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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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La rumeur court


        La rumeur court qu’une de nos sœurs aurait été cachée à la connaissance de toute la fratrie. Notre frère aîné, surnommé Mat parce que son bon sens nous met souvent en échec, cherche toujours à nous rassurer par les paroles toutes simples dont il a le secret mais ne parvient par à taire la rumeur, d’autant que les cousins voisins en rajoutent, se moquant de nos repas par cette remarque qu’il manque souvent la treizième personne à la scène. La blague la plus fréquente tient au fait que nous l’aurions peut-être bien crucifiée.

La petite dernière, rigolote à souhait, du haut de ses douze ans, nous raconte sa vision des choses, sans nous laisser deviner si elle saisit bien le mystère ou si elle n’a encore rien compris.

« Tu imagines la scène ! La tombe se fendille, s’ouvre délicatement en glissant sur la longueur et tout le monde s’agenouille pour faire la connaissance de la sœur mystérieuse, laquelle nous fait gentiment coucou d’une main toute blanche. »

« Je vois la tête de maman qui sent tomber sa sainteté de femme fidèle comme une nuisette déchirée. La ressemblance criante de la sœur avec l’ancien curé de la paroisse nous ferait dire que ce rouquin n’est pas parti sans laisser de trace ! » reprend Shreck, la sœur de quinze ans qui adore les histoires d’amour sordides mais pas le vilain surnom qu’on lui donne. 

« C’est vrai que beaucoup de femmes l’ont regretté ! » embraye le frère de dix-huit ans, le petit père Spicace comme disent les cousins. « Il a laissé des traces nous a confessé la dame du catéchisme, mais on n’a pas osé lui demander lesquelles ! »

        Pour moi qui suis le troisième garçon, mais assez loin derrière les deux premiers qui ont maintenant trente et vingt neuf ans, je me demande si le laps de temps qui nous sépare ne cache pas quelque chose. Maman a toujours prétexté une fausse couche mais il reste un doute. Nous avons un nom patronymique tout à fait commun et la moitié des tombes du village le portent. « Charpentier ! » Vous pensez ! L’une d’elles présentent les dates idoines et le prénom de Clémence. Clémence Charpentier ! Mat a beau dire que c’était une nonnette avec le voile comme il y en a eu beaucoup autour de Vézelay, nonnette qui faisait fonction d’infirmière dans les campagnes avec sa 2 CV branlante, nonnette connue de tous pour l’adresse de ses mains qui piquaient à merveille et les mèches rousses qui dépassaient du voile. Il a beau dire… seul une recherche d’ADN dirait la vérité. Mais imaginez un peu le scandale dans le village !

        Une petite sœur trouve que c’est drôle !

« On l’appellerait sœur ADN ! » Elle, c’est la sœur Faux-cul. Elle dit le contraire de ce qu’elle pense. Mais nous avons rit parce qu’on sentait bien que l’affaire ne la réjouissait pas vraiment. Le repas s’est égayé !

« Nos parents sont encore bien vaillants et nous arriverons un jour à connaître la vérité ! Mais je pense que nous devrions choisir une stratégie qui ne ressemble en rien à du harcèlement ! » commence ma sœur cadette, la petit Péteuse, qui se comporte toujours très prudemment. (Drôle de surnom !) La coquine qui suit, Kinder, (pourquoi pas !) nous surprend une fois de plus en disant qu’il faut au contraire les harceler jusqu’au bout ! On ne savait pas si c’était du lard ou du cochon !

« Au bout de quoi ? » terminent les sœurs jumelles de concert. (On dit les Béquilles parce qu’elles vont toujours de pair). Elles poursuivent, ou plutôt, la plus hardie poursuit : « si le mystère n’est qu’une fadaise qui nous amuse, ils vont le prendre très mal ! »

« Attends ! » reprend un frère philosophe, Pique-tête, de son surnom, « ils sont matures et font profession de la psychologie. Je ne crois pas que le harcèlement puisse les déstabiliser. Je les imagine plutôt se lancer dans un grand discours sur la pièce manquante qui vient à point pour souder la fratrie avec bonheur.»

« Pourquoi, alors, refuseraient-ils de nous dire la vérité ? » s’enhardit la plus petite. (Ce sera une sacrée bonne femme cette chipie !) « Il n’y a pas de honte à avoir une sœur nonnette ! C’est toujours mieux que la madeleine qui n’arrête pas de pleurer en partageant ma chambre. »

« Tu ne comprends rien ! » Accuse celle-ci en saisissant la balle au bond. « Moi, j’ai quatorze ans et je ne veux pas savoir que maman a pu tromper papa avec un curé ! »

« Personne n’a dit  ça ! » s’insurge l’aîné. « C’est une idée de ta grande sœur ! A quinze ans on aime inventer des histoires scabreuses ! C’est pour donner un peu de piquant aux amours !» Une fois de plus, Mat avait le bon mot.

« Bon ! Harcèlement ou ruse patiente ! Nous devons choisir ! Moi, je choisis la patience d’autant que j’aime les mystères qui restent mystères. » (Celle qui parle, là, c’est Ovni. A vingt trois ans, elle croit toujours au prince charmant et nous lui disons qu’il ne viendra pas de Mars, que c’est encore trop loin !) « Ce n’est pas parce que les cousins rigolent que nous devons prendre au comptant tout ce qu’ils disent. Mais ! Mais ! Un jour nous saurons tout ! » Elle poursuit :  « Eh !... Oui !... Bien sûr !... Le bedeau !... Il doit bien cacher son jeu, celui-là !... Je suis sûr qu’il ne dit pas tout ce qu’il sait ! »

« Evidement ! De quoi vit-il, crois-tu ? » S’emporte la sœur Cata, celle qui voit tout en noir ! « Il lui faut bien des secrets à garder, à garder chèrement pour qu’il puisse mener son train de vie ! Il est aveugle, certes. Mais il n’est pas sourd ! D’ailleurs, il voit tout de même un peu !... On le remarque quand il allume les cierges. Alors, il a du en voir de belles ! Mais il garde bien les secrets. C’est ce qui arrange un peu ses fins de mois. »

        Goupil, le malin qui a deux ans de moins que moi, me regarde comme si je partageais ce trait de caractère. Il prend la parole.

« J’ai une idée ! On va le payer, le bedeau puisqu’il aime bien l’oseille ! On va lui dire qu’on connaît un grand mystère qu’il doit garder jalousement et on se cotisera pour l’accompagner dans cette mission. »


        La suite fut inattendue. Nous avons récolté une somme rondelette en donnant chacun cent francs de l’époque. Il aura pris les douze cents francs plus l’apport de nos cousins discrètement mis dans la combine.


Mat, l’aîné, s’est rendu chez le soit-disant gardien des secrets du village et, dès les premiers mots, le bedeau s’est vendu. Je ne sais pas ce que lui a raconté Mat, toujours est-il que tout d’un coup…

« Comment le savez-vous ? » S’est étonné le bedeau avant même que l’explication ait atteint son terme.


A sa tête, quand Mat est rentré, nous avons tous été retournés. Plus de mystère !... Une énigme morte à la naissance !... Maintenant, nous tremblons à l’idée que l’un d’entre nous laisse échapper le secret. La Gaffe, celle qui n’en rate pas une, fut bien briffée par Mat et Pique-tête, (le philosophe) pour qu’elle garde sa langue. Maman en mourrait si on lui disait que sa liaison n’était plus un secret, sa liaison malheureuse d’un soir avec le bedeau, un vague cousin du curé, mais rouquin lui aussi !... Ils étaient beaux, jeunes et attirés à la fin du bal par un élan fatal. Papa n’en a jamais tenu rigueur à maman et leur secret tient bon.

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