Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Il a intercepté ma pizza, cette tête d’enflure titubante. L’autre tordu de bistrotier me l’avait envoyée, chauffée à blanc. Elle n’est pas arrivé jusqu’à moi. Il avait tellement faim, le merlan, qu’il se serait bouffé le melon si j’avais laissé pisser. Mais ça m’arrangeait. Avec ma limonade, j’aurais pu, peut-être, glisser doucement vers lui pour y tirer les vers du nez, qu’il a très long d’ailleurs.
Mais un gros lardon à glissé dans le ragoût mijoté. Un gros barbu, laid, boursouflé de méchanceté, s’est fâché tout rouge, a tiré sur la manche de l’enflure tout blanc pour lui pelleter une bordée de bordilles que j’peux pas répéter. Ca ferait trop noir !
- T’es un foutu nergumène ! Qu’il a fini ! C’est de la beaufitude en gras double c’que t’as fait ! La pizze elle t’es pas destinée. C’est à Mossieur !
- Tout doux ! Tout doux ! Essayais-je de m’interposer en me raclant la luette tant l’odeur d’alcool mêlée de rot planait sur le zinc. J’en commande une autre, c’est pas un problème. D’ailleurs les anchois, ça me revient. Je les digère mal.
La moule du troquet qui se trémoussait dans le coin sur le skaï rouge, sale comme la bonde de son évier, rongée de p’tite vérole, un peu pétasse et pas que sur les bords, se lève avec un bruit de ventouse bien collante, s’approche du barbu comme si c’était son mec et lui fout la main sur le troufion.
- Il se la ferme donc jamais ! qu’elle ditube en lui arrachant la fesse. C’est un emmerdeur de première. Mais laisse les donc se bécoter sur le zinc si c’est leur truc. C’est pas parce que tu joues du god qu’il faut te foutre dans la tronche que tout le monde il est comme toi !
Prenant les autres à partie comme pour déposer sa plainte :
- En plus, il ronfle comme un groin de grosse truie. C’est pour ça que j’ai fait ma valoche et que je l’ai planté là, avec son jouet dans le choux. De toute façon ce mou de la tringle il érectait plus. Il fallait que je lui tartine le sandwich de poivre gris et de gingembre, et malgré les bonbons bleus, il faisait encore la guimauve…
Ce lard salé, damné soit-il ! C’est la première fois que je le rencontre et il me met le bon plan à genoux. Il doit foutre la merde partout où faudrait pas ! Ma bectance, si je veux la larguer, ça me regarde. J’avais un plan. Il court maintenant les caniveaux à cause du bidonneux de barbu. Mais le bavardeux, il va me le payer.
Je repousse la greluche rebondie en lui claquant le tiroir à salade qui sniffait dur le picrate. Lui, j’le prends par le colbac en lui arrachant la touffe de poils trop curieuse et je vrille en gueulant dans l’esgourde droite pendant que je saigne la gauche qui fait plus feuille de choux. Ce branleur pisse le sang, mais pas de sa feuille gauche, de son genoux qui a buté sur une barre en ferraille qu’j’avais pas reluquée. On dirait qu’un nœud s’est défait et qu’une veine s’est éclatée. Paquet cadeau ! Cette bourrique d’enclume est plus fragile qu’un clou de vitrier sous la masse du forgeron. Il bêlait encore du genoux quand je vis le Juju l’autre poltron de bistrotier qui ringardait son vieux bigophone à trous pour appeler les condés. Les emmerdements vont commencer !
Faut s’casser dans la seconde. Les keufs sont à touche-touche derrière le carré de cases. Ils vont se ramener à pinces pour aller plus vite. Et là, je trébuche encore sur mon plan foiré. Merde ! J’y étais presque. Ce gonze tout mou du genoux, et d’ailleurs, a foutu la panique juste quand l’odeur du ragoût fleurait à peine. Je le mijotais depuis un baille le merlan. Je savais qu’il ne tiffait plus. Je savais qu’il faisait semblant avec son gros blair, son pif en sifflet de mirliton. On le voyait se dérouler, son long pif, quand il cherchait à bouffer la vérité. Son boui-boui dégueulasse ne recevait plus un chien. Il crevait la dalle et simulait le gain. Dans le quartier, tout le monde l’envoyait se faire foutre quand il draguait le manant qui passait devant, avec l’envie de cracher sur sa boutique. –Tu veux pas la plus belle coupe de tout Paris ? Qu’il gueulait !
Là, aujourd’hui, je l’aurais eu, servi sur un plateau, l’aveu de l’ivrogne encore en état de causer juste. Même l’avocat de la défense il serait coiffé sur le poteau.
Comme il était aux abois, le merlan, il courait au marché huppé, celui de Raspail, il bousculait un peu, mais gentiment pour trousser le vioc, mâle ou femelle, avec ses sales pognes poilues. Tout son art mesquin, c’était de s’excuser après la bousculade et de créer la confusion. Il foutait ses paluches partout en décoiffant les stands et en gueulant sur les vendeurs. Il prenait les vieux par l’épaule pour les avancer vers l’étalage et, soi-disant, pour qu’ils entendent les excuses du marchand. Mais les baveux un peu sourdingues, ils y comprenaient rien. Le malin en profitait pour fouiller leurs poches ou les sacs et piquer tout se qui trouvait. Quand je pense que jamais personne ne lui est tombé sur le paletot ! Pourtant les jours de marché, y en a des pèlerins sur le pavé qui se font bluffer par le merlan, il y en a autant qui se font bluffer aussi par les produits de la cambrousse qui arrivent du Chili, étiquetés « produits de pays ».
Personne n’y trouve à rechigner. Ils aiment tous s’entasser dans les allées là où l’affreux pique dans le sac des bancales à trois pattes. Je lui aurais bien sorti quelques aveux si la grosse couenne n’avait pas fait tourner le bouillon. Et là, c’est moi qui ai fait le rat pour me barrer discret.
L’autre, le merlan, en dévorant ma bouffe, il a fait semblant de pas s’en faire mais je sais qu’il s’est pissé dessus comme une loque. En face, dans le square nauséeux, je trouve un banc qui colle pas trop, je mouline en grand coup avec ma vieille écharpe pour virer les voyous de volatiles malades du croupion. Je me pose le cul juste en face du bar à l’enseigne débile. « Au point Denfer ». Il en a fait trop, là, le Juju ! La balance un peu lourde qui tâte du keuf dès que la trouille lui coince la déglutition !
Je vois les condés, Il sont vraiment dégommés. Ce n’est pas parce que ce sont mes pots que je dois les trouver géniaux ! On lui a fracassé la mâchoire, au merlan. C’est pas demain qu’il va pouvoir me causer. J’arrive pas à le croire. Le morveux, le Juju, couché sous le zinc, à peine il avait raccroché le bigophone à trous qu’il leur a dit que l’autre il avait torché ma gamelle. Ce bras cassé, de quoi y se mêle à la fin ? C’est du pur Brassens, j’imaginais pas que, même tout seul, on pouvait être con à ce point. C’est le point Denfer. On l’a dépassé.
Et le pauvre merlan qui se trouve en sécurité aux bras des fracasses à képi. Il peut plus rien dire, mais il sait que les ripoux vont encore venir un soir pour lui taper une bibine ou un peu de l’oseille qu’il ramasse à Raspail. « t‘as payé le merlan ? » C’est leur mot de passe. Je l’ai entendu au poste, pas plus tard qu’avant hier.
Le bistrotier, il s’est fait mal. Il avait qu’à pas bavasser. Les balances, c’est comme ça ! Tu peux pas y croire. Y balancerait même son père quand y s’tape la bonne à l’heure du marché pendant que sa vieille se fait taper aussi, mais pas le même panier. Là c’est le panier à oseille qui est remué. Ah ! Le merlan ! J’crois bien qu’il est cul et chemise avec la balance.
Moi, faudra que je reprenne ma planque. A cause de lui et de ses tarés du goulot qui se vautrent dans son fumoir à paumés, je n’ai pas pu becter. Je venais pas pour sa bouffe de pouf. Je venais becter quelques arrêtes de merlan. Qui sait peut-être un peu de chair, ou même j’aurais eu sa peau parce qu’il serait passé à confess. Tiens, c’est une idée. Je me fais passer pour un cureton et il me dit tout. Je l’enverrai dire deux notre père et un ave maria à la Santé.
Mais c’est loupé. Le quartier est glauque. Les gens sont louches. Les langues sont bien pendues mais par pour tout. Le pâté sent le moisi. Le 20° à Paris, c’est pire que le panier de Marseille, et le soleil en moins. J’en veux vraiment à ce touffu de l’évêché qui m’a fait muter sur la côte. C’est ce qu’ils disent quand ils envoient quelqu’un sur la banlieue. Du touffu je passe au merlan. Il manquent plus que les ciseaux. Pour une promo, c’est plutôt une castrade. Ca y est, comme l’araignée j’ai les idées qui chevauchent les toiles. Et ça commence à coller aux poutrelles du grenier.
Bon j’ai faim. Je vais m’en taper une, de côte, une bonne côte de bœuf bien épaisse. Là, près des bords de Seine, j’aurai plus frais. Et demain, je repasserai pêcher le merlan, ce coiffeur ringard qu’à plus rien à tifer. Et je reprendrai une limonade. Elles sont mauvaises jusqu’au jour où ça mord. Et là tu ne regrettes plus d’avoir fait le rat.