Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
«Pour peu que la folie s'en mêle, la joie devient intense dans la jubilation de l'enfermement. Elle ajoute au plaisir du confinement parce qu'elle anesthésie l'être dans toutes ses dimensions. Je la savoure comme ma première gorgée d'alcool fort, et je sens l'ivresse du simple appétit d'un consommé d'interdit. La soupe est royale. Un brin de honte, une pincée de culpabilité ramassée je ne sais où, un goût fort de transgression, salée d'une pointe d'excitation à l'idée d'une sanction sans proportion.
Aucun mot ne passe les barreaux. Aucun geste n’est logique dans la continuité d'une tranche de vie. Deux mondes se frôlent, dans un espace aux contours différents. L'explosion embrasse l'implosion comme la grand-mère phagocyte le monde de ses lèvres géantes. La puissance s'invagine et grandit en retrait alors que la dite louve dévore ses propres entrailles comme un gigantesque sexe féminin hérissé de dents. Le phallus renversé dans la densité de son retournement grandit au dedans et s'alourdit en disparaissant. Un mauvais goût d'appétit jamais satisfait, c'est ce qu'il laisse à la mère dévoreuse, comme le goût amer de l'humeur salée des glaires de son sexe gargantuesque.
L'implosion me ratatine et pourtant durcit mes convictions, renforce mes convulsions en dessinant mes circonvolutions érotiques,
réarme en puissance mon noyau martelé sur l'enclume de l'identité. L'identité est aux autres, à ceux qui manipulent le marteau. Le noyau rougit jusqu'au feu. La honte est son sexe, à la fois
érigé en mâle et camouflé en femelle. L'enfermement devient son accouplement avec lui-même. Plus on tape en dehors, plus il jouit en dedans. La chaleur se concentre en plaisir consumé de mille
érections qui pénètrent un espace si réduit que le temps même n'y a plus sa place. Quelle folie pousse l'homme à vouloir approcher ?
Ma puissance de feu implosé n'est pas destructible. Ni le temps, ni Cupidon, ni la fournaise ne lancent des traits suffisants pour nourrir la fin
de ce qui ne cesse de finir de commencer. Le marteau et l'enclume n'en finissent pas, eux, d'avancer vers la fin. Le temps sépare les mondes, comme les temps de conjugaison, le passage est une
mort qui renaît ou une vie qui se meurt. Passage en folie, rituel de la folie du pas-sage, folie de la stase, de l'extase, folie de la vie qui choit, folle hypostase du vivant mort chez moi qui
tue le mort vivant chez l'autre, enfermé en peau de faux. »
J'ai trouvé ces mots lancés sur le papier d'un cahier de brouillon, alors que Germain secouait ses doigts sur son balcon, au rez-de-chaussée de la résidence. Il va beaucoup mieux, ces temps-ci, et ne le fait que pendant une heure, surtout le matin.
Ce jeune homme n'est pas rangé sous une étiquette particulière qui timbrerait sa carte pathologique, ce qui lui laisse un peu plus de liberté. Sa folie n'est pas dangereuse car il n'agresse personne et sa soumission est totale. Les seuls rituels auxquels il tient sont : donner une claque sur le profil droit de l'infirmier qui rentre dans sa chambre ; soulever la blouse de l'infirmière pour vérifier qu'elle a bien une culotte. Pour ce dernier rituel, d’ailleurs, je me demande comment sa perception le rassure puisqu'il ne regarde jamais dans la direction concernée. Dans toutes ses activités de la journée, il est parfaitement autonome, depuis la toilette jusqu'au coucher. Il mange tout ce qui se présente à table, et participe à toutes les fêtes sans jamais parler, sans jamais regarder. Germain est souvent absent mais il répond à son prénom par une mobilisation rapide. Je crois même qu'il pourrait jouer aux cartes avec une capacité à comprendre qui en étonnerait plus d'un. Cependant, je n'ai pas encore convaincu le "patron" de me laisser faire dans ce domaine. Il prétexte certaines difficultés budgétaires et ne croit guère aux facultés de Germain. Sa protégée, Alice, lui donne plus de joie avec ses peintures, étonnantes de luminosité et de couleur. Un jour, j'essayerai même de lui apprendre à jouer aux échecs.
Le temps viendra qui m'approchera de Germain. Une perception particulière que les mots trahiraient me guide auprès de lui en familier intime qui aurait une place de choix dans son environnement comme un doigt touchant à son organisme sans l'affecter encore mais liant entre nous un infime secret dont la consistance m'échappe.
Je suis étonné d'avoir lu ces mots, ce matin. D'habitude, le cahier reste soigneusement rangé dans sa mallette et nul ne s'avise d’y toucher parce que Germain
inspire le respect.
Il n'a que vingt deux ans mais déjà rayonne autour de lui une sagesse mystérieuse que sa folie ne vient en rien altérer. Sans regard ni parole, il pousse loin de sa personne toute envie de ne pas le considérer comme un homme. Sa docilité et sa force aurait pu solliciter de certain l'abus facile de ses services. Et bien non ! Le sachant toujours prêt à donner un coup de main, ayant même le plaisir de mener une activité en sa présence accompagnante, nous n'avons jamais eu l'idée d'en profiter outre mesure, comme le ferait l'intéressé sans scrupule avec une main d'œuvre facile. Quelque chose y fait : il est impossible de le tutoyer. Ou du moins, il ne répond absolument pas à ce mode de communication. Il ne connaît que la troisième personne à la suite de son prénom.
Germain veut-il bien m'aider à porter la valise ? Germain prendrait-il la brouette avec les fleurs ? Germain me suit-il ? Cela crée une distance respectueuse que nous n'avons plus beaucoup l'habitude de maintenir. Le plus souvent, c'était à l'employé de respecter cette distance avec les employeurs. Mais là, ni employeur ni employé. Seule reste la distance respectable. Il en est de même autour d'un feu. Le rayonnement maintient à distance.
Esclave de moi-même, sans savoir qui je suis. Esclave de soi sans respect du bon ni du bien, lié aux fers de la vie, impuissant au faire pour la vie, encombré de la présence de l'autre, de son absence, de la gène à être, des gènes de l'être. Terre, feu, eau, avec l'air de rien, vaporeux, éthéré, terré dans la matière vide d'un manque incarné, je le suis, en effet, absent au sens, sans rien échanger, avec la charge d'échanger le rien de l'absence. Partage de la futilité de la vie et de l'absurdité. A même de croire à l'incroyable, croyant à la force de l'avenir déjà passé, repassant les mots qui forcent l'ouverture et poussent à plus d'enfermement. Alimentation infernale d'un enfer sans jour, lumière éteinte d'une culpabilité sans objet, sujet amorphe aux formes humaines, soumis au néant d'un désir insatiable. Je suis, même mort, rêve de vie, et souvenir du retour, nourri de terre pour finir à terre et se taire atterré, enfoncé sous la charge des mots.
C'est ça le noyau agglutiné des sacrifiés au pouvoir de la démence normalisée, celle qui boit au bistrot de la fraternité, dans la solitude d’un corps qui ne la supporte pas. Si la bête immonde s'endormait une seconde, je ferais un pas pour sortir sur la terrasse. Si la fête célébrait ma venue au monde, je serais terrassé dès la sortie. Car personne n’échappe au monde, ni en venant ni en partant ! Le monde a déjà terrassé tous les êtres.
Faire un pas c'est crever. Je voudrais pas crever ! Aide-moi, Boris Vian ! Le pas ! Le faire en sortant ! Un pas en avant ! Pourquoi pas ? C'est le choix ! C'est mon choix ! Je suis un sujet de choix ! J'ai choisi de "pas" dire ! De "pas" siffler ! De "pas" s'y fier ! ... Si fier de pacifier ! ...Mais avec moi-même ! "Pas" si fou !
Pas si fou, le soignant qui voit en miroir les fous qu’il enferme comme autant de fous qui s’enferment au dedans de soi pour ne jamais franchir le pas. Faire le pas, c’est s’arrêter de jouir de l’imagination des fous derrière ses propres barreaux. Ils refont le monde selon leur pas, protégés du monde refait par les barreaux qu’ils tiennent fermement comme des béquilles qui soutiennent leur marche inversée.
Il n’y a pas de monde. Seulement un monde refait, posé en calque sur un monde surfait qui se défait lentement, oui ! Mais pas sans la symbolique des mots !
Sans pas, la garde est faible. Et ceux qui n’ont pas les mots peuvent toujours faire les cents pas pour garder leurs privilèges, ils ne savent pas qu’ils marchent au pas. Chacun est emmuré dans le monde où le pas est affaire de condamné, condamné à y rester. Ne pas marcher, ne pas faire le pas, refuser pas après pas de passer sur le chemin qui n’est pas le sien. Refuser le travail s’il n’est pas digne de ce nom c’est le défi majeur dont les fous sont capables, amis épris de vrai, au prix de la construction d’une liberté au sein même de leur enfer. Mais au moins c’est le leur. Alors que pour le candide c’est un leurre.
Germain me connaît. Il sait que les fous qui nous peuplent et nous assaillent dans nos tripes sont plus nombreux que ses pensées. Il aime que je lui en parle. Il ne répond pas. Il ne participe pas à la discussion par défi, pour ne pas tuer les choses par les mots qui les disent. Il partage les intérieurs que le symbole ne dévoile pas. Il est intérieur alors que nous sommes apparences. Dehors, il se retourne et craint l’explosion plus que l’exposition. Dedans, il est cloporte en boule qui se joue de nos jeux malins pour tenter de le déployer. Il sait ne pas jouer, c’est le vrai jeu de toute sa vie. Je reste convaincu que l’enfermement lui ouvre l’accès à la vie, celle qui le choisit comme il l’a choisie. Sa force est qu’il accepte d’en payer le prix.
Ce matin, j’ai pris la claque de bonne humeur et ma collègue à montré sa culotte. Germain ne donne pas la seconde gifle même si je tend l’autre joue. Ca ne le fait pas rire. Mais là, toujours sans regarder, il pointe d’un temps d’arrêt le fait que j’ai mis un masque de Nico.
Je ne modifie pas ma voix, sous le masque, aussi ai-je pu vérifier que sans regarder, Germain voit. D’un geste de la main qu’il effectue à bout de bras, il montre sa désapprobation. Alors je l’enlève et le mets sur l’infirmière qui m‘accompagne. Malgré son dos tourné, comme s’il savait ce que je faisais, il se dandine en bougeant son arrière train au rythme d’une rumba lente, imaginaire. Et sans que nous puissions savoir où se prolonge son regard, il vient doucement soulever la jupe de mademoiselle et se met à rire joyeusement tel un gamin qui découvre une surprise. Il semble joyeux et se dirige vers la porte ouverte comme tous les matins pour aller déjeuner.
Pour lui, le masque ne change pas l’être ni le sexe. Il soulève la jupe non pour s’en assurer mais pour nous le faire comprendre. Nous pensons à Jacques Prévert qui savait, bien que ne connaissant pas Nico, que chacun vit avec son masque, et que le risque est grand de prétendre qu’il pourrait être enlevé.
Mais les soignants que nous sommes avons cette outrecuidance de croire que nous pouvons l’ôter. Oh ! Que non ! C’est ce que nous montrent nos patients, avec une pertinence dont nous n’acceptons pas toujours d’avouer qu’elle nous est très douloureuse. Ils nous démasquent en permanence, et surtout quand nous feignons de leur donner à voir ce qu’il y a sous le masque. Aucun n’est dupe par ce qu’ils sont déjà dans ce monde sans masque auquel nous ne pouvons accéder.
Heureux, il fut un temps, de leur présenter ma charmante future épouse, un des petits a lancé comme une prévision naturelle : « après, vous allez divorcer ! » Il avait raison. Toute organisation, toute règle, toute société avec ses impératifs ne sont que façades qui n’attendent qu’à se déchirer comme un décor de studio pour laisser apparaître la vérité violente de nos natures immondes, comme le sont nos cellules, comme l’est le monde biologique, comme l’est le réel dur et cru, où règne la loi du plus fort, le réel dans lequel la vie n’est rien sinon un petit sursis jusqu’à la mort prochaine et inéluctable. La folie c’est de croire que le masque c’est la vie. Dans le monde cru il n’y a pas de folie. Il n’y a pas… Il n’a pas… Il… rien !
Mais la violence du monde n’est rien, absurde, inéluctable, c’est le monde. Alors que la brutalité des hommes est abominable, sans aucune limite, pouvant aller jusqu’à préméditer les pires souffrances faites aux autres avec le plaisir infernal d’une jouissance insoupçonnée, proposant avec délectations les pires tortures, depuis la chair jusqu’à l’esprit. La brutalité est affaire d’humain et s’exerce sur tout ce qui l’entoure, absolument tout. C’est d’ailleurs un des rares domaines sans aucune exception, dans lequel le pire n’est jamais encore atteint.
Nous, soignants, sommes les seuls à ne pas y croire. Mais les enfants dits fous sont déjà au fait de ce monde, sans avoir besoin d’en parler. Car parler n’a d’autre but que de rendre ce monde là invisible. En parler, c’est déjà le cacher. Le parler, c’est franchir un pas dangereux, c’est tracer une limite virtuelle à la brutalité, limite dont ils seraient responsables, ceux qui en parlent. C’est créer une limite qui marque le domaine de la brutalité, qui la rend différente de la violence, laquelle est le fait de la nature biochimique des choses. Eux préfèrent rester dans la violence sans franchir le pas de la brutalité. Ils ne préfèrent pas. Ils ne choisissent pas ! Mais leur vie témoigne et nous fait prendre conscience de notre appartenance au monde des brutes.
J’étais dans ces réflexions quand Germain me présente ses avants bras, mains serrées jusqu’aux poignets en signe d’un agacement certain dont il ne maîtrise pas les manifestations. Je lui mets les menottes de contention et les lie à son gilet de cuir qui porte des anneaux prévus à cet effet. Avec le casque sur la tête, il se sent protégé, et cela le rassure. Quelques fois, cela suffit à repousser la crise. Il s’allonge par terre et je le maintiens de tout mon poids. Nous sommes sur la terrasse encore humide et fraîche. Kathy, l’infirmière fume sa cigarette en ayant gardé le masque de Nico dans la main gauche, suspendu au petit élastique. Nico regarde Germain qui se débat de toutes ses forces. Du moins, c’est ce à quoi j’ai pensé au moment même où Germain s’apaise, baisse les paupières sur son regard étranger, et respire profondément. Je relâche la pression et l’aide à se relever, en pensant que la vue du masque le pousserait sûrement à vérifier l’être de la dame quand, avant que je n’ai détaché ses mains, il tend le pied sous la jupe de Kathy comme pour nous assurer, sans regarder, que le masque ne change toujours rien aux êtres.
Non seulement il a vu le masque dont la position laissait croire à ce regard dont j’ai parlé, mais encore une fois, il a saisi ma pensée, toute rapide qu’elle fut. Chose étrange que cette « télépathie » dont je vérifie souvent les effets ! Germain s’est calmé et s’est souri comme il sourit parfois à son ombre!
Comment pourrais-je le rencontrer grâce à ces phénomènes de pensée ? Mais c’est là une question qui procède de nombreux présupposés. Tout d’abord, le faut-il ? Et pour quelles raisons le faudrait-il ? Est-il plus malheureux que nous, nous les fous ordinaires en liberté surveillée ? Qu’aura-t-il à gagner à faire le pas du langage pour passer du monde violent au monde brutal ? N’est-il pas important qu’il ait sa place à la limite de l’humanité bien pensante, justement pour la faire penser autrement ? Bien d’autres questions en somme qui me font retourner quarante ans en arrière lors d’une de mes visites chez Fernand Deligny, dans les cévennes. « A vivre avec eux, autre part que dans les asiles fermés, nous sommes obligés de penser autrement. » Il avait ajouté : « déjà, nous sommes obligés de penser, ce qui n’est pas le cas de tous les soignants ! Et voici la grande question : le verbe s’est-il fait chair ou ne serait-ce pas l’inverse ? » Qui pourrait répondre sans le secours virtuel des croyances ?
Comme le langage, les croyances nous éloignent du présent. Serait-il raisonnable de se poser cette question : suis-je ? L’être-là vivant sous mes yeux se préoccupe-t-il de son passé, projette-t-il un avenir, ou se contente-t-il d’être là ? Quand il sourit, ce n’est pas à quelque chose, ce n’est pas à quelqu’un. Il sourit. Point. Une ombre ! Une main ! Un oiseau ! La pluie ! Il sourit ! Et pourtant nous ne pouvons le concevoir. Quand il soulève la jupe des femmes, ce n’est pas qu’il a le projet d’une quelconque vérification puisqu’il ne regarde pas et semble savoir l’évidence. Il ne soulève pas la blouse des hommes. Nous ne savons quoi en penser. Et nos tentatives d’interprétations se réduisent en miettes dès que nous approchons le geste en terme de projet. Germain est. Germain fait. Germain sourit. Vous allez objecter que son intention témoigne de sa perception du futur quand il me tend ses poignets pour que je l’attache. Et bien, je n’en suis pas sûr ! Il est arrivé que je refuse de l’attacher à son corset, sans rien dire, et je l’ai vu pétrifié dans sa pose pendant tout le temps où je m’occupais d’un autre enfant nommé Daniel, soit une bonne demi-heure passée en leur présence à tous les deux. Devant le grand Daniel, soudain étendu sur le tapis, j’avais demandé à Germain de m’aider, selon notre rite. « Germain m’aidera-t-il à transporter le grand Daniel sur le canapé ? » Il s’exécutait sans rechigner, d’ailleurs, le pouvait-il ? Je veux seulement dire qu’il perdit sa pose et ne rejoignit plus ses mains de toute la soirée.
Cet événement nous donne le démenti à toutes nos recherches sur leur perceptions d’un passé ou d’un futur. Nous n’en savons rien. Certains automatismes paraissent pourtant résulter d’une mémoire impressionnante et c’est la raison qui me fait croire qu’il serait un bon joueur d’échecs, mais cela est-il suffisant pour déterminer s’il conçoit la notion du passé et celle du futur ? Le texte de son brouillon est bel et bien rédigé au présent !
J’ai écrit ces pages pendant ce week-end de repos alors que ma compagne est allé passer deux jours chez ses parents. Son coup de fil m’a rassuré sur le bon déroulement de son petit voyage et je me suis dit qu’il était nécessaire que je fasse un peu le tri dans mes idées, d’autant que je serai invité dès lundi matin à dire quelques mots sur l’évolution de nos patients. On appelle ça des réunions de synthèse ! Un bien grand mot pour nos débats incertains. Mais le professeur Marty s’inquiète du calme de Germain. Après l’avoir reçu deux fois dans la semaine passée pour tenter de le faire parler, ou plus simplement communiquer, ou encore je ne sais quoi ! Pour tenter, simplement ! Il m’avait lancé dans un couloir que, devant l’énorme champignon atomique d’Hiroshima dont la photo est accrochée au mur de son bureau, Germain avait souri, à son plus grand étonnement. Je lui demandai comment il avait présenté la chose, en pensant que plus rien ne me surprendrait dans le sourire de Germain. Le professeur Marty répondit qu’en montrant la photo du doigt, il avait prononcé ces mots : « Germain voit-il jusqu’où peut aller la violence des hommes ? »
Je me suis demandé si les fous ne sont pas plus nombreux que ce qu’on croit !
Lundi matin, dès huit heures trente, je suis dans la salle de conférence et j’attends ces gens qui sont toujours en retard. Sur une petite table à l’écart sont abandonnés quelques magazines spécialisés dont l’un est ouvert sur une double page sans images. Un long texte qui traite de l’enfermement d’office dont « bénéficient » les psychotiques. Mon regard se heurte au texte même que j’ai lu dans le cahier de brouillon de Germain.
Il a une sacrée mémoire. Il aura lu tout ce passage sans même le regarder, comme il sait faire, l’aura retenu pour le transcrire mot à mot dans sa chambre. Mes réflexions, mes convictions, mes certitudes, mes croyances, tout bascule d‘un seul coup et je pense sur l’instant que je serais bien mieux à me taire, enfermé dans un hôpital.
Le professeur Marty et les autres sont arrivés à neuf heure quinze exactement et je n’ai pas ouvert la bouche, même sous le feu des questions. J’avais l’impression d’une implosion. J’entends encore les mots du professeur : « que vous sachiez vous taire est un grand pas. Que vous osiez répondre à nos questions serait le suivant ! » Je ne l’ai pas fait.
Au déjeuner que nous prenons en commun avec les patients, je m’assieds à côté de Germain comme si je me sentais plus proche de lui que les autres jours. Et puis, je ne l’avais pas vu depuis deux jours. Je remarque qu’il n’a pas de pain. Je l’entends : « Patrick me passerait-il la corbeille de pain ? » Germain aurait-il fait un pas ? Ou bien le perroquet ?