La lignée des aïeux de chaque être humain se compose de personnes particulières dont la langue, la nôtre, dans son usage courant dit le plus souvent qu'elles ont été uniques. Chacun d'entre nous
serait donc unique. Cette vérité ne me satisfait pas suffisemment. Je penche plutôt vers le mot "singulier".
Nous sommes des êtres singuliers. Cet attribut me convient beaucoup plus et la raison en est toute simple.
L'unique suppose le "un" qui précède le "deux" et le "trois", dans une collection d'éléments qu'il est possible de classer, de ranger, de sélectionner suivant certains critères comparés.
"Classer, ranger, sélectionner" trois verbes qui déjà dérangent quand ils organisent des humains.
Le singuliers ne se range pas dans un jeu de plusieurs. Le singulier ne peut être possédé. Les singuliers ne peuvent être comparés. Les conséquences de cette affirmation déterminent bien
des contestations de notre vie citadine actuelle et de ses meurs. La toute première conséquence, c'est que rien ne peut justifier l'usage des statistiques, parce que les hommes ne sont pas une
marchandise à emballer par paquets pour un dénombrement, quel qu'il soit. Dans les bâteaux qui traversaient l'atlantique pouvaient être entassés deux cents exclaves noirs... Dans les archives de
notre année seront comptabilisés des milliers de chômeurs, le vivier de main d'oeuvre docile qui permet au patronat de précariser la vie du salarié. Les premiers, disait-on n'étaient pas des
hommes. Les seconds ne sont, paraît-il, que des paresseux !
Je ne peux supporter que la compétition permette à troix élus de monter sur le podium alors que sont jettés aux oubliettes les suivants qui manifestent des talents tout aussi exceptionnels que
ceux qui sont honorés.
Le singulier ne peut se mesurer. Tout récemment, un homme très grand, affirmait se sentir humilié de ne paraître aux yeux du monde médiatique que comme la seule mesure de sa taille." Je ne
suis pas qu'une mesure."
Combien de comparaisons n'avons-nous pas supportées depuis le plus jeune âge ? "Tu pourrais travailler aussi bien que ta soeur ? Ton courage me déçoit, regarde ton frère ! Le petit, là, il sait
déjà faire du vélo, et sans les petites roues !" etc.
Si nous sommes imcomparables, et nous le sommes puisque singuliers et singulièrement exceptionnels, à quoi sert-il de faire des efforts pour devenir le meilleur ? Lutter contre soi-même pour
grandir et s'accomplir, oui, mais pour avoir l'ambition de dépasser un autre singulier, non, sauf à déjà amputer une partie de sa propre singularité. Ce qui revient à dire que les jeux du cirque
ont toujours quelque chose d'humiliant autant pour ceux qui concourent que pour les spectateurs et les organisateurs. Dans les jeux du cirque de la Rome antique, les esclaves devaient combattre.
Les gladiateurs vivaient l'humiliation de sous-homme alors que le peuple se régalait des souffrances infligées à d'autres.
Humiliant est ici employé dans une acception précise : l'humain est destitué de sa position d'être singulier et exceptionnel, digne de respect et surtout gardien de son humanité, c'est à dire de
sa singularité, découvreur de la place qu'il occupe dans la cité, du rôle dans lequel il pourra s'épanouir, grandir et nourrir la société des talents qui sont les siens.
Les exemples ne manquent pas dans la vie de fou que nous traversons maintenant. La grande compétition se veut amorale, (apolitisme des jeux olympiques !) mais elle est immorale, celle qui fait
des moyens les pratiques les plus sordides pour arriver à ses fins le plus souvent pécuniaires. (Dopage, trucage, triche, perversion !)
Quels déterminants animent la mafia tout comme les grands trusts ou les terroristes ? Encore que certains, les derniers, prétendent lutter pour des idées ou des utopies. N'y croyons guère. Tout
ce beau monde ne cherche qu'à s'enrichir. Nous savons combien de familles sont affamées dans les pays "en voie de développement" (l'appellation cache une autre réalité) pour le seul profit des
groupes pétroliers. Nous savons combien d'enfants travaillent plus de dix heures par jours afin de fournir les puissances financières qui se cachent dans les grandes surfaces ou les fonds
d'investissement qui souhaitent paraître socialement dévoués...
Que faire ?
Au niveau de chacun, considérons déjà l'autre avec lequel nous commerçons comme un être singulier qu'il n'est possible de comparer à aucun autre.
L'échange permet d'enrichir chaque partenaire ou alors il ne s'agit que d'une instrumentalisation de l'autre.
Nos habitudes se trouvent là rudement remises en cause et j'avoue que je me trompe souvent sur ce point. Notre culture nous impose des plus et des moins dans la comparaison incessante des
attributs de tous.
Le monde du travail est impitoyable sur ce point. Que signifie la prime au mérite ?
L'école ne sert pas de modèle. La note ne donne qu'un fichage en rapport à une moyenne. "Tu es moyen !"
La famille ne vaut guère mieux. "Ta soeur , elle au moins, elle fait ses devoirs toute seule !)
Très rares sont les espaces où l'être humain se sent considéré dans son entier et dans sa singularité. Les medias n'ont de cesse de faire l'éloge des quelques uns qui "réussissent". (Travaillez
plus !!!) Combien finissent par se tuer au travail en devenant de plus en plus pauvres ! Combien gardent leur dignité dans la précarité extrême !
Que cette page soit mon utopie !
Chaque rencontre de l'autre est une première rencontre dans toute l'histoire de l'humanité car aucun des partenaires ne l'a jamais vécue.
Chaque regard croise un autre regard pour la première fois dans toute l'histoire de l'humanité.
Chaque main serre une autre pour la première fois... Même si la scène eut lieu déjà la veille, le temps à modifié le singulier qui existe parce qu'il marche en avant et la rencontre sera
nouvelle, demain, une fois encore. Demain, il sera un autre singulier.
"La terre appartient à tout ce qui existe. Le véritable mode humain de vie est le partage. La possession est l'acte suprême d'exclusion d'autrui par pur égoïsme. Avant l'arrivée des Anglais,
personne n'était privé de terre en Australie." Livre de poche : "Message des hommes vrais au monde mutant" de Marlo Morgan. Albin Michel 1954