Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Je t’écris parce que je n’arrive plus à te parler de vive voix. Ton sourire entame l’ampleur de ma respiration et m’intime de baisser les yeux. Ton regard profond et pénétrant disloque en moi les restes de cette complicité si longtemps partagée. Je ne sais pas ce qui se passe ! Je ne suis plus moi ! Surtout, ne me réponds pas ! Laisse ! Lis cette lettre et laisse moi !
Nos vies se séparent malgré nos serments, nos envies divergent comme si nous devions perdre notre gémellité quand s’efface notre jeunesse. Je crains que tu ne coures vers ce bonheur auquel j’aspire depuis tant d’années tout en le redoutant. Ta jeune épouse me paraît trop parfaite pour imaginer qu’elle puisse m’avoir été destinée… Comme je l’aurais souhaité pourtant ! Ta santé de grand sportif me donne à pleurer sur mes douleurs de gringalet. Tes débuts de carrière me poussent aux regrets amers de n’avoir pas comme toi persévéré. Tes talents de musicien arrosent mes pensées de larmes incandescentes qui brûlent mes joues.
Tout ce que tu es, tout ce que tu vis, tout ton être témoigne de ce que je ne suis pas. Pourtant tu es mon jumeau, mon partenaire de toujours, mon soutien impérieux. Je te sais, présent et chaleureux, attentionné et généreux. Je partageais avec toi les plus beaux souvenirs d’une enfance heureuse, les plus grands moments de connivence dans la candeur de notre adolescence… Mais j’en suis là !... Je passe du coq à l’âne... Tout s’embrouille…
Je refuse de te voir heureux, frère, je n’en peux plus de te savoir en pleine réussite. Je voudrais qu’il t’arrive un malheur afin de pouvoir voler à ton secours, pour n’avoir plus à percevoir l’arrogance de ta vitalité enthousiaste, pour que tu ais besoin de moi et me remercies encore d’être ton indispensable jumeau. Je souhaiterais, et j’en ai vraiment honte, que cette jeune beauté qui te tient le bras pour un tendre baiser… Je souhaiterais qu’un accident l’enlaidisse… Je souhaiterais qu’un chien la morde… Qu’une maladie l’assaille…
Non ! Je suis monstrueux d’envisager de telles horreurs ! Mais je me réveille chaque nuit depuis ton départ ! Je hais les impressions de bonheur que tu me renvoies ! Que ne puis-je m’en libérer pour trouver la quiétude et la disponibilité envers les autres ? Qui sait, parmi eux se trouve aussi ma future épouse. Mais cet élan pour mon cher frère barricade tous les chemins, ferme toutes les ouvertures. Il me faudra pourtant les découvrir… Et sans toi ! Je le sais !
Je suis tourmenté sans arrêt par ces images en relief, ces images que les instantanés ne gardent pas, les images de ton bonheur, de tes danses, de tes élans dans les bras de celle que tu aimes et qui te rend si beau. Je suis tout près de te haïr, je préfère éviter les bains dans la piscine quand il faudrait en partager le plaisir avec vous deux. Je vais jusqu’à fuir quand tu prends ton saxo pour nous reposer d’une balade légère et jazzy. Je ne supporte plus ta présence, sauf par égard pour notre chère mère dont la fierté s’affiche sur son visage patiné.
Mais je me dévore les entrailles et me révulserais les yeux si je le pouvais. Le plus souvent, je prétexte un travail quelconque pour éviter de te rejoindre, de te voir, de t’entendre, surtout quand tu es fier de ta jeune épouse.
Tu vois, ton bonheur ne fait pas le mien. Je t’aime néanmoins, mais loin. Je t’aime comme tu aurais dû rester pour que nous puissions prolonger notre adolescence complice.
Je suis resté sans grandir. Je suis resté là où nos chemins se sont perdus, dans la jungle du monde adulte. Ne cherche pas à me revoir. Il me faut du temps pour apprendre à marcher seul. Oublions un peu de faire valoir nos liens. Je ne suis plus garant de mes réactions tellement je déteste ton allant, et même ta simplicité !
Ton frère jumeau.