Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Septembre 2009
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Depuis un mois, Yanis et Sonia ne sont pas rentrés à Marseille. Leur séjour se prolonge à Cuges-Les-Pins, chez les parents, alors qu’ils auraient dû reprendre les cours à la fac de médecine. Ils sont inquiets parce que la cité universitaire dans laquelle ils avaient chacun leur chambre est en ruine. Les bombardements de l’été ont heureusement fait très peu de victimes, car les lieux se trouvaient pratiquement vides. Mais la fac de médecine et tout le Boulevard Jean Moulin sont dévastés. Les ruines sont considérables et le matériel de déblaiement impossible à trouver. Curieusement, il n’y eut aucun incendie. Gaz et électricité avaient été coupés. Quand à l’eau, il n’y en a plus depuis longtemps, ou si peu ! L’armée d’occupation a justifié les actes de l’été par ce simple fait que les lieux se vidaient pendant les vacances et qu’ils pouvaient ainsi détruire les caches d’armes sans atteindre la population civile. Les médias ont bien entendu rappelé cette information en boucle en félicitant l’humanisme des occupants.
Privés de logement, les deux jeunes n’ont pu renouveler leurs droits au passage de la Penne-sur-Huveaune. Leurs tentatives ont échouées les unes après les autres. Leur nouvelle résidence se trouve à Cuges. Leurs études de médecine ne pourraient se faire qu’à Nice, mais les moyens de la famille ne le permettent pas. Malgré les efforts de persuasion parentaux, le frère et la sœur refusent d’aller en droit à Aix. Et bien-sûr, la tension ne fait qu’augmenter entre les générations.
Le père de Yanis, responsable d’une entreprise florissante de tractopelles, encourage son garçon à devancer l’appel pour ne pas perdre l’année. Mais Yanis est scandalisé par cette proposition. Il se défend d’avoir la moindre intention de faire le service, surtout pour ne pas cautionner le maintien d’un ordre dont il ne défend absolument pas la cause.
Jamais, tu m’entends, jamais je ne serais du côté des monstres, ceux-là même auxquels tu vends très cher tes services.
Tu ne sais pas trop ce que tu dis. Je commence à comprendre pourquoi les universités sont suspectées de promouvoir le terrorisme. Tu me déçois. Je croyais que tu aurais l’intelligence de ne pas te laisser conditionner. C’est un vrai lavage de cerveau, ce que vous subissez là-bas.
En médecine, nous apprenons le respect de l’être humain selon le serment d’Hippocrate. Et s’il faut soigner ou soulager n’importe quel homme, qu’il soit occupant ou occupé, nous nous engageons à le faire. C’est une vocation. Et dans les circonstances actuelles, cet engagement me permet d’échapper aux choix que tu voudrais m’imposer.
Tout ça, c’est de la théorie. Moi, si je loue un tracteur à un terroriste de tes amis, je vais en prison et nous finissons tous sur la paille.
Un, ce ne sont pas des terroristes. Deux, ils ne demandent qu’à vivre en paix. Mais la machine de guerre financière s’est mise en marche pour les détruire. Aussi, par simple instinct de conservation, ils résistent. Tu aurais fait pareil si tu avais gardé ton entreprise à la Capelette, zone désormais sous occupation où toute entreprise fut réquisitionnée dès les premiers temps du conflit. Ton ami Mouloud, cet associé dont tu appréciais tant la dignité. Il n’a pas voulu te suivre alors qu’il savait combien les ennuis allaient tomber, sur lui-même et toute sa famille. Il est en prison, je ne sais où, peut-être mort, torturé jusqu’à l’extrême. Personne ne lui reproche d’être resté debout. Mieux vaut mourir debout que se soumettre couché. Je suis resté en contact avec sa famille, sa femme, ses fils et ses filles. Lors de mes dernières visites, j’avais honte de toi, mais ils ne m’en ont jamais parlé. Ils ont été spoliés de tous leurs biens. Mais leurs poches sont remplies de fierté, et d’humanité. Sous le plafond trop bas du parking Montgrand, nous n’avons plus rien à partager sauf nos chants et nos sourires. Ton vieux chien bénéficie de meilleurs soins que ces gens. Je n’aurais pas du venir ici. Adieu !
Sonia pleure. Mais elle prend un petit sac de sport et sort avec son frère. Ils rendent leurs clefs à leurs parents, assommés dans leur fauteuil. Le vieux chien s’installe sur le canapé.
Ne vous en faites pas. On se débrouillera ! Nos amis sont là-bas ! Et dans le monde entier, nos amis sont enfermés. Eux non plus, ils n’ont plus de clefs.