Ma fille avait quinze ans. Sa dernière lettre fut préservée avec soins par mon frère Jean dans la campagne duquel je l'avais envoyée. Je la croyais plus en sécurité !
Cher père, chère mère, aujourd'hui, le 6 Mai 1942, je suis dans une situation terrible et je vous écris pour me rassurer. La petite maison de Tonton Jean et de Tante Josette se trouve au milieu
d'une campagne maintenant dévastée. Hier encore, j'avais pu l'admirer sans savoir que ce serait le dernier jour. Les avions ont tout bombardé, tôt, ce matin. Et nous qui pensions que cette
campagne serait épargnée.
Les bombes ont ouvert la terre sans discernement. Tout n'est que désolation. J'ai regardé par la fenêtre et n'ai plus vu un seul arbre debout. Toute la rangée de peupliers qui bordait la route
est allongée dans un grand désordre et la route est elle-même coupée par un cratère. Le courant est aussi coupé. Mais il est dix heures, et j'y vois assez malgré le ciel assombri. L'oncle et la
tante sont dehors pour barricader les animaux dans la grange. Nous avons encore la chance d'avoir deux bâtiments presque intactes. Presque parce que la pièce tout au Nord, la chambre d'amis que
vous occupiez lors de votre dernière visite, a reçu un obus qui a ouvert le mur.
J'ai peur. J'entends les avions. Le tsf indiquait que les bombardement ont fait des dégâts énormes dans la région.
J'ai peur. Peut-être que cette lettre sera la dernière ! Je ne comprends pas pourquoi on fait la guerre. J'espère que vous êtes encore en vie sur les bords de la Marne et je vous envoie des
baisers pour vous dire que je vous aime avant qu'il ne soit trop tard.
Là, un fracas énorme vient de pas loin. Les murs ont tremblés et je vois par la fenêtre un gros nuage de poussière. Peut-être que les voisins, de l'autre côté de la route ont reçu la bombe. Je
voudrais sortir pour aider l'oncle Jean mais je veux finir cette lettre que quelqu'un, plus tard, vous fera parvenir. Le facteur ne passera sûrement pas. La grange ! Mon Dieu ! Tout est par terre
! Le ciel est tombé ! Le petit vent souffre l'épaisse fumée opaque vers le Nord. Pourvu que l'Oncle et la Tante ne soient pas ensevelis !
Maman, les hommes sont-ils fous ? Pourquoi tout détruire ?
Aïe ! Encore une bombe ! Sur la route ! Je ne voudrais pas rester là. Mais c'est trop tard pour sortir. Je suis prisonnière d'un enfer qui se referme sur moi. J'ai l'impression que les avions
sont plus nombreux Ca tombe de partout ! Là ! La moitié de la maison est descendue. Je ne peux pas bien respirer. Je me mets sous la table et je vais continuer à écrire malgré la peur pour
que tout le monde sache. Vous, en premier ! La table est très épaisse, Vous savez, c'est l'émorme table en chêne de la cuisine, avec quatres pieds solides. C'est Tonton qui l'avait faite. Tonton
que j'aime. Il n'est pas là. Ils ne sont pas rentrés. Je suis seul avec ma peur, a genoux, avec une serviette sur le nez pour respirer. Mais la poussière commence à me dessécher la bouche.
Mes narines sont bouchées, Je me mouche avec difficulté, et c'est comme du plâtre.
J'ai pensé à mettre une bassine d'eau à côté de moi et une grand seau. Je suis obligée de m'essuyer le visage. Ne faites pas attention s'il y a des taches sur la papier. Maman, comme je voudrais
être avec toi. Tu me donnerais du courage ! Mais qui sait ? Vous êtes peut-être bombardés à Joinville ? Et Papa ? Peut-il encore faire sa menuiserie dans l'atelier ?
Je n'en peux plus. Le plafond s'est effondré sur la table. Elle résiste encore, mais sur trois pieds. Les vitres ont explosé. L'eau coule de partout. Mes réserves sont renversées. Je suis
trempée. La poussière me brûle les poumons. Je respire encore un peu en mettant ma jupe sur le nez. Elle est moins épaisse que la serviette. Ca filtre. Mais je ne pourrai pas tenir longtemps. Les
bombardiers continuent le massacre. Je vais devenir folle ! Mes yeux se collent. Je me passe la serviette trempée sur le visage. Il doit être dans un état ! J'écris difficilement. J'ai du papier
et je peux mettre encore des mots.
Boum ! Encore une ! La poutre est tombée. La table pèse une tonne. A quatre pates, j'ai tout le poids sur les reins. Quelque chose écrase mes mollets. Je ne peux plus bouger les chevilles. Je ne
sens plus mes pieds. Du sang se mêle à l'eau. Je peux encore mettre une feuille sur un bout de bois pour qu'elle ne se trempe pas.
Je n'entends plus les avions. Ca pèse. Je crois que quelqu'un vient. Des pas !
- Il y a une jeune fille la dessous. Coupez la poutre... A la hache, tant pis... Vous n'avez pas de passe-partout ?
- Non ! Il est sous les décombres de la grange. Vite ! Taillez ! Calez ici pour que les coups ne lui soient pas fatales !
Je reconnais la voix de l'Oncle. Il sait que j'aurai eu l'idée de me glisser sous la table. On en avait parlé.
Que cette lettre puisse vous parvenir ! Je n'en peux plus.
Qu'il n'y ait plus jamais la guerre !
J'étouffe.
Des pierres tombent tout autour. Des tuiles. Des chevrons. Papa m'avait bien expliqué.
Je crie.
- Je suis là !
J'étouffe.
J'arrive de plus en plus mal à respirer.
J'ai mal dans tout le bassin.
Mes fémurs résistent encore.
Mais je crois que je perds beaucoup de sang.
Ca cogne.
Ils font ce qu'ils peuvent !
Baisers.
Baisers.
Je vous aime.
Baisers.__________________________________________________________________________