Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Acte unique. Scène 1
La mère et la fille sont accroupies dans la chambre en désordre. Elle rangent lentement tout en se regardant tendrement.
Ma petite fille jolie, au commencement, il n’y avait rien. Tout oscillait d’un vaste néant aux fureurs soudaines d’un chaos indescriptible. Mais, doucement, la parole commençait parfois à murmurer dans les nuées. Puis, douce et séduisante, elle chantait quelques mots pour organiser la vie.
Mais, Maman, c’était qui, la parole ?
Tu poses là une question que toutes les petites filles ont posée, même moi, quand j’avais sept ans, comme toi. Et la question n’a pas de réponse. Seuls les hommes lui inventent une réponse qu’ils appellent la mythologie ou encore la genèse. Ils prétendent que la création du monde s’est faite en sept jours afin de prendre un repos le huitième jour. Mais rares sont les femmes qui se reposent aussi le huitième jour. Tout ce qu’il faut savoir, c’est que la parole était douce et aimante comme la parole d’une femme.
Maman, c’est pareil quand tu me parlais, quand j’étais petite ?
Un petit peu ! Mais au début, il n’y avait rien. Et ce que souhaitait la parole, c’était que la vie puisse aménager tout ce rien qui faisait désordre. Un désordre où personne ne s’y retrouve !
Alors ! C’et pareil quand tu me dis de ranger ma chambre parce que ça fait désordre. Et même, tu dis souvent : range ta chambre parce que ça ne ressemble à rien ! Parfois, je te demande de répéter comme si je n’avais pas entendu. Et là ! Tu dis : Non, Non, rien ! Mais je sais que tu sais que je l’ai bien entendu !
Oh ! Ma fille ! C’est compliqué ! Mais à quoi servirait la parole si rien ne l’entendait ?
Pourtant, tu as dit qu’il n’y avait rien ! Mais on entendait tout de même la parole ?
Ma petite fille que j’aime, je t’aimais avant ta naissance. Au début, tu n’étais pas là. Tu n’étais que le désir d’une femme qui voulait te donner la vie, et je te parlais déjà, sachant que ma parole était entendue. Avec toutes les paillettes que le médecin m’a montrées à l’hôpital, je n’avais que l’embarras du choix. Tu n’étais pas encore là et pourtant je t’ai parlé en voulant que tu aies le teint mat et les yeux clairs. J’ai parlé, et un jour tu es née.
Et, au tout début, c’était comme ça, il y avait des paillettes ?
Bien sûr ! Mais on n’appelait pas ça des paillettes. 9a ressemblait plutôt à des baguettes magiques. Et la parole en faisait ce qu’elle voulait, gentille et douce… Tu sais, il n’y a qu’une déesse pour avoir inventé une si belle vie et l’avoir si bien organisée. Toi aussi, tu seras femme et quand tu donneras la vie à des enfants, tu comprendras mieux ce que je te dis.
Moi, quand j’aurais des enfants, je ferais comme la voix, avec les baguettes magiques, ou plutôt les paillettes, je serais pleine d’imagination pour leur créer un monde merveilleux, bien organisé et aucun ne pourra dire que ça ne ressemble à rien !
Pourquoi me dis-tu ça ? Quelqu’un te l’a-t-il déjà dit ?
Oui ! Papa ! En regardant mes collages sur la boite de Camember, il a dit : ça ne ressemble à rien !
Eh bien ! Tu peux en être fière ! C’est seulement les hommes qui imaginent des choses soi-disant nouvelles, mais qui ressemblent à tout ce qu’il y avait avant. Il disent même qu’ils ont réformé les choses et certains vont jusqu’à prétendre qu’ils pratiquent la rupture… Pourtant la Déesse, au tout début, elle a tout inventé, et même ce qui n’existait pas.
Toi, Maman, tu m’as inventée avec des paillettes. Après, tu m’as mise au chaud dans ton ventre et avec ta parole tu m’as fait grandir. Papa, je ne l’ai jamais entendu me parler. Mais je l’entendais te parler de ce morveux qui allait commencer à bousculer ta vie. C’était moi, le morveux ?
Oui ! Mais c’était pour rire ! Ce qu’il voulait dire, c’était que ta naissance allait bousculer toute notre vie. Les hommes sont maladroits quand il faut changer quelque chose à leur petit train-train quotidien. L’aventure, ça leur fait peur, hors, élever un enfant, c’est une aventure !
Alors, au début, in peut dire que la création c’était une aventure !
Oh ! Ca oui ! Portant la voix n’avait pas peur de l’aventure. C’est comme si elle avait mis toutes ses paroles dans son ventre, pour donner naissance à la vie. Tout ce qui s’y passe, après, dans son ventre, ça lui échappait complètement, mais elle avait confiance. Par sa parole elle s’était lancée dans l’aventure merveilleuse de donner la vie et de créer toute chose nouvelle.
Ah ! Oui ! C’est pas comme Papa ! Il change tout le temps de voiture, mais la nouvelle est toujours comme la vieille. Quatre roues, un volant ! D’ailleurs, on prend toujours la même route et on s’arrête toujours sur la même aire d’Autoroute, et il dit que les autres, dans leur voiture, c’est des connards !
La mère et l’enfant se rapprochent, assises sur le bord du lit
Oh ! Faut pas le répéter ! Mais je découvre que tu observes bien les choses…Au début, il n’y avait pas de voiture et même pas de roue. Les hommes étaient devenus très forts parce qu’ils portaient tout sur leur dos. Mais ils se sont très vite sentis fatigués. Alors les déesses ont eu l’idée de donner vie aux ânes pour qu’ils portent les charges à la place des hommes. Mais les hommes, paresseux, sont montés sur les ânes pour ne plus avoir à marcher. Ils eurent besoins d’autres ânes pour transporter les charges. Par économie, les déesses ont eu l’idée de la roue pour faire des charriots.
Ensuite elles ont fait des chevaux, plus forts, pour tirer les charriots que les hommes chargeaient toujours plus. C’est ça qu’ils appellent le progrès ?
Oui ! Mais les premières à avoir domestiqué ces nouvelles montures, ce sont les déesses elles-mêmes. On les appelle les amazones. Elles ont tout inventé. Et de nos jours, il est resté ce nom dont elles sont si fières. Les fières amazones, elles chevauchent comme aucun homme ne sait le faire… Bon ! Maintenant, il est temps d’aller se coucher !
Quand je serais dans mon lit, tu me raconteras encore la vie au tout début ?
Acte unique. Scène 2
L’enfant se blottit sous la couette. La mère s’agenouille au pied du lit pour lui parler sans bruit, une main chaleureusement posée sur l’enfant. Elle est face au public. Elle murmure une chanson d’une voie douce et berçante.
Maman, tu ne m’as pas raconté quand la voix a créé l’homme !
Oh ! Ca, c’est une autre histoire ! Au début, il n’y eut que des femmes et des baguettes magiques, ce qu’on appelle aujourd’hui les paillettes. Mais les baguettes se sont habituées à la voix et bientôt, elles n’y faisaient plus attention. Alors la voix s’est dit qu’il faudrait créer quelque chose de nouveau pour attirer leur attention. Au début, du nouveau, c’était du nouveau ! Pas comme le nouveau dont les hommes se vantent aujourd’hui !
Oui ! Je sais ce que tu veux dire !
LA voix décidait alors d’essayer de faire un être nouveau qui aurait plus d’autorité sur les baguettes. Mais ça n’a pas très bien marché !
Ah ! Bon ! Et pourquoi ?
Les hommes ont pris le dessus sur les baguettes magiques, sous prétexte qu’ils sont nés avec cet attribut particulier qui ressemble à une baguette. Depuis, c’est eux qui décident de tout. Il arrive même qu’ils dominent sur certaines femmes sou prétexte qu’ils ont la baguette pour donner la vie. Tu sais, pendant des milliers d’années, ils ont eu tellement d’autorité que plus aucune femme ne pouvait donner la vie sans passer par eux. Ils avaient détruit toutes les baguettes magiques pour faire en sorte qu’il faille se servir de leur baguette à eux. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que des savants ont retrouvé l’usage des baguettes magiques. On a changé le nom pour faire croire à un progrès. Ce sont les fameuses paillettes dont je t’ai parlé avant. Beaucoup de femmes se sont battues pour retrouver leur droit à donner la vie quand elles le décident et surtout avec la paillette de leur choix. Mais ça s’est fait avec les progrès d’aujourd’hui.
Là ! Je ne comprends pas très bien !
Aujourd’hui, le mode de vie a tellement changé que les hommes ne sont plus très fiers de leur baguette magique pour la bonne raison qu’elle ne permet plus de donner la vie avec autant de réussite qu’avant. Les scientifiques disent que la fertilité des mâles est en baisse constante. Alors ils sont très contents d’avoir recours aux nouvelles méthodes de congélation des paillettes qui permettent de donner la vie quand on veut. Les hommes vont à l’hôpital et les médecins arrivent à faire fonctionner leur baguette. Mais c’est un peu technique, tout ça ! Retiens seulement que les hommes ne maîtrisent plus les baguettes magiques comme avant et que maintenant, ce n’est plus eux seuls qui décident de tout. Pour donner la vie, il convient d’un très gros désir de la maman et l’homme est invité à participer. Sinon, comment les femmes seules pourraient-elles avoir des enfants comme elles le souhaitent ?
Les hommes, ils avaient oublié que c’est la grande déesse qui les a créés par sa parole ?
Oui ! Je crois qu’ils l’avaient oublié ! Mais maintenant, on commence à leur rappeler toute chose de la création. Et la parole, ce n’est pas masculin ou féminin. Il faut bien qu’ils l’entendent.
Papa ! Il connaît toute cette histoire !
Je crois que oui ! Mais il ne sait pas bien la raconter ! Bonsoir, ma petite chérie que j’aime. Fais de beaux rêves.
La mère s’éloigne sur la pointe des pieds.
La lumière s’éteint !