Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
Que de temps passé avant ta réponse ! Tu sais que je n’apprécie guère les chichis de riches qui se font attendre et trouvent normal d’être attendus. Mais toi, mon amour, tu es si simple et si présente d’habitude ! J’aime tant le rire qui éclaire ton visage et fait briller tes yeux ! Je me languis de revoir ton sourire, tes jolies lèvres et ces colliers de perles qui se mettent à briller quand tu t’offres à mes baisers fous.
Mais pendant tout le temps de ce voyage, je guète la facteur et ressens le supplice des jours silencieux. J’ai l’horrible impression que tu m’abandonnes, que tu me trompes avec tes amis étudiants, ceux qui t’accompagnent et qui se ressourcent à tes enseignements. Ils te sont si dévoués ! Sais-tu que je pense à ces moments que tu passes dans l’autocar au milieu de ta cour, avec ces admirateurs que tes charmes émoustillent. Mes jambes se font molles, mes yeux pleurent et mon cœur se répand en lamentations. Que n’es-tu près de moi ? Que n’es-tu à moi ? Jusqu’à quand cette souffrance de te savoir courtisée par des jeunes, beaux et ardents ?
Peut-être pensent-ils que je ne suis pour toi que ce paysan à fuir dont tu ne pourras jamais élever le niveau ! N’imaginent-ils pas que cette brute au cœur calleux comme ses mains n’a rien à faire avec toi ? Mais cet amour n’a pas vacillé depuis notre rencontre. Et je t’aime à ne plus pouvoir me passer de toi. Ton absence pompe toute mon énergie au point que je délaisse mes animaux.
Tous ces jeunes loups ! Ils te désirent. Ils boivent ta beauté. Ils dégustent ton charme. Tu es si douce, si attentionnée, si délicate et intelligente ! Mon cœur, détourne-toi de leurs mensonges. Ils te courtisent et font les galants, non pour apprendre, mais pour te prendre. Même ce voyage, tu l’as organisé en réponse à leur enthousiasme, mais c’est un piège. Ils te veulent toute entière avec eux, ils ont persuadé les quelques jeunes filles à jouer les complices. Ils vont tout faire pour te serrer dans leur filet. Je t’imagine abandonnée à leur empressement, heureuse et inconsciente, saisie par leur étreinte, tendue jusqu’aux reins, offerte à leurs regards, enveloppée de leurs caresses, muette dans l’extase.
Tu reviens bientôt ! Le tout petit mot que tu as glissé dans l’enveloppe me fait si mal ! « Pas le temps ! A bientôt ! Ton amour ! » Pourtant, je sais bien que tu penses à moi ! Mais je suis dans l’angoisse. J’ai trop peur de te décevoir à ton retour. Je redoute les difficiles retrouvailles après ce long voyage. Tu me diras qu’il était très enrichissant et je suspecterai le pire. Si tu savais ce que je te crie depuis ma modeste campagne ! Ce que j’écris n’est rien… Mais je sens bien que la jalousie m’emporte. Elle se justifie pourtant. Tu es si séduisante !
Pour ne pas tomber, je travaille beaucoup. Je ne suis pas efficace, mais je ne pense pas. Pendant ce temps, tu voyages. Je sais bien que tu le fais pour ton travail, pour « non seulement grandir en connaissance, mais encore pour améliorer les relations entre les étudiants et leur enseignant ! » comme tu me l’as répété maintes fois, avec cette autre phrase : « c’est dur pour moi, et je dépense beaucoup d’énergie pour que ce soit réussi ! » Je passe et repasse ces paroles en boucle dans ma tête. Je crains de ne pas les comprendre ! Pour moi, c’est l’enfer ! Je suis seul, je me languis. Je te vois rire avec eux. Je te vois… Mais ! Non ! Je ne veux pas !
Je t’écris cette lettre pour que tu saches à quel point je souffre de ton absence. Je souhaite que tu touches du doigt cette blessure qui risque de laisser des traces pendant longtemps. Il restera une cicatrice profonde que la moindre anicroche réveillera, jusqu’au sang. Je te l’écris parce que tous ces mots ne pourraient pas sortir de ma bouche. Tu sais combien il m’est difficile de dire, de m’exposer. Mais là, je n’en peux plus. J’explose. Je ne veux pas que tu me trompes avec ces minus qui savent parler mais ne sauraient même pas reconnaître une vache d’un taureau.
Je t’écris parce que je suis tout chamboulé dans ma tête. Cette lettre est le seul moyen de rester en contact avec toi qui semble me fuir. J’espère que cette adresse en poste restante te permettra de me lire. Pardonne moi pour tous ces soupçons. Assure moi que tu les reçois d’un esprit simple et bien disposé. Dis moi encore que tu m’aimes. Crie le très fort pour que je l’entende jusqu’à ton retour. Sans toi je ne suis rien. Reviens ! Ne leur cède pas !
Tu m’a fait découvrir le bonheur d’être aimé. Tu m’a tout appris, depuis les petits plaisirs des simples ébats de la jeunesse naïve, jusqu’aux délectations sublimes des moments à vivre, ensemble, toi et moi. Tu m’as promis ta fidélité. Tu m’as habitué à la confiance jusqu’à ce voyage. Il est trop long. J’imagine le pire. Ne me laisse pas sans nouvelles. Et quand bien même ! Il est trop tard ! Je commence à haïr ceux qui te regardent, ceux à qui tu parles, ceux que tu enseignes, ceux qui t’approchent. Je commence à me haïr moi-même parce que je ne suis pas digne de ton attention. Je te vois reine du monde et je le hais, me voyant parmi les soupirants éconduits et haïssables. Juste une petite carte postale, avec trois mots ! L’enfer ! Tu me laisses dans mes tourments. Je hurle dans le silence et même la nature m’est odieuse. Reviens !
Tu critiques ceux qui n’aiment pas la nature, mais sans toi, je ne peux plus la supporter, j’étouffe, j’ai envie de mourir, je voudrais me tuer. J’en serai capable si je ne reçois pas de tes nouvelles. J’ai armé la carabine. Fais moi signe, très vite ! Dis moi que tu as reçu la lettre, rassure moi, ouvre moi ton cœur pour que je m’y réchauffe.
Ne reste pas muette. Dis moi que j’ai tord, qu’il ne peut rien se passer, que tu es toujours ma tendre épouse, qu’il n’y aura jamais personne d’autre dans ta vie.
Dis moi que mon délire est sans fondement. Dis moi que ton voyage est si prenant, si intéressant qu’il t’est difficile de prendre le temps de m’écrire un gros je t’aime. Je t’aime.
Je t’aime, mon amour.
P.S. Le facteur a sonné. Enfin ! Une petite lettre ! Je te ferai lire celle-ci à ton retour, peut-être ! J’ai honte ! Je suis content ! Un peu inquiet tout de même ! Je vais traire. Je t’aime.