Las de défendre la jolie langue dont chacun peut s'enrichir, adopter le retrait et l'indifférence me semble plus raisonnable que l'empressement à pousser la remarque. Sont nombreux les pauvres en
vocabulaire qui n'arrivent plus à se faire entendre avec finesse dans leur singularité. Ils ne disposent pas d'une gamme assez généreuse de mots dans laquelle pourrait se faire leur choix, au plus
juste de leur intention.
Le film "était super" ne nourrit pas l'échange. "La fille est canon" ne dit rien de particulier quant à l'émotion de l'observateur. "Le parfum est mega cool" ne donne pas à différencier l'ambre de
la canelle.
Les sensations se déclinent sur une palette étendue depuis la douleur aiguë jusqu'au profond émoi en traversant la quiétude ou le spleen. La pauvreté du langage confine l'illettré dans la perte,
perte de singularité, perte d'identité, ce qui expliquerait peut-être le retour du communautarisme. Il est pourtant question dans ce texte d'une tout autre perte.
La page s'ouvre par cette question : que signifie la conscience de soi ? Je parle et pourtant il m'est impossible de prendre le recul nécessaire pour demander à la parole elle-même de se
justifier. Qui suis-je pour parler ? Qui parle quand ça parle au dedans ? Qui parle quand ça dit : "je suis en train de parler" ? Pourquoi y aurait-il perte à parler sans arrêt ?
La lignée de mes aïeux offre toute une gamme de particularités qui la rendent singulière. Leur origine, le lieu et la date de leur naissance, les spécificités de leur environnement familial et
social, leur travail, leur passion, leur intention, leur ambition, autant de singularités qui les rendent exceptionnels dans le sens précis d'incomparables. Chaque être singulier est incomparable
et donc, pléonasme, exceptionnel. En ce sens il est digne de respect.
La conséquence majeure de cet état de fait tient en ceci : nous éprouvons une grande difficulté à nous faire comprendre ou simplement entendre dans la mesure ou la parole énoncée invite à une
traduction pour pénétrer le monde de l'autre.
La parole prolonge ma voix, un organe de mon corps. Cette même parole passe par l'oreille de l'autre sous forme de vibrations qu'il doit transformer pour leur donner du sens. L'ouïe saisit non
seulement les sons mais aussi les variations, les tonalités, les modes, les intonations. Au travers de cet appareil extrêmement sofistiqué, chacun saisit la voix d'un autre au point de la
reconnaître avec précision parmi des centaines, d'après le timbre, les rythmes, le chant, le spectre des fréquences... Et pour couronner le tout, il faut traduire ce qu'on entend. Le fameux "je
t'aime" que chacune des langues chante avec sa saveur propre ne signifie rien qui soit à appréhender sous sa forme brute. Tout dépend du contexte, du rapport entre les partenaires, du lien
familial, des amitiés, de l'orientation sexuelle... Quand il s'agit d'une surprise, il arrive d'entendre une voix intérieure qui interroge : "qu'est-ce qui se passe ?" "Ai-je vraiment entendu cela
?" Parfois même, "on se moque !" Il semblerait que "ça dise quelque chose au dedans, et qu'il ne serait pas certain que ça vienne de moi !" Un dédoublement à l'excès serait pathologique jusqu'à la
schyzophrénie.
Nous sommes ici dans une dimension très mécaniste de la voix et de l'oreille. Il suffit d'y ajouter une composante psychologique pour que tout se complique. Mais restons sur la simplicité. La
singularité fait de chaque personne un monde qui reste à découvrir. Quand deux personnes dialoguent, leur rencontre est la première rencontre du genre dans toute l'histoire de l'humanité. Ni le
temps, ni les répétitions ni les redites ne peuvent changer ce fait. Deux singularités se rencontrent toujours pour un échange exceptionnel qui a lieu pour la première fois de toute l'histoire de
l'humanité. Les acteurs de théâtre le savent bien. La deux centième représentation est aussi la première. Le public change, les partenaires changent, l'acteur change, l'actualité change... Ceci
nous permet d'assurer que nous ne connaîtrons jamais l'autre, pas plus qu'il ne se connaîtra lui-même.
Pourquoi la perte ? J'ai un besoin irrépressible de parler, de poser des questions, d'ajouter des précisions à mes propos, d'expliquer aux autres pourquoi ils ne m'ont pas compris... FInalement, si
je parle, c'est aussi parce que je ne me comprends pas moi-même. Je suis un être désirant qui ne sait pas ce qu'il désire. C'est cela qui fait dire à Jacques Lacan qu'il existe "la chose" ou un "a"
(objet petit "a") dont on peut dire que c'est "la cause du désir".
La topologie illustre ici sur la bande de Moebius que la marche vers l'objet de mon désir est permanente pour cette bonne raison toute simple que cet objet n'est autre que la cause de ce désir.
"Cause toujours !" Pourrions nous lui dire. Mais nous courons en sachant que quelque chose nous fait courir. Nous savons déjà que l'objet de notre désir est perdu d'avance en ce sens que nous ne
pouvons pas l'atteindre. Aussi avons nous besoin de parler ne serait-ce que pour poser la question : qui suis-je ? Barré nous sommes parce que assujettis au langage dont nous ne pouvons nous
passer. Mal barrés ajouterait-on dans cette impossible course au trésor perdu, cause de notre désir, perte fatale qui fait de nous des hommes. Nous ne sommes rien d'autre que la question même.