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Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.

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Rêve singulier

Ma grand-mère est revenue. Marthe se présente là, avec une gentillesse redoublée, une jeunesse retrouvée, une maturité renouvelée. Elle vient me retrouver pendant la pose de mi-journée, dans le campus universitaire où je poursuis mes études. Je la reconnais dans sa quarantaine en raison des albums photos que j’avais souvent consultés à Paris. Je la trouve grande, belle et douce, et je remarque qu’elle porte du blanc. « Si je viens, c’est pour vous aider.» me susurre-t-elle en se baissant pour m’embrasser, non parce que je suis petit, mais parce que je somnolais dans l’herbe, à l’ombre des platanes généreux.

Je l’embrasse affectueusement et l’invite aussitôt à me suivre au prochain cours qui me paraît difficile. Je ne sais pourquoi, je l’imagine efficace en ce qui concerne la philosophie du langage. Mais sur le chemin, il me faudra annoncer la nouvelle à Blandine, ma sœur, que j’avais laissée avec ses copains dans la cour sombre et fraîche de la cafétéria. En passant, je récupèrerai mon portable caché dans un trou du grand mur au pied duquel s’accroupissaient les étudiants à sandwich qui assistaient en mangeant aux jeux de ballon des grands fous, ceux qui se défoulent entre midi et deux.

Blandine n’est pas là, mais le portable est resté. Ouf ! L’avoir perdu m’aurait fait râler, qu’on me l’ait volé m’aurait mis dans une colère noire et impuissante, non pour l’objet perdu, mais pour le viol ressenti à l’idée qu’un autre s’immisce dans mon intimité.

Je tiens ma grand-mère par la main et, heureux, la conduit dans la salle de cours, non sans remarquer en contre-bas les quelques restanques escarpées du petit jardin potager de notre professeur. J’ai l’impression que tous les choux verts ont été arrachés, laissant la terre nue et ses sillons un peu décoiffés. Je caresse l’idée qu’un accrochage sain à ce petit bout de terre qu’il faut aller travailler en se baissant rend forcément humble.

« L’homme se repose sur la terre et la terre repose l’homme à sa place. » Je me promettais de noter cette phrase.

Y a-t-il philosophie plus simple et riche que celle de penser l’homme à sa place sur la terre ? Y ajouter quoi que ce soit me paraît superflu et je me demande alors ce que va nous apporter ce cours.

Nous arrivons un peu en retard et le cours a déjà commencé. Les étudiants studieux restent penchés sur leur bureau d’écolier et personne ne s’étonne de notre venue. Nous jetons un regard circulaire dans la petite pièce avant de trouver une sorte d’isoloir dans lequel notre professeur lit lentement son ouvrage sur la philosophie du langage. Assis devant le même petit bureau que les élèves, il parle passionnément de ses dernières recherches devant le micro qui semble l’écouter. Le rideau de l’isoloir est légèrement tiré pour, je pense, qu’il ne soit pas distrait par l’auditoire.

Mais personne n’est distrait, ni même par notre discrète installation, ni même par notre départ quelques minutes plus tard.

Marthe me regarde avec toute la compassion dont je la crois capable et toute l’interrogation qui l’inonde. J’imagine à ce moment que la seule attache qui empêche son anéantissement ou tout au moins son effondrement, c’est le regard réciproque que nous échangeons. Avec du recul, rien n’existait plus que ces deux barres parallèles qui traversaient l’espace informe comme deux rayons laser.

J’éteinds la radio parce que le conférencier me fatigue d’être si compliqué. Je me réveille pour constater que je m’étais endormi sur France Culture, mais en possession d’une nouvelle certitude : le regard ne trompe pas et nul mot ne lui est nécessaire pour dire. Je ne parle pas de la vue, mais de l’acte de regarder. C’est comme si notre biologie se prolongeait fermement jusqu’à toucher l’autre, le caresser du regard, l’entraîner, le supporter, l’humilier ou le tuer. Ceux qui n’ont pas la vue développent d’autres regards, supportés par des sens aigus que nous avons étouffés par le seul fait que nous voyons.

Le regard est à notre âme ce qu’est la terre à notre corps, élément de sécurité à partager entre tous.

Dans le monde où règne l’indifférence, le regard prend toute son importance.

Le gros danger c’est que la convoitise nous le fasse perdre tout comme nous y perdons notre âme.

 

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