Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.
L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.
Abdallah retrouve son épouse et ses deux petits garçons après sa rude journée dans le champ d’oliviers. Soléïna l’accueille en lui préparant un thé. « Une journée sans encombre ! » pense-t-elle. Sofiane et Sami sautent sur ses genoux.
Depuis trois ans, Abdallah regarde toujours le soleil couchant au moment même où il se cache derrière le mur de sécurité, haut de huit mètres, noir comme la mort. Sa maison, celle qu’il a construite avec feu son père un peu à l’ouest du village, se trouve plongée dans l’ombre du soir deux heures avant la fin du jour. Une petite porte en acier le sépare du reste des villageois. Mais il n’a pas la clef pour traverser le mur. Une pancarte s’y accroche : « zone militaire, autorisée à toute personne munie du certificat de passage. »
Souvent, il se dit que son père, Hicham, n’aurait jamais pu imaginer que l’occupant fasse une chose pareille . Au tout début, quand la porte avait été scellée, seuls les militaires l’ouvraient ou la fermaient selon leur bon vouloir. Un jour que son fils Djibril était malade, Soléïna tambourinait en vain pour aller chez le docteur, dans le village. Mais les soldats avaient décidé de ne pas ouvrir. Il a fallu faire quatorze kilomètre à pieds pour contourner le monstrueux mur. Après trois ans de pourparlers longs et rudes, après un interminable procès, Abdallah obtint finalement la clef de la porte, avec cette épée terrible sur la tête : maison rasée, terres détruites en cas de mésusage de la clef. Mais les conditions d’utilisation ne sont pas même définies. Donc la fin peut arriver demain.
Soleïna ne sort plus jamais de la maison. Elle a trop peur de la destruction qui interviendrait, bien sûr, pendant son absence. Et Abdallah se demande sans cesse s’il retrouvera les siens à son retour des champs. Pour leur donner envie de quitter leur terre, l’occupant construit de nouvelles habitations de plus en plus proches de chez lui. Pour tracer une route nouvelle, ils ont coupé ses terres en deux. Dans la partie séparée, il ne peut maintenant se rendre que pendant la saison des récoltes, juste avec son âne et des amis, afin de faire vite car le passage n’est alors autorisé que cinq heures par jour.
L’occupant lui a bien proposé d’acheter ses terres pour une somme dérisoire. Mais ils ne veulent pas acheter la seule partie qui se trouve au-delà de la route, du côté des nouvelles habitations.
Abdallah s’use au travail. Ses petits garçons n’auront pas trente ans quand il sera vieux, c'est-à-dire quand ses cinquante cinq ans entameront sévèrement sa santé. Cela l’inquiète parce que l’armée d’occupation ne délivre aucun laisser-passer aux adultes de moins de trente ans. Souvent, il en parle à Soleïna qui prend soin de lui et l’encourage à préserver sa santé. Mais ce qu’ils partagent sans le dire, le douloureux avenir de leurs fils, la fin de leur histoire, provoque chaque soir une longue étreinte où se cachent leurs larmes.
Dès la tombée du jour, ils se sentent seuls au monde.