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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Elle me plaisait tellement !


 

 

Mais là, sous ses airs de titi et son bonnet vulgaire qui sûrement collait sur un crâne rasé, je ne la reconnus qu’avec peine ! Une peinture grossière lui servait de maquillage comme un masque hideux qui devait la cacher, empêcher qu’on la reconnaisse. Je l’ai tellement regardée, dévisagée, dessinée, que je la reconnaîtrais même découpée en pièces de puzzle. Je l’avais rencontrée en boite un soir où l’ivresse commune nous poussait à danser jusqu’au matin après avoir découvert que nous avions traîné nos guêtres dans la même fac de la rue d’Assas. Nous avions débiné tous les profs et fait l’inventaire, assez succinct, des marseillais venus à Paris pour traîner en droit. Des vieux, oncle et tante, me logeaient dans le rez-de-chaussée d’une villa magnifique, en banlieue sud. Nous y avions passé des fins de soirée mémorables malgré notre incapacité à réaliser toutes nos ambitions amoureuses d’étudiants sages. Ou plutôt, encore tout barbouillés des prudentes convictions parentales !

 

Deux semaines idylliques nous avaient envoûtés au point que nous avions oublié la fac et vécu l’isolement total des fous d’amour. Je l’admirais sous tous les angles, la croquais en tout sens, au crayon, au fusain, et pour de bon, mouillée, nue, séchée, allongée, accoudée, de près, de loin, en coutre-jour, debout, penchée, cheveux tirés, de dos. Ses fesses, ses épaules, ses seins, ses mains, ses jambes, genoux et autres détails. Rien ne m’avait échappé, pas même un grain de beauté derrière l’oreille droite, sauf… Elle toute entière ! Elle m’échappa !

 

Un matin, je me réveillais seul. Valentine s’était éclipsée sans un mot avant mon réveil, ce réveil que je repoussais toujours.

Elle avait filé avec le gardien du domaine, cet ivrogne de trente ans, beau comme un prêche de veillée pascale à Saint Victor. Lui qui me servait comme si j’étais le prince du château s’était servi aussi de ma jeunesse pour m’arnaquer comme il faut. Son petit pavillon était à l’entrée, à côté du portail, et sa courtoisie m’aurait fait adresser tous les soirs une prière à la Bonne Mère.

Ce matin là, je l’aurais bien balancé dans le Vieux Port ! La Bonne Mère aussi ! Alors je me suis recouché pour mourir. J’y suis resté jusqu’au soir. Je compris pourquoi les bonnes bouteilles de la cave, celles de mon oncle, venaient égayer nos soirées. Le malin avait préparé son coup.

J’imaginais qu’il avait du prendre une chambre dans un hôtel parisien parce qu’il ne pouvait s’éclipser trop loin au risque de perdre sa place privilégiée. C’est possible de justifier l’absence de trois ou quatre jours, mais guère plus, et sans voiture, on ne peut s’aventurer trop loin. Il aurait fait passer la sauvageonne pour sa fiancée, en l’accompagnant d’une bouteille de whisky, et trompé l’hôtesse en jouant de sa classe naturelle et de sa carrure impressionnante. Mais la petite, après une journée de promenade sur les quais, et des promesses arrachées pour calmer les fantasmes du mec, aurait pris peur. Quand le bellâtre prit sa douche pour agir dans les règles imposées par les circonstances, elle m’envoyait un SMS qui me donnait sa position avec précision, comme si elle lançait un SOS.

 

Merde ! Je sortis en courant, sautai dans le bus, dévalai les escaliers du métro, me morfondais jusqu’à la station Cambronne et courais encore jusqu’à ce petit hôtel minable où il avait osé presser la princesse. Là ! Je me sentis fort comme un docker ! Je me sentis décidé comme le ravi qui ferait gober n’importe quoi aux pêcheurs de l’Estaque, comme le berger qui repousserait le loup pour sauver son troupeau, au pied du Garlaban. Je plongeai dans la boutique, Hôtel Cambronne, ça ne s’invente pas !

 

- Merde ! Mais je rêve ! Le gardien de nuit ? C’est lui ou un sosie ? Barraqué, en tout cas ! Même saoul, il montrait une telle carrure que mon courage dégonflait à vue d’œil. Je le repris pourtant à deux mains, malgré la tentation de repousser l’affaire à demain. Je repliai la peur dans ma poche et me gonflai sérieusement. Mais le salaud n’en valait pas la peine, sérieusement affaibli par un trop plein bouché, à l’odeur de whisky vomi.

Sur le tableau, une seule clef. Numéro 37, la dernière tout en haut. 3° étage au fond.

 

Elle était saoule, peut-être avait-elle joué le jeu pour éviter le pire. Entière, nue mais pas abimée, dormant sans soucis de connaissance. Tellement perdue qu’elle ne se souciait de rien. Je la croquais des yeux et la ranimais ou le tentais, avec la serviette trempée dans l’eau froide du lavabo. Je l’aimais tant ! Je l’aimais tant, mon premier vrai grand amour ! Je la badais jusqu’à m’effondrer. C’est elle qui me réveilla quelques minutes après, alors que je dégoulinais de sueur sur la descente de lit.

 

-          Qu’est-ce que tu fais là ? Me dit-elle, un peu agressive.

-          ...

-          Je t’ai donné l’adresse pour que tu ne sois pas inquiet. Mais, c’est fini, entre nous. C’était juste pour que tu restes en contact avec moi, il y a toujours des trucs à régler après la séparation. C’était un SMS, pas un SOS !

-          ...

-          Maintenant, tu reprends tes esprits et tu me laisses. Reprends aussi les vingt euros que j’ai piqués dans ton froc avant de partir. On se revoit plus tard. Elle m’accompagne vers la porte toujours restée ouverte.

-          ...

 

Je n’ai rien pu dire. Je me dévorais de l’intérieur en la dévorant à l’extérieur. Elle s’était habillée mais je la voyais encore abandonnée dans la plus grande insouciance, divine. En comptant lentement les marches des escaliers tournant, je m’évitais de penser. Un SMS et non un SOS ! On ne me l’avait jamais dit ! Pour adoucir une séparation !

 

Nous ne nous sommes plus jamais revus, et le gardien n’y était pour rien. Un sosie, sûrement ! Je ne le voyais plus beaucoup, ayant repris sérieusement mes études de droit, et prétextant le plus souvent travailler pour l’éviter, ne sachant plus trop quelle contenance adopter avec lui.

Elle, emportée je ne sais dans quelle galère, n’est plus jamais entrée dans la fac. J’ai perdu sa trace jusqu’à cet instant où je crois la découvrir. Elle reste assise sur les marches de Montmartre avec une bande de mecs et de chiens plus ou moins vagabonds. Ses baisers partagés avec un gros barbu tatoué de partout, des deux côtés cousus de multiples piercings sur lèvres et langues, me laissent perplexe. On dirait qu’elle a vieilli de six ans en six mois. Je fais ce qu’il faut pour qu’elle ne me repère pas. Le portable prend très bien les photos dans la plus grande discrétion, et je fais quelques pas pour m’asseoir sur un banc. Une petite brise du soir me fait parvenir des bribes de leurs éructations. Je reconnais malgré tout son accent marseillais et repense à nos ébats, dans ce temps où la vulgarité n’était pas née !

 

« J’en veux à ceux qui me font cocu, disait Sacha Guitry, parce qu’ils découvrent ce dont je me suis si longtemps contenté. »

Moi, je plains cette grosse frappe de se contenter des restes de ce dont j’ai profité avec tant de bonheur.

C‘est lui qui l’a transformée pour plaire à sa bande de oufs. Mais faire d’une beauté un tel gâchis, c’est inimaginable ! Pourtant, dans dix ans, je l’espère, Valentine n’osera plus évoquer cette misérable période, sauf à l’enjoliver sous l’idéologie de la liberté soixante huitarde qu’elle reprochait si souvent à ses parents, devant les questions pressantes de ses propres ados qui découvriraient les photos laissées sur mon blog. L’article serait nommé « le droit aux extrêmes ! »

 

Elle me plaisait ! Elle me plaisait tellement ! Elle me plaisait vraiment !

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