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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Drame sur les transats

 

 

 

Oh ! Il nous porte comme de vulgaires planches, quatre par quatre entassés l’un sur l’autre. Tout en haut, sur sa tête, ça me donne le mal de plage ! Il est grand ce plagiste !

 

Aïe ! Tu m’as pincé ! Eh ! Eh ! Tu la sens, l’araignée qui a profité de la pénombre de l’abri pour nous enchaîner l’un à l’autre. Elle s’y connaît en toile. Le bronzé, tu vas voir, il ne va pas faire dans la poésie. Tiens, je t’avais prévenu, il nous jette sur le sable, sans même prendre garde à nos toiles. D’ailleurs, je ne l’ai plus ! J’espère qu’il va retrouver mon matelas ! Celui que j‘avais hier ! Il me protégeait drôlement bien du gros cul de la marquise ! Sûrement tout neuf !...

Le matelas ! Pas le cul ! Idiot !

 

Il nous a séparés. Bon ! Ca va, tu n’es pas trop loin ? Non ! Tu es à un demi-mètre !

 

Le soleil nous aveugle. Ses pieds soulèvent du sable. J’en ai plein les yeux... Ah ! Il nous redresse. Tiens ! Je l’ai pincé au doigt. Il n’avait qu’à être plus tendre avec nous ! C’est vrai ça ! On lui fait tout de même gagner sa vie en nous écrasant toute la journée sous les grosses fesses mouillées de ses clientes. Et puis nous devons entendre ce qui se dit sans broncher. Ca ! C’est ce qui m’est le plus difficile. T’en penses quoi, toi ? Mon copain de galère ! Je te saoule ! Attends. D’ici dix minutes, nous ne pourrons plus parler... Elles ! Autre que te saouler ! Elles n’arrêtent pas ! Hier, elles ont parlé d’un mort. Mais leurs chuchotements subits n’ont pas permis que je dénoue les nœuds du drame. Peut-être qu’aujourd’hui j’en découvrirai un peu plus !.. Ah !.. Bon ! Tu as entendu qu’il s’agissait de son amant, le notaire de Saint Martin ! En voilà une histoire ! Il doit y avoir des gros sous là-dessous ! Je rigole parce que nous, on a plutôt l’habitude que ça se passe là-dessus ! On a toujours des dessous dessus !...

 

Eh ! Tu rigoles ! Tu vas voir ce qui t’es réservé aujourd’hui ! C’est peut-être la douairière de machin chose, celle qui s’écrase toute la journée avec la crème de merde qu’elle se met partout. Rien que le poids des bijoux pose question parce que la crème sent le bas de gamme des rayons qui traînent près du sol. Si tu l’as toute la journée, tu vas souffrir ! A coups sûrs, elle demandera tout d’abord un second matelas et un parasol en plus. Les petits gars, dans l’espoir de la grosse pièce, ne peuvent rien lui refuser ! Quand tu entendras les sornettes qui sont débitées à longueur de sable, tu ne pourras même pas rire, de peur de faire des soubresauts qui risqueraient de te détruire sous la douairière de truc machin.

 

Certains messieurs passeront par là et s’étonneront de la rencontrer ! - Ah ! Quel bonheur de vous retrouver après tant d’absence, diront-ils en lui baisant la main, prenant soin de garder sur le nez leurs lunettes noires, certes, pour reluquer un cul plus loin, mais surtout pour ne pas la voir, bien qu’une ombre de honte lui fasse garder quelques discrets volants supplémentaires sur son maillot… Ben oui ! Une pièce, le maillot !... Tout de même ! Ou ce serait l’outrage à la décence !

 

Aïe ! Aïe ! Aïe ! Ce n’est pas mon jour ! C’est pour moi ! Je l’entends et j’imagine déjà ses gestes ! Moi qui aurais tant souhaité la marquise anorexique, malgré sa méchante langue ! Ouh ! Dis-donc ! Je le sens passer ! La journée va être longue ! Bon ! Je ne te parle plus car l’histoire commence ! On est chez les Torez ! Ecoute ça ! Mais ne ris pas ! Ah ! Si ! ça va ! C’est toi qui a la petite dame aux dents dures !

 

Mais oui ! Madame Torez ! Comment, mais vous n’êtes pas au courant ? Madame De La Housse reçoit très souvent Monsieur Torez. Il paraît qu’ils jouent à la canasta avec Monsieur De La Housse, qui est malheureusement dépendant de son fauteuil roulant, et le chauffeur ! Grande classe, celui-ci ! Il est à leur service depuis plus de vingt ans et fait un peu partie de la famille. Hubert ! Oui ! C’est Hubert ! Très serviable et courtois, bon !... Bon dans tous les domaines ! Vous voyez ce que je veux dire !

 

Oh ! Moi, je  ne vois presque plus rien ! Mais je suis très à l’écoute et perspicace ! Le fameux Hubert m’a toujours paru plus encore qu’un simple chauffeur ! Vous les soupçonnez de quoi ? Parce que le... Hubert là, certes il conduit Madame dans la Bentley, mais il pousse aussi Monsieur dans le parc et vers les commodités… Ah ! Je vois ! Au milieu de la partie de cartes, Monsieur se sent fatigué et Hubert le pousse jusque dans sa chambre, tout au fond de l’aile nord. Le jeu de canasta se poursuit dans l’aile sud sur un tout autre mode ! Tous les dessous se mélangent, dessous de carte, dessous de table, dessous de jupon, dessous de verre, et les sous-entendus s’entendent !

 

Eh ! Eh ! T’en penses quoi toi, des dessous ? Aujourd’hui, Ca sent le camphre. L’une des deux va bientôt se plaindre de son arthrose. Mais elle n’y pense pas encore ! Y en a trop à se mettre sous la dent ! Déjà le Monsieur Torez, il les fait fantasmer …

 

Vous avez tout compris ! Mais pensez-vous à Madame Torez, dans tout ça ? Imaginez la pauvre femme se plaignant et gémissant dans sa grande demeure en haut de la corniche. Seule avec deux servantes pour la distraire ! Pas de voiture, interdiction de sortir car Monsieur a des principes, mais surtout par obéissance au médecin qui traite la maladie mentale à fortes doses de tranquillisants. En fait, une grande mélancolique ! Et vous savez, la mélancolie, ça se soigne mais ça ne guérit pas ! Et tout l’entourage en souffre comme si c’était contagieux. Alors il vaut mieux prendre l’air ! C’est ce que fait Monsieur Torez ! L’air de rien ! Il n’en ferait pas un drame, si la pauvre disparaissait !

 

Ah oui ! Justement, ça fait très longtemps que nous n’avons eu aucune nouvelle de Madame Torez ! Peut-elle recevoir au moins des visites ?

 

Eh ! Eh ! Tu vas voir ! Elle va parler de la duchesse ! Une vraie grenouille de sacristie !

 

Mon amie la duchesse de Planier m’a assurée que le mois dernier, sa visite n’avait pas semblé lui plaire. Mais enfin, elle avait vu Madame Torez. Et, depuis, ce sont toujours les femmes de chambre qui répondent au téléphone. Jamais mon amie n’a réussit à la joindre. Nous n’avons donc plus eu de nouvelle depuis trois semaines maintenant !

 

Il l’a peut-être éliminée ?... Mais je rigole ! On ne devrait jamais penser des choses pareilles.

 

J’y ai pensé aussi ! (La douairière se trémousse et ça me fait si mal aux jambes que je dois serrer mes articulations.) Elle rit ! (Moi, pas !)

 

Il aura doublé les doses... C’est facile ! Ensuite, il rend les femmes de chambre complices de cette disparition en leur faisant miroiter quelques avantages en nature et en espèces trébuchantes, les derniers ayant l’avantage sur les premiers mais pas sans ! La nature prend souvent le dessus !

 

Eh ! Eh ! En tout cas, nous, nous sommes dessous ! Et tu vois à quoi elles pensent ! Tout est fermé depuis des lustres mais leur seul espoir c’est que quelqu’un trouve la clef de la serrure ! Enfin ! Façon de parler !

 

Comme vous y allez ? Je pensais plutôt à une chute malencontreuse sur le perron du domaine, ou une noyade accidentelle dans le bassin.

 

Le bassin ! Tu parles ! Le périnée oui ! En plus, on dit LE, mais c’est très féminin !

 

Pourquoi pas ! Ce Monsieur Torez me semble capable de tout, surtout dans la discrétion ! Pourtant, il est fort sympathique et tellement prévenant. Un jour, il m’a raccompagnée dans sa belle auto et pour rire, il m’a dit de bien fermer la vitre de ma portière pour que je ne risque pas de m’envoler. Il est drôle ! J’étais vexée tout de même, un peu !

 

Ah ! C’est sûr ! Elle aurait préféré qu’il accepte de boire un verre chez elle ! L’occasion de faire découvrir son intime se fait rare !

Tiens ! Monsieur Lamotte ! Regarde comme il se dresse, malgré ses soixante douze années ! Il va s’adresser aux dames ! Mais… Il enlève ses lunettes de soleil… Ce n’est pas habituel ! Une mauvaise nouvelle, probablement !

 

Ah ! Mesdames ! Ne savez-vous pas que Madame Torez est décédée, retrouvée noyée dans le bassin. Pourtant, il ne fait que vingt centimètres de fond ! J’ai l’impression de perdre une mère. Elle m’a tellement soutenu dans mes moments difficiles ! J’appréciais tant son accueil, et aussi celui de ses dévouées servantes qui doivent se lamenter. Je les trouve si charmantes sous leur tablier !

 

Allons ! Monsieur Lamotte, n’en faites pas tant ! Nous connaissons vos petits travers coquins. Tout ceci est bien normal ! Pour vous, les forces vives restent longtemps jeunes...

 

 Eh ! Eh ! La douairière a déjà une petite idée derrière la tête ! Ou plutôt… Mais je te parie qu’elle va se trahir !

 

Vos amies ne sont pas loin. Je les ai vues passer tout à l’heure. Monsieur Torez joue aux cartes, et les domestiques profitent un peu de la plage. D’ailleurs, je crois savoir que d’habitude, elles ne vont jamais plus loin que le long des barrières qui bordent notre petit domaine privé. Vous vous remettrez du décès de cette pauvre dame. Et puis je serai ravie de vous recevoir, même accompagnée des soubrettes que vous affectionnez ! 

 

Eh ! Eh ! Je te l’avais dis !

 

Certes, Mesdames, mais le plus délicat sera de mettre au grand jour tous les petits dessous de nos vies, quand les enquêteurs feront leur petit travail de routine.

 

Là ! Je m’effondre. Son gros potard a sauté en l’air, tout comme elle devait s’envoyer, dans quelques scènes perverses du château où ce beau monde se retrouvait souvent pour y vivre des dessous de parties de cartes. C’est sympa les cartes. C’est comme la vie ! Chacun cache son jeu ! Chacun son masque et la clef des serrures brille dans toutes les mains. Mais nous, les masques, nous les pesons toute la journée. Quel boulot !

 

Eh ! Eh ! Il ne faudra pas trois jours pour que nous en sachions plus que toute la brigade réunie. Si toutefois elle mène une enquête ! Dans ce beau monde, même les gradés de la gendarmerie portent des masques ! Tiens, le bon Colonel La Toise, Qu’est-ce que tu crois ? Le château ! Il connaît bien ! Je peux même te dire son surnom ! Tu ne le répéteras pas ! ... Francfort ! … Ouais ! Comme la saucisse ! … On devine facilement pourquoi il est le seul à ne pas connaître son surnom !

 

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