logeant chez leurs parents respectifs dont voilà les titres de propriété ainsi que les factures d’énergie. Et le jeune soldat, assurément dans un bon jour puisqu’il avoue se trouver aussi sur le point de se marier, de lui donner les imprimés avec le tampon de la Préfecture, sans autre requête. Monsieur Sanchez a envie de l’embrasser. Mais il se ravise et lui présente tous ses vœux de bonheur. Il s’esquive au plus vite en serrant ses documents.
A la maison, ce fut une soirée de joie. Les parents se réjouissaient de rencontrer la promise bientôt, sans écouter leur fils qui leur disait que tout n’était pas réglé pour autant. Et en effet. Le seul mariage ne constitue pas une justification suffisante pour acquérir un droit de logement dans la bande de Paca. Les jeunes mariés ne peuvent prétendre habiter sous le toit des Sanchez. Ils pourront se loger à l’extérieur de la zone. Et dans cette situation, Leila ne peut absolument pas obtenir le laissez-passer nécessaire pour entrer dans la bande de Paca. Il faut qu’elle justifie d’une durée de trois années de mariage, et au moins d’une naissance pour être autorisée à visiter ses beaux parents. De leur côté, les dits parents ne peuvent absolument pas sortir de leur prison à ciel ouvert, tant que le blocus est décrété.
Farid et Sidi, des collègues auxquels Jordan raconte son histoire, lui répondent que là-bas, c’est bien pire parce que tout n’est que ruine et que le blocus n’autorise pas la moindre reconstruction. En plus personne ne sait s’il sera encore en vie demain, ce qui prévient de tout projet et de tout espoir.