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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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La ferme

    Ce petit texte écrit en "laissant aller" sur un thème léger : "le sourire des choses", se construit à partir de la première scène qui m'a toujours fait sourire et voyage petit à petit jusqu'à la ferme où tout peut arriver. Ce qui m'a surpris, c'est d'y retrouver de nombreux souvenirs des vacances dans le Morvan où nous allions jouer dans les cours de ferme alentour avec frères et soeurs. Suzanne était une énorme jument grise aussi malicieuse et rieuse que son compagnon Pompon était sot et bougon.



    Le chien lève la patte sur la roue du vélo bien coiffé qui se prélasse là, sur le poteau. Réveillé par les gouttes odorantes, le vélo hurle comme une pintade affolée. La fermière excédée se précipite vers la remise pour attraper le balai qui joue à chat perché avec râteaux pelles et piochons. Comme d’habitude le balai hirsute se jette dans les mains sales et s’agite dans tous les sens. Jamais la patronne ne le prend à rebrousse poil. Il s’en réjouit et se frotte sur le sol. Les charentaises amusées écrasent toutes les crottes de poule et glissent sur la flaque d’eau trouble, trouvant là l’occasion de boire tout ce qu’elles peuvent. Dans leur joie, elle éclaboussent les deux sabots de la vieille, restés sur le grattoir depuis la veille. Ils se mettent à faire des sauts périlleux en se cognant l’un contre l’autre comme des claves qui battent la mesure d’une bourrée champêtre. Tout le monde est content, sauf le vélo. Elle le frappe et le frappe encore jusqu’à ce qu’il se taise.

Il tombe dans la dernière torsion grimaçante de sa direction. Son cadre plie sous les coups et ploie sous les roues qui se voilent la face pour éviter la morsure violente des poils. La pédale écrasée s’enfonce dans la boue nauséabonde en tournant au rythme des cris jusqu’à disparaître, étouffée. Le manche du balai se casse d’un côté, les poils de genêt de l’autre, le chien aussi, la queue entre les jambes, comme s’il vivait la honte du vélo. Un dernier soubresaut de la sonnette pincée par les crocs du fer barbelé ! Plus rien ! Tout est silencieux ! Et dans ce néant intense…

Le coq, une patte sur chacun des sabots enfin calmés, chante à s’égosiller, comme ça ! Juste pour rigoler ! Dans l’effort, il macule les sabots de sa fiente propulsée. Le chien, humilié, oublie la position de sa queue et pisse en poussant sur la peste de roue d’une brouette de fumier, fumante de colère sourde. Elle se met à gueuler comme un porc. La vieille aussi ! Qui saute dans ses bottes, oubliant le jus coton des charentaises. Il gicle sous sa lourde combinaison en flanelle de coton jusqu’à lui noyer les fesses qui sursautent et rebondissent. Le minou se trempe aussi. Il se frottait par là et se prend un shoot magistral qui l’envoie voler jusqu’à la casquette crasseuse du fermier fatigué qui tient la grosse jument attelée à un tombereau de broussailles.

Suzanne hennit pour se moquer de lui. Elle lève la queue, pour rire et se lâche. Le vieux aussi ! Il plante sa fourche à trois dents dans (ça fait quatre !) la brouette de fumier qui voudrait sentir la rose. Il jette le paquet sur le chien qui détale juste à temps. Il balance le manche sur les flancs de la vieille qui gueule des trucs incompréhensibles. On pourrait dire aussi des vociférations bien à elle ! Puis faisant mine de rentrer dans le rang et dans la ferme, tournée vers la porte entre-baillée, elle enlève ses bottes avec les charentaises pourries. Enfin, d’un geste rapide et sûr, elle se saisit des deux sabots crottés, les lance en direction du vieux avec une telle précision qu’elle l’assomme pour de bon. Un sabot à droite ! Un sabot à gauche, juste pour qu’il tienne encore debout quelques secondes !

Il tombe précisément aux pieds de Suzanne. Elle mord son froc, au niveau des reins, le soulève jusqu’à la hauteur des brancards et, d’un geste assuré de gauche à droite, le balance dans le tombereau où s’entassent les herbes piquantes de la bouchure décoiffée.

La vie recommence. Le cheval s’en va jusqu’à la route. Il connaît le chemin. Tout est calme. Demain sera un autre jour. Le chien lèvera encore la patte. Les animaux se lâcheront encore n’importe où. La vieille s’égosillera comme le coq et les porcs hurleront à chaque occasion comme s’ils étaient égorgés. Les balais frapperont et les bêtes oublieront.


C’est aussi ça ! La nature !

Eh ! Eh ! La ferme !

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