Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Bien peu de réalisations me paraissent impossibles. Et l’agilité des mes mains, quand elles se saisissent de quelque outil agressif, ni ne m’étonne ni ne me comble. Le travail fini, pourtant, semble plus mettre un terme à la patiente mise en œuvre d’un savoir faire éprouvé, que satisfaire un désir, et plus souvent le désir des autres, malgré les silences abruptes de leur reconnaissance. Il serait vain d’attendre la quiétude ou d’atteindre la sérénité sous le seul prétexte d’une heureuse habileté mise au rang des simples compétences artisanales. Non, le faire, le bien faire qui se déroule lentement et précisément n’est qu’une fausse passion dont je mets tant d’ardeur futile à me défendre, par cette persévérance à résister à ma curiosité de technicien. D’ailleurs, toute passion me paraît destructrice par le développement de l’individualisme qui ne pourrait que m’inonder de morbide solitude.
Malgré tout, je ne réalise rien. Je rêve de musique et de chants comme une perruche en cage qui tend ses vocalises vers le paradis lointain d’où, certainement, elle n’est pas venue. Je rédige à force d’ennui des textes infinis que, jamais, le courage ne me permettra de retravailler. Sous les mots s’alanguissent les révoltes étouffées, les rudes éperons de l’injustice sociale, les secours que je suis incapable d’apporter aux cris de l’abjecte ignorance où sont traînés les miséreux. Les mots m’échappent et se rassemblent en nuages de formes qu’un seul souffle déforme au gré de forces mystérieuses et naturelles. Ils me soumettent au rythme de leur inspiration. Ils me condamnent dans leur expiration. Ils sont la perte du vagabond rêveur.
Echapper ! Malgré la honte ! Avoir nulle autre solution ! S’échapper du concret que mes sens redoutent ! S’échapper dans la poésie où sont semés les germes d’espoir, où fleurissent les rêves en projet, où se tissent les liens imaginaires qui colorent les symboles de la vie ! Telle est la chance que je réserve, que je maintiens dans le flot de mes errances, lucarne secrète qui me donne à voir et à rêver la nature omnipotente où je pourrais me fondre !