Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Août 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Tout petit, Abdallah se rendait avec son père dans les champs d’oliviers. Mohamed se tournait souvent vers son fils et se penchait vers lui. « Mon fils, la terre sur laquelle nous marchons et travaillons fièrement, c’est mon grand-père à moi qui l’a rendue si belle en soignant les arbres, un à un, pour qu’ils deviennent vigoureux et vieillissent jusqu’à bien plus tard, quand toi-même tu seras grand-père. C’est lui et ses frères qui ont creusé le puits pour que la richesse de la production ne les abandonne jamais. »
Abdallah travaillait sur ses terres et partageait la récolte avec ses frères, en souvenir de leurs aïeux. Quand les ânes revenaient chargés d’olives, le soir était à la fête et les musiciens venaient pour faire danser les travailleurs. Les femmes se réjouissaient et préparaient des mets copieux pour leurs donner des forces. Les enfants nombreux jouaient en tournant autour des arbres et s’endormaient sur les nattes quand la nuit les assommait.
Jamais le puits n’a manqué d’eau. Jamais non plus, il faut le dire, les cultivateurs n’en ont abusé, connaissant trop bien la valeur de l’eau dans ces régions arides. Mais depuis peu, l’eau du puits sent mauvais. Sur les collines alentour, l’occupant bâti des maisons en quantité. Pour leurs cultures sous serres, ils utilisent de l’eau en quantité, et cette eau se charge des produits chimiques qu’ils emploient pour leur production. Ensuite, elle ruisselle sur les pentes et se répand dans la plaine. Il en est de même pour les eaux usées de leur village. Il en est de même pour la décharge à ciel ouvert qu’ils arrosent abondement pour accélérer le pourrissement. L’occupant s’occupe à gaspiller l’eau. L’occupant ne se soucie guère de la pollution des nappes de sous sol.L'occupant s'occupe à pourrir la vie des occupés.
Abdallah voit dépérir ses oliviers. D’année en année, ils ne produisent plus la quantité souhaitée. Et l’eau du puits sent de plus en plus mauvais.
Un préposé du Ministère de l’Intérieur se rend à son domicile et lui annonce que ses terres sont expropriées, en lui fixant une somme dérisoire pour dédommagement. Il peut refuser, mais l’expropriation est décidée par les autorités pour faire passer une route et dresser un mur. Abdallah n’a pas besoin de dessin. Il sait. La seule question qui le démange, il ne la pose même pas. Pourrai-je garder le puits ?
Aujourd’hui, la famille ne fait plus la fête. Les petits ne peuvent plus aller à l’école, de l’autre côté. Ils ne peuvent plus être soignés. L’hôpital est de l’autre côté. Et le père, Abdallah, marche sur six kilomètres matin et soir pour travailler sur les terres de ses ancêtres, pour le compte de l'occupant. Les plus grands enfants veulent se marier.
Mais plus aucun permis de construire n’est délivré par l’occupant. Les futurs mariés devront partir à l’étranger. Ils partiront parce que la vie n’est plus possible chez eux. Abdallah sait qu’il ne verra jamais ses petits enfants, alors que ses projets lui donnaient de la force.
Il ne tiendra pas la main de l’enfant à qui il voulait montrer les oliviers.