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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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L'émotion

Je ne cherche pas l’émotion, elle s’exprime comme venant d’ailleurs, d’un écran imposé, ou d’une projection involontaire, elle s’infiltre par des intervalles mystérieux qui s’ouvrent sur quelque profondeur insondable de mon être dont je ne sais rien d’autre, sinon que l’émotion l’inonde quand il ne sait comment la contenir. Est-elle plaisir, est-elle rassurante, est-elle preuve de vie ou de ce que certains nomment authenticité sans y accorder le moindre soupçon d’illusion, est-elle désirable comme l’enrichissement d’un partenariat permanent, hormis  toute question sur la subjectivité des choix qu’il modifie, est-elle haïssable à se faire source de bonheur éphémère ou de malheur parfois suave et exquis, d’autant qu’elle se dresse en dictat de la bonne « vivance » (horrible mot très mode !) de sa vie de co-humain, est-elle enfin un simple leurre qui nous offre la sécurisante impression de vivre pleinement sa vie, alors que probablement chacun vit, par procuration, la vie de quelqu’un d’autre, sans jamais le savoir de façon assurée ?

La grande déception, pour quelques uns, ou le grand bonheur, pour d’autres, c’est d’apprendre dans la force de l’âge, avec ce doux équilibre que donne la satisfaction d’avoir réussit, (on ajoute souvent « pas trop mal » !), maison, famille, boulot, sa petite organisation précaire ou pérenne suivant le degré d’appréciation du petit monde concentrique qui réchauffe la solitude, c’est d’apprendre, disais-je à cet endroit, que cette réalisation épanouissante n’est autre que la concrétisation des envies ou des ambitions de l’un des parents, voire des deux, sur des modes différents. « Tu as réalisé ce que j’aurais toujours aimé être capable de réaliser. » Qui n’a entendu cette phrase de l’aïeul, convaincu de son bien fondé ainsi que de l’affreuse certitude qu’il manifeste de renforcer le degré de satisfaction de sa digne progéniture, sans se douter une seule fraction de seconde de l’impact dévastateur de ces quelques mots, dans la mesure où ils remettent en cause toute une vie d’efforts pour réaliser ce que souhaitait finalement réaliser quelqu’un d’autre que soi. Eh oui ! Je suis devenu responsable de mon entreprise d’expertise comptable alors que mon objectif premier, celui dont je me souviens le plus, était de devenir explorateur et anthropologue ! Eh oui ! Me voici charpentier architecte en ayant renoncé à ma carrière de musicien du monde ! Eh oui ! Me voilà cantonnier, le vieux rêve de mon grand-père ingénieur, alors que ma vie devrait être la vie de pilote d’hélicoptères !

        On le voit, le plus gros des efforts, c’est la frustration, celle que toute société privilégie pour se préserver d’éclater en morceaux, cette frustration dont elle fait toute sa fierté à l’ériger comme seul chemin vers la stature d’être social selon, ses ambitions réfléchies. (Peut-être !) La frustration se dresse comme porte solennelle d’entrée dans la ville de toutes les merveilles sociales où seule une poignée de fortunés, (au sens de chanceux), auront le privilège de ne pas savoir qu’ils obéissent à des maîtres invisibles qui dominent à jamais sur toute leur vie. Qu’ils soient heureux, ces innocents dont la seule certitude se résume à penser qu’ils n’ont que le juste retour de leur travail assidu et la récompense méritée de tous leurs efforts ! Quant aux autres neuf dixièmes qui restent sans réussite, qu’ils soient heureux de jouir simplement de leur activité, laquelle s’appelle travailler.

L’émotion est-elle bien celle que je suis à même de ressentir au moment où je prends conscience de n’être pas moi, n’est-elle pas justement ce leurre qui fait croire que je suis bien moi ? Ne pourrait-elle pas bouleverser l’être qui ne s’est pas encore constitué en tant qu’être propre, si un hélicoptère par exemple fait des arabesques dans le ciel sous la maîtrise de son pilote alors que le cantonnier que je suis n’a rien d’autre à organiser que le ramassage des feuilles d’automne ? Ne me comblerait-t-elle pas d’aise à contempler le tas de feuilles alors que mon être ne rêve que du pilotage ? Personne n’oserait s’avancer à prétendre autre chose que l’émotion vient d’ailleurs et que rien ne permettra jamais d’assurer qu’elle est propre à chaque être. La raison en est que l’être n’est pas assuré d’être ce qu’il devrait être. Il y a autant d’émotion à écrire de la poésie en prose, dont la seule musique nous berce, qu’à se laisse saisir par l’Héroïque de Beethoven. Qui sait ! Deux facettes émues d’un même moi !

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