Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
La serrure restait bloquée. Pourtant une masse sombre portant un chapeau venait de passer sans bruit. Dans ce jardin sauvage, malgré la lune noire, cette lune énigmatique qui peut être vue dans le ciel alors qu’elle n’éclaire pas, le soir tombant, je reconnaissais les allées parcourues dans mon enfance, et surtout celle qui tournait vers la porte interdite. Tous les enfants en avaient peur et aucun ne s’en approchait jamais.
Le père, toujours vêtu de sombre, ne se privait pas de rappeler à « la marmaille », à la fin de chaque repas silencieux, qu’il était très dangereux de se rapprocher de la porte. Il n’avait jamais interdit de l’ouvrir ou de découvrir ce qu’elle cachait, mais les menaces de quelque accident fâcheux nous avaient bel et bien condamnés à bouder son accès.
Avec les cousins et cousines, nous l’appelions « la porte du noir ». Nous ne savions pas si l’appellation cachait une vérité habitée d’une méchante créature ou bien venait de notre seule terreur à imaginer ce noir mystérieux dont s’habillerait un grand tunnel pour qu’il soit terrifiant.
Ayant surpris nos conversations murmurées, le père avait retenu le nom et nous menaçait de nous punir en nous enfermant derrière « la porte du noir ».
Ce soir, je vis passer quelqu’un ! Comme je n’avais pas revisité les lieux depuis le décès du père, cette ombre a ravivé tous mes souvenirs et j’avais bien l’intention d’élucider ce mystère.
Je restais un moment perplexe devant cette serrure toute rouillée et revis ce regard noir que lançait le père en brandissant l’interdit sans l’énoncer. J’attendais. J’attendais un signe. J’eus alors cette étrange impression que ce même regard était là, sous cette lune lugubre, bien présent, plus grand et menaçant que jamais. Il me semblait que la nuit me regardait, complice de l’astre dont elle faisait son œil fixe, prête à punir. Je me suis senti si petit que j’ai baissé les yeux. Les masses à peine distinctes me paraissaient suspectes dans leur silence et dans une telle immobilité que je les voyais bouger. Rien ne modifiait le contraste ni par la couleur ni par la lumière. La vie toute entière se droguait de noir, s’enivrait de morbidité et je commençais à trembler, là, devant « la porte du noir ».
Saisi de peur et empêché dans ma tentative de fuite, je me tordais vers la gauche pour poser la main au sol en m’affaissant lourdement. Je me sentais partir. Mon cœur cognait dans mes artères. C’était comme si un noir gluant me prenait de toutes ses tentacules en immobilisant chaque membre et me serrait le cou jusqu’à l’étouffement. Je fis un effort violent pour ouvrir néanmoins les yeux et respirer un grand coup. Je découvris une petite lueur phosphorescente sous ma main gauche, celle qui avait amorti ma chute. La présence de ce ver luisant ranima mes esprit. Que suis-je venu faire ? Et pourquoi suis-je assis dans le buisson ? La porte. La forme avec le chapeau. Le regard. La punition. Le secret de « la porte du noir » !
Le ver luisant me parût dédoublé. Je me baissai et perçus maintenant que la seconde lueur n’était qu’un reflet non lumineux de la première. Je touchai la chose et son froid me surprit. Une clef ! Une clef toute neuve, bien polie, bien lustrée ! Le temps pour mon sang de ne faire qu’un tour, et je compris qu’elle ouvrait la porte. Je frissonnai à l’idée qu’il ne m’était plus possible de reculer. Je devais aller plus avant dans ma détermination. J’allais ouvrir « la porte du noir ». Que m’arrivera-t-il ?
Cette frousse infantile me surprit. Pour la combattre, j’eus cette idée nouvelle. Je n’appellerai plus cette porte du nom gravé dans ma mémoire. Je me rassurai à présent de n’avoir que « la porte de la cave » à ouvrir. Une petite appréhension subsistait tout de même. Je m’avançais avec la clef sur le ventre comme une dague aiguisée prête à faire mouche. La serrure n’était peut-être pas aussi rouillée qu’on le croyait et dans le noir de cette nuit sombre, un trou de serrure pouvait bouleverser une vie.
Il devint subitement lumineux, ce trou de serrure, non comme le vert fluo du petit ver, mais comme un blanc appuyé qui le traversait, le transperçait en formant un faisceau rectiligne et horizontal venu de derrière la porte. Le rayon belliqueux balayait le champ de gauche à droite et par réflexe, je m’écartai pour ne pas me faire toucher. Mais il s’éteignit.
Il s'éteignit pour laisser murmurer un bruit rond que suivit un vif claquement. La serrure fut manœuvrée de l’intérieur. Entrouverte, la porte se dessinait sur la nuit comme une ouverture mystérieuse sur quelque passage de légende vers un autre monde. Puis, plus rien !
J’eus à peine le temps d’entendre le pas de mon agresseur et le souffle de l’outil qui a frappé mon crâne. Un noir complet ne me permit plus d’éprouver la moindre sensation.
A mon réveil, je n’arrivais pas à savoir si mes yeux s’étaient ouverts tant l’obscurité alourdissait l’atmosphère humide et chaude. Mes mains se cherchaient, moites et douloureuses. Des entraves de cuir les maintenaient collées dans le dos sur une ceinture serrée à ma taille. Pas de son ! Aucune lumière ! Rien sinon le tambour de mon cœur qui résonnait sur mes tempes et dans la bosse que je devais avoir sur le crâne. Je ne me sentais pas bien. Je ne comprenais pas le sens de ce qui m’arrivait. Je devais attendre, mais attendre quoi ? Bouger les jambes pour les sentir, le dos, les épaules. Tourner la tête d’un côté puis de l’autre pour s’assurer de son intégrité corporelle. Je me découvris entier mais j’avais mal partout. J’eus faim et soif. J’eus envie de voir, d'entendre. Mais toujours aucune réponse…