Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Marseille ne veut pas plier. Le maire s’est retiré à Aix, craignant qu’il ne soit reclus dans sa mairie, au milieu de tous « ces terroristes », dit-il ! Maire de la seconde ville de France, il se devait de suivre le pouvoir en place, ne serait-ce que pour jouir des aides de l’Etat pour l’aménagement du territoire, ou plutôt de son territoire. Avant le blocus récent qui ne cesse d’affamer la population, il avait donné son accord pour la construction de tours immenses dont ne profiteront que les groupes financiers, et qui rendront la rade de Marseille tout à fait laide, en rupture radicale de l’équilibre actuel. Depuis Aix, il exerce son pouvoir en privilégiant tous ses proches et leur accorde des faveurs, jusque dans Marseille. Il réquisitionne les plus beaux appartements de la Rue Paradis, et rétablit la fourniture des énergies.
Si la famille Landreau attend l’eau chaque jour, elle a vite fait de repérer que les voisins du dessus prennent le bain et cuisinent sans faire d’économie. Assurément des privilégiés ! Il est vrai que Monsieur Landreau était Professeur à l’Université de Saint Charles, jusqu’à ce que les mouvements gauchisants aient été pointés du doigt, interdits et que leurs membres soient menacés sévèrement s’ils continuaient leurs activités syndicales et, (c’est ce et qui est important), professionnelles. Le rectorat ne leur a même pas fait savoir qu’ils ne seraient plus payés. Le fait est là ! Ils ne sont plus payés depuis deux ans. Certains de ses collègues ont vite quitté Marseille. Mais d’autres, de moindre mobilité à cause de la famille ou de leur amour pour la région, se sont retrouvés coincés dans la bande de Paca. Les amis Girard sont dans ce cas, et bien d’autres.
En parlant de fac ! Depuis l’an dernier, toutes les facs de Marseille ont cessé les cours. Ordre du rectorat dont on rappelle qu’il se trouve a Aix-en-Provence. C’est une aubaine pour les squatters qui ont vite trouvé le moyen d’y pénétrer. Il n’y a guère que Saint Jérôme qui soit restée en dehors de toutes ces querelles. De plus, le mur sépare le cœur de Marseille de Saint Jérôme, Château Gombert, Plan-de-Cuques et tous ces coins, privilégiés par les occupants. Les flics et l’armée, en surnombre tout autour de l’enceinte de Marseille sont prêts à réagir dans les meilleurs délais.
Les jeunes se regroupent dans la rue, non pas désœuvrés, comme on pourrait le penser, mais bien occupés à trouver, qui de la nourriture pour la famille, qui une cigarette, qui des morceaux de bois pour un petit bout de feu, ne serait-ce que pour un thé chaud, le café se faisant de plus en plus rare. Ils rendent des petits services en échange de quelques denrées. Il faut être bien avec les occupants qui logent Rue Paradis et se mettre en quatre pour les satisfaire en échange de quoi des surprises peuvent traverser les barrages. Il arrive que dans certains immeubles s’organise une petite vie secrète où le pauvre professeur accepte de vider les poubelles pour deux ou trois calissons qu’il partage entre les enfants. D’autres refond les peintures pour un loyer impayé. Jacques a bien accepté de ré-agencer toute la plomberie de son voisin pour un vieux poêle à bois. Il est vrai qu’en Paca le temps est suspendu, comme la vie !
Chacun sait que l’occupation, c’est la guerre ! Mais à la vivre pendant si longtemps, toutes les valeurs de nos vies sont bouleversées. Une des valeurs reste : c’est l’hospitalité, partager jusqu’au bien dont on ne dispose pas. La dignité de l’occupé, c’est de vivre pour le droit et le droit fondamental c’est le droit de disposer de ses biens à sa guise afin de faire vivre sa famille. C’est justement là que sévit l’occupant. Et pas seulement dans la bande de Paca !