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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 20:43

Janvier 2010

 

Sous la poutre, Maman est  coincée. Ses jambes sont recouvertes de pierres et de plâtre, son ventre écrasé sous le poids de l’énorme bout de bois où sont encore plantés les gros clous qui tenaient les sacs de farine et de riz. Maman ne respire plus. Renversée en arrière, sa tête pend sur la pierre à l’entrée de la maison, la nuque brisée sur l’angle de cette marche. Souvent, Maman prévenait du danger quand nous recevions nos cousins, en piétinant joyeusement le seuil. A deux mètres de là, un coin bleu de la porte d’entrée se détache du gris des gravas. Le chat, installé dessus, fait sa toilette et secoue la poussière qui a changé sa couleur. Et moi, je ne peux même pas crier, je ne peux même pas pleurer. Je suis assise en tailleur sur la pierre froide, au seuil de la maison, inondée de poussière blanche, épargnée comme par miracle du feu des bombes et de la chute du toit. Ma main gauche cherche un morceau d’étoffe sur la hanche de Maman, pour sentir un peu de douceur dans sa robe de coton. Mon bras droit reste levé, piqué par endroit des fragments de cette poudre blanche qui fument en creusant dans ma chair. De mon index, je pointe la tête de mon père. On ne peut voir que ses cheveux, comme une toison de mouton gris qui dépasserait d’un tas de pierres à peine jetées d’une benne. Je devine son corps sous les tonnes de matériaux et de ferrailles enchevêtrées.

Je cherche du regard quelqu’un qui aurait un mot pour m’expliquer pourquoi. Je regarde alentour avec des yeux sans profondeur, avec mes grands yeux de fillette qui ne comprend rien. Je garde la bouche entrouverte comme pour dire ce qui ne peut pas être dit. Je reste muette, impassible, dans cette désolation que seule vit une petite fille qui sait qu’elle a tout perdu en un instant. Les avions tournent encore au dessus de Gaza et les bombes explosent tout autour de moi. Mais je ne peux pas bouger. J’ai froid et je tremble. Je ne sais pas ce qui brûle mon bras et creuse lentement mes muscles. La fumée blanche sent comme le bout des allumettes quand on les gratte. Je ne vois pas de sang. Juste des trous qui se consument lentement !

Tout est devenu incompréhensible, et si je vis, je ne trouve aucun sens à ma vie. Mes dix ans ne sont rien. J’ai devant moi Papa et Maman, tous les deux morts d’avoir été trop droits. « Ne sois jamais méchante et fais le bien ! » me disaient-ils souvent.

Mais y a-t-il un regard pour nous voir ? Y a-t-il une voix pour nous soutenir ? 

 

Dans la rue, j’entends des cris, et les femmes se lamentent. Des hommes courent partout mais personne ne me regarde. J’ai beau rester là, droite, avec ma robe rose, personne ne me voit. Tous vont d’abord secourir les membres de leur propre famille. Beaucoup ont commencé à ramasser des pierres pour dégager ceux qui sont ensevelis. Derrière moi résonnent les cris des petits voisins. Je reconnais les pleurs de Yasmina et de Nouredine. Mais j’ai peur de regarder. J’ai l’impression que mes yeux s’agrandissent et se vident. Je ne pourrais plus jamais voir comme avant. Je ne pourrais jamais plus les fermer. Dans ma bouche, la poussière sèche mon palais et ma langue se colle sur ma lèvre inférieure. Maman est là. Je sens sa robe de coton. C’est doux. Elle était rouge. Elle est belle, Maman. Elle a vingt cinq ans et peut-être qu’elle allait faire un petit frère. J’aimais surtout son parfum et ses longs cheveux. Je les vois encore. Mais maintenant, le sang a tout collé. Papa est enseveli mais des sauveteurs le sauveront bientôt. Il faut que je reste sans bouger en le montrant avec mon doigt. Mes jambes me font mal. Les cartes avec lesquelles je jouais se sont éparpillées. Seul le Roi de Carreau me regarde, posé sur ma cuisse.

Quelqu'un m'a prise en photo. Pourtant, c’est comme s’il ne m’avait pas vue. Il court vers un bras qui bouge. Je crois que mon regard l’a effrayé. Il doit faire peur. Un autre se fige devant moi. Il n’a rien à expliquer. Il entend les questions que je pose, mais il est honteux ne n’avoir pas de réponse. Il met ses mains sur la tête et se tourne. Puis il tombe à genoux et se frappe en hurlant. D’autres sont assis. Ils se tiennent là, sur le banc qui n’a pas bougé. Ceux là ne peuvent détacher le regard de mes yeux. Ils cherchent ce qui les bouleverse. Je sens que mes yeux deviennent froids et pâles, d’une couleur de plus en plus délavée. Les pleurs qui ne se voient pas font leur sale travail au-dedans. Ils sont tellement fascinés qu’ils ne voient même pas le cadre qui entoure la scène. Juste ma main sur la hanche de Maman et mon doigt pointé vers Papa. Ils remarquent aussi le chat, sur du bleu. Je suis, pour eux, la question. Cette question qui brûle les cœurs comme ces flammèches blanches qui brûlent les muscles.

 

Mesdames, Messieurs, je me tairai là, non sans vous avoir dit l’émotion qui m’a fait prendre la parole à la place de la petite fille pour la faire vivre. Mais j’ai conscience de le faire avec mes mots d’adulte. Le jeune palestinien qui prenait des photos avec son portable était le guide du peintre qui est là, figé, dépassé par sa toile.

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 14:33

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

J’ai rencontré Max. Il est très préoccupé par la santé de son père. Ce dernier donne encore l’impression d’une joie profonde intérieure qui ne semble pas pourvoir le lâcher malgré les souffrances que lui occasionne la maladie. Il ne mâche pas ses mots : "je me suis toujours battu contre l’injustice, certes, mais surtout et avant tout pour la dignité de l’être humain. La maladie me terrasse, mais pour moi, c’est physique. Je veux que mon psychisme et mon mental restent debout. Mon fils, promets-moi de veiller à ce que je ne perde pas la tête. Et si ce malheur arrive, accorde-moi de partir dans la dignité. Je veux bien que ma vie se termine, mais je veux en être digne. La gravité obligera mon corps à rester allongé, mais je souhaite qu’aucune gravité, de quelque ordre qu’elle soit, ne m’ôte cette sensation vivante de me tenir droit."


Max entend souvent ces mots dans l'intime de son cœur. En marchant vers le passage Léo Ferré, il se les redit et songe aussi à tous ceux qui honorèrent cette lignée d’homme debout, chacun dans sa puissance d’être singulier. Il regarde les ruines du Toursky et salut le courage de ceux qui œuvrent à le remonter, malgré le peu de moyens dont ils disposent, puis il s’engage dans le tunnel creusé sous l’Avenue Edouard Vaillant où passe tous les jours une nuée de petits gamins piaillant jusqu’à l’école, mais il remarque devoir se baisser un peu pour ne pas se cogner. Voilà ce à quoi nous oblige l’occupant, pense-t-il. Il veut que nous nous baissions, nous abaissions même. Il veut que nous devenions soumis comme des bêtes de trait, bêtes somme toute conditionnées à jouir des contraintes mêmes auxquelles ils nous soumettent. Condamnées à jouir des contraintes ! Condamné à jouir des contraintes ? Voilà ce que je refuse. Ce n’est pas ce que mon père m’a enseigné. L’ascèse n’est qu’une pure satisfaction de soi-même.... Attends ! Où as-tu trouvé ça ?

Au bout du petit tunnel, il se torturait encore les méninges au point d’en oublier de relever la tête quand Ouahib l’interpella. "Eh ! Tu me parais bien pensif ! Un poids quelconque ?" Lui dit-il en l’aidant à se redresser avec une main sur le haut du dos et l’autre sur le devant de son épaule affaissée.

"Tiens ! Ouahib ! Ca me fait plaisir de te rencontrer. Je suis en train de me demander qui a bien pu dire que l’ascèse n’était qu’une pure satisfaction de soi-même. Bizarre ! Non ! Je ne sais même plus pourquoi je pensais à ça !"

"N’y pense plus ! Nous avons d’autres priorités ! Comment va ton père ? Redresse Ouahib qui ne sait pas non plus qui a donné cet enseignement."

"Il souffre beaucoup. Mais il a encore toute sa tête et son ardeur à résister me donne des forces. Tu sais ce qu’il m’a dit ce matin ? --- "Max, a-t-il commencé, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils promettent, c’est de la propagande, c’est de la manipulation. Ce qu’ils veulent, c’est la fin des petites radios contestataires qui les dérangent. Galère, Zinzine, Grenouille, tout ça, leur but est de tout supprimer. La force du pouvoir financier, c’est d’occuper tout le champ de la communication, tout le champ de l’information, tout le champ de la distribution, tout le champ de la presse, tout le champ de la culture. D’ailleurs, ils ont commencé à Aix. Chacune des grandes enseignes de distribution a déjà ouvert des petits magasins de proximité, parce que beaucoup de clients commencent à se lasser des grandes surfaces. Je les imagine déjà acheter des terrains agricoles et les louer à des petits producteurs auxquels ils soumettront leurs règles pour une rentabilité optimimale tout en faisant croire aux ménagères qui aiment faire le marché qu’elles ont à faire aux bons vieux paysans. Même l’approche vestimentaire leur sera imposée !  

 

Je voudrais te dire autre chose sur la culture. Ils n’en veulent plus des Ferré, des Vian, des Nougaro, des Gatti, des Martin ! Ce sont tous des contestataires ! Non ! La culture qu’ils veulent promouvoir, c’est le sport et le divertissement comme les jeux inter-ville, tout ce qui peut donner à l’écran sa raison d’être à raison de trente quatre centime le SMS, sans compter les surtaxes ponctuelles...

Mon fils, je vais partir ! Mais je ne regretterai pas d’être parti. A vous, maintenant de résister aux nouvelles invasions de flashball et autre taser, de traces électroniques et de mouchards miniatures, de nano molécules et de macro profits. Le ciel vous voit, le ciel vous contrôle, le ciel vous endort, le ciel vous punit, le ciel vous délocalise, le ciel vous exclue, le ciel vous anéantit si vous levez les yeux, le ciel ne vous connaît pas sauf si vous voulez lui acheter quelque chose. Le ciel n’est plus libre, il est occupé. Le pouvoir s’en est emparé.

Le pouvoir a volé le ciel. Il va le peindre en gris et bientôt en rouge, quand vous ne servirez plus à rien. Tout prend le goût de la mafia. L’instrumentalisation n’a pas de limite. Ce matin même, sur les ondes de France Invest, leur grand expert s’est même emparé du mot résistance pour le vider de toute la substance dont nous le chargeons, Jacques Altari, je crois ! Même les mots sont sous occupation, honteux de s’abaisser sous leurs coups malhonnêtes ! Il te faudra dire non, ne serait-ce que pour te sentir droit !"

 

Max ne s’est pas arrêté pour dire les phrases de son père. On dirait qu’il a déjà tout appris par cœur. Ouahib serre la main de Max et lui dit juste ces quelques mots : "ton père, il est comme ces gens que nous aimons au Toursky. Quand on parle avec lui, ou même quand on reste auprès de lui sans parler, on a l’impression de grandir. On a l’impression de résister à la gravité. Retourne vite auprès de lui. Qu’il ait la joie de serrer ta main quand il partira. Il t’attend, pour te dire au revoir."

Dans la soirée, une mémoire s’est effacée, résumée dans les sillons d’une main.

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 08:14

Octobre 2009 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Que d’espoirs déçus ! A l’intérieur même de la bande de Paca se dressera un nouveau mur. Son parcours n’est pas encore défini, mais son but ne fait aucun mystère. Le nouveau Marseille doit être construit depuis les grandes tours du port qui n’est plus autonome jusqu’au David, afin de privilégier les abords de la mer, atout majeur de Marseille.

Pour permettre aux usagers de l’autoroute qui arriveront à la porte d’Aix, d’une part, aux grands voyageurs du TGV qui sortiront de la Gare Saint Charles, d’autre part, un vrai couloir sanitaire doit être aménagé. Ils pourront descendre en toute sécurité la Canebière et rejoindre le Vieux Port, joindre aisément leur domicile Rue Paradis ou le quartier des affaires par la Rue de la République. Le problème ne se posera pas pour les voyageurs en provenance de Marseille Provence que l’Autoroute du Littoral mène directement dans le dit quartier des affaires. Il est probable que la porte d’Aix soit isolée complètement des rues qui convergent sur la place Jules Guesde afin de sécuriser la Rue Charles Nedelec qui rejoint Saint Charles.

L’absurdité n’étouffe en rien les occupants qui obligeront les véhicules à ce grand détour par le Boulevard d’Athènes pour éviter le Boulevard des Dames comme la Rue de la Joliette où les expropriations demanderaient beaucoup trop de temps. Un habitant du Cours Belsunce, n’a qu’une solution pour se rendre au marché des Capucines : faire un détour par le Boulevard de Strasbourg qui prend dans la Place Marceau, s’engager ensuite par le Boulevard National jusqu’au dessus des Réformés, rejoindre La Plaine par le Rue Saint Savournin, pour redescendre enfin par la Rue d’Aubagne, ou la Rue des Trois Mages puis le Cours Julien. C’est dire combien, séparées par la Canebière, les familles trouveront de difficultés.

 

Le pays tout entier vit sous l’occupation des pouvoirs financiers qui n’ont de cesse de soumettre le peuple à leur dictat. Une seule poche de résistance subsistait jusqu’à ce jour dans des conditions hallucinantes, la bande de Paca. La raison en est que Marseille a toujours été rebelle. Mais désormais, la bande de Paca elle-même devra se soumettre à une nouvelle occupation sous le prétexte d’un nouveau Marseille, capitale de la culture en 2013, selon les forces de propagande du pouvoir, et cette enclave au sein même de la ville n’est autre qu’une colonie dans la bande résistante. Le terrorisme sera petit à petit vaincu ! disent-ils. Mais les résistants ne sont pas des terroristes.

 

En 2013, la circulation dans Marseille donne cette impression vertigineuse de ne jamais savoir de quel côté du mur on se trouve. Les forces du maintient de l’ordre sont partout, les caméras de surveillance sont positionnées de chaque côté de l’édifice, et les projecteurs puissants ne sont disposés d’après aucune logique accessible au passant qui se sent encore anonyme bien que les services de renseignement aient toutes les informations nécessaires au contrôle des habitants comme des touristes. Le nombre de points de passage ne cesse d’augmenter et les interrogatoires prennent de plus en plus de temps.

 

La culture s’étouffe. La grande bibliothèque de l’Alcazar ne reçoit plus que les gens du quartier, du moins quand ils ne sont pas préoccupés par leur survie. Le Théâtre Toursky ne peut plus vivre de sa seule mendicité. Les petites salles ne servent qu’à l’hébergement des sans abris toujours plus nombreux. Mais le ballet des limousines blindées sur la Canebière n’a d’équivalent que le spectacle des bateaux et des régates de luxe qui envahissent la baie. Rares sont les Marseillais qui souhaitent ou qui peuvent les observer. Souvent, ils n’en ont pas envie. Le plus souvent, ils n’en auraient même pas la possibilité, la mer étant interdite depuis des années.

 

En France, des voies commencent à s’élever contre l’occupant qui méprise toutes les règles internationales et bafoue les droits de l’homme. Quand je dialogue avec Abdu qui vient de me présenter son ami historien, Khalil, sa remarque me semble percutante, mais ne laisse que peu d’espoir à court terme.

« Tous les empires qui ont occupés des terres nouvelles se sont dans un premier temps enrichis. Mais le coût de l’occupation leur est devenu petit à petit insupportable et leur repli ne s’est pourtant jamais accompli sans la pression des rebelles. Même s’il est exsangue, l’occupant ne baisse jamais les bras. Il en va de n’importe quel système solidement établi : sans une force considérable pour l’anéantir, il ne s’avoue jamais vaincu.

La culture est à l’heure actuelle solidement constituée comme un système, tout à fait pollué par les règles de la finance et de la spéculation. Son point faible, c’est qu’elle est entièrement creuse et virtuelle. Les résistants sont peu nombreux. Mais leur action n’est pas virtuelle. Ils agissent dans le concret, depuis la grève de la faim, comme le font en ce moment Richard Martin et Jean Poncet, les tagues sur tout support, les marches joyeuses et les spectacles de rue, jusqu’aux prises de risques les plus extrêmes. On ne dit plus comédien mais saltimbanque.

Voir des vivants sur des planches n’est pas comparable à la passivité subie devant le petit écran. L’uniformisation de l’image sera sa perte. Le play-back nous semble déjà désuet. Nous allons bientôt jeter les télés, mais le système ne baissera pas les bras pour autant. Il attend que des forces l’écrasent. L’histoire nous l’a prouvé maintes fois ! Regroupons nos forces ! »

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 06:26

Octobre 2009 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Ecoutez-la fermer les portes de l’espoir, observez-la boucher les yeux de nos enfants dont quelques larmes abreuvent les mouches, regardez-la casser leur marche, coupez leurs doigts, briser les reins, régler de règles obscures la compatibilité comptable de leur fécondité ou d’autres velléités.  

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la briser les mâchoires, observez-la saigner l’expert jusqu’à son jus des plus juteux, regardez-la planter les arbres qui tuent la faune, brûler les terres, les poumons verts du tout vivant de l’habitat, détruire le bleu pour un sang noir, moquer les cieux, jeter les lois, pousser au loin tous les déchets par le truchement d’un seul décret.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la fermer la marche pour engager le nouveau marché, observez-la debout devant, en tête du cortège, tenir très haut son étendard couleur terreur, regardez-la faire tous ses crimes en privant l’homme des droits qu’elle chante. Ne croyez pas qu’elle soit hasard, fatalité ni même destin, puisque certains prennent en otage tous les trésors de notre globe.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la brouiller les ondes et envahir tous les silences, observez-la prôner la force, la compétence et le courage pour asservir les plus vaillants, regardez-la vers la décharge, laisser pour compte, et c’est comptable, les vieux, les jeunes, les fous, les malades, les différents et autres incompétents, les lents, les indécis, les mous, les handicapés, les faibles ou les tièdes ! En gros, les neuf dixièmes de l’humanité.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la forger le chaud, rougir le feu, s’enrichir d’uranium clandestin, observez-la pousser les choix de l’innocent vers la sécurité d’une puce sous-cutanée, faire de l’image une arme de liberté, de la torture le futur proche du suspecté, regardez-la faire la démarche de nous vanter tout le mérite de consommer ce qu’ils nous volent sans même avoir à se cacher.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Nous libérerons les occupés des chaînes de leurs prisons, nous délivrerons les occupants de l’enfermement idéologique, le pire des enfermements qui les prive de voir, de regarder et d’entendre l’autre, celui qui court à côté d’eux, le proche le plus proche avec lequel il ferait commerce pour enrichir la grande cité.  

 

L’occupant quel qu’il soit cherche à détruire en premier lieu toute la culture de l’occupé. Le peuple, en effet, sans histoire ni culture ne laissera aucune trace de l’occupation. C’est la raison de ces lettres qu’une musique fera chanter. C’est la raison de mon soutien à Richard Martin, pour que le Toursky éclaire encore la bande de Paca, terrorisée par le pouvoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 16:16

Octobre 2009 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

" Nous fermons les robinets. Nous détournons les canaux. Nous persuadons le soleil de ne plus éclairer les rebelles. La mémoire des peuples doit être détruite car son entretien empêche l’évolution. Tout doit disparaître pour le nouvel ordre. Qu’importe les bruits de la rue ! Qu’importe la foule des ignorés ! C’en est assez de la démocratie qui mène à la crise ! Que règnent enfin notre liberté ! Nous avons besoin d’investir, de moderniser, de créer de la richesse, et les lois nous réduisent à l’inaction, freinent notre innovation, brident notre esprit d’initiative, ralentissent nos évolutions monétaires. "

 

Voilà votre unique discours se lamente l’orateur et montre les menottes qui entourent ses poignets, en levant les poings à l’horizontale. Il poursuit : 

 

" L’histoire, la culture, les grands auteurs, la philosophie, les sciences humaines, les lumières, la renaissance, vous voulez tout détruire. Votre arsenal de méthodes mafieuses nous entrave et ne cherche qu’à limiter nos libertés. La planète entière souffre de vos manipulations permanentes. Mais vous ne nous priverez pas de notre parole."

 

Un porte parole de la force ficancière, fier de son action qui ne le fatigue pas, enrichi de ses actions qui ne le contraignent à aucun sacrifice, brandit son porte voix :

« Monsieur, arrêtez-vous, vous allez vous fatiguer ! Trop de convictions vous entraînent dans des efforts inconsidérés. Faites confiance à notre force pédagogique. Avec le temps, avec nos experts en communication et les spécialistes des sciences cognitives, nos arguments finissent toujours par l’emporter.

Il se tourne vers les autres : "à ne pas se presser, l’évolution marche d’un pas mieux assuré. Prenez du repos, et consultez le chiffre de vos résultats. Cela vous redonnera de l’énergie. Ne vous inquiétez pas, nous avons les moyens de les faire taire. "  

 

Dans l’assemblée, quelques anciens gardent encore le souvenir de ce genre de parole, sans bien savoir en quelle occasion ils ont déjà entendu ce qui lui ressemble. L’un d’eux se lève et crie cette phrase horrible dont le souvenir lui torture encore les tripes. C’était sous l’occupation. Il était un jeune résistant. Il l’a entendue prononcer dans un français impeccable : « nous avons les moyens de vous faire parler ! Nous avons les moyens de vous faire parler ! »

L’ancien s’évanouit.

 

Le porte parole le laisse tomber : « vous voyez bien que l’histoire ne peut que nuire ! Nous empêcherons que la bande de Paca devienne une zone de non droit. Nous dresserons les murs qu’il faut pour que nul ne puisse encore parler. Marseille sera bientôt la Capitale de notre culture, oui, de la nôtre. S’il le faut, nous coloniserons tout le territoire, sans laisser la moindre trace du passé. Quant au théâtre TOURSKY ! N’en parlons plus. L’affaire est close. Emmenez-le !


Je vous remercie de votre attention ! Les affaires m’attendent !»

 

 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:58

   Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Mickaël cherche quelque chose. Il se baisse, regarde sous les meubles, passe la main au fond des tiroirs, déplace les petits cadres et soulève le couvercle des boites. Puis il recommence. Il se baisse, regarde sous les meubles, passe la main au fond des tiroirs, déplace les petits cadres et soulève le couvercle des boites. Une première fois, puis une seconde fois, et encore, et encore. Le bruit simulé de la capture d’une photo l’arrête. L’homme dont le téléphone portable enregistrait une rafale de quelques vues s’inquiète de savoir ce qu’il cherche. Il n’est pas de Marseille et semble ne pas comprendre ce qui se passe à Marseille, encore moins sur la scène du Toursky.

« Je vous vois dans l’embarras, Monsieur. Si vous me disiez l’objet de votre recherche, peut-être pourrais-je vous être utile ? Je suis Sébastien, militant pour la paix. A cette interrogation que vous ne posez pas mais que je devine, je vous réponds, pour la paix partout dans le monde... Et je remarque votre soulagement ! (L’appareil refait son bruit !)

Hélas ! Comment pourrais-je me sentir soulagé ? J’ai perdu la clef, ou bien quelqu’un me l’aura subtilisée... Hum ! Quel drôle de mot ! Subtil, et lysé ! Je ne sais pourquoi je vous dis ça ! Il est probable que nous ne soyons pas sur le même navire ! Moi, je rame depuis des années pour le droit à la culture ! Pour que tous les hommes puissent y accéder. Et depuis des années, des courants de plus en plus forts m’obligent à ramer jusqu’à l’épuisement... Je n’ai pas la clef !

Pardonnez-moi, Monsieur, mais je ne saisis pas. Quel rapport avec les mots « subtile et lyse » ?

Nous ne ramons pas ensemble... Ma crainte était fondée... Cherchez avec moi, s’il vous plait, et vous trouverez peut-être ! Mais de grâce, rangez cet appareil dont je ne supporte plus le bruit, ni même son obstination à vous asservir. (L’homme n’arrêtait pas de lancer ses petites rafales !)

Je ne comprends rien. Je vous soutiens dans votre lutte. Mes images partent dans l’instant vers les correspondants du monde entier. Notre dialogue l’accompagne et vous me dites des choses que nul ne peut comprendre. Mais je veux bien chercher la clef avec vous. Je suis pour la paix.

Le monde est saturé d’images. Il est envahi par l’image. Il est sous occupation, tout simplement parce que les images qui saturent nos espaces ne sont pas les images que nous désirons regarder. Ce ne sont pas nos images. Personne ne se reconnaît dans les images qui nous occupent. Nous aimerions voir les images de la dignité des gens. Nous voudrions voir des sourires de soulagement, après que des battants aient reçu en récompense la reconnaissance de leurs droits. Nous voudrions voir des gens qui construisent ensemble une solidarité entre voisins ou villageois, qui font de la musique et participent aux chants et aux danses, qui encouragent chacun sur le chemin qui l’épanouit. Au lieu de cela, nous voyons des performances et des compétitions, dans l’isolement, la solitude et l’individualisme. Chacun met son casque et se coupe du monde avec son format mp3. Il court, il parie, il sms-atise (pour des sommes astronomiques que certains engrangent quand d’autres somatisent), il e-mailise, seul devant son écran minuscule... Il s’ouvre au monde, dit-on ! Mais finalement, il se ferme au monde qu’il ne voit plus, à celui qui est à sa porte et qui bientôt lui demandera de chercher une clef, lui aussi. Cherchez-vous la clef ?

Vous êtes fâchés avec le monde moderne, avec le progrès !

La technologie évolue bien heureusement et je m’en réjouis. Mais le monde moderne est un monde où le progrès ne sert qu’à construire les murs d’incompréhension, ne sert qu’à augmenter les différences et les séparations, ne sert qu’à provoquer l’exclusion du plus grand nombre pour l’enrichissement d’un petit nombre. Le progrès n’est pas en cause ! Il devrait se concevoir comme la propriété de tous les hommes. Mais non ! Le progrès n’est plus qu’un outil breveté que certains ont volé. Toutes les richesses de l’humanité nous appartiennent. La porte qui les protège ne s’ouvre plus parce qu’on a volé la clef. Le partage et l'échange sont interdits, censurés !

C’est une marchandise comme une autre ! Rien n’appartient à personne. Tout se monnaye, selon les règles du marché !

Un grand mur, Monsieur, un grand mur s’est dressé entre vous et moi ! Vous ne le voyez pas car vous êtes aveugle. Et votre petit appareil, là, ne le voit pas non plus. Je vous l’ai dit, tout à l’heure. Nous sommes sous occupation. L’occupant se sert de l’image pour envahir tout espace libre. Il n’en reste plus beaucoup ! L’envahissement atteint même la vue. L’occupant est persuadé qu’en vous privant aussi de la vue, vous serez dans l’obligation d’avoir recours à lui. Ne cherchez pas la clef ! Vous ne la verrez pas ! Les marches vers la liberté, la culture seule nous aide à les gravir. La clef de la liberté, elle paraît, dessinée sur tous les murs dressés pour séparer. Elle paraît enchevêtrée dans tous les grillages qui bornent les camps de réfugiés. Elle sonne sur les barreaux de toutes les prisons. Cette clef, c’est le désespoir qui me l’a volée. Votre présence ne m’aide pas. Et quand vous dites que vous êtes pour la paix, ce n’est encore que de la com. Je ne marchande pas. Je ne me soumets pas à vos règles du marché...

Au nom de la loi, et pour le maintient de l’ordre, je vous arrête.

Peine capitale pour la culture ! Paris, subtil, aide à sa lyse !

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:53

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Le mur de béton et d’apartheid, celui que les autorités au pouvoir nomment le mur de sécurité, sépare maintenant les habitants de Saint Mauront. C’est un quartier déshérité de Marseille où s’anime une population résistante qui partage souvent la vie des artistes à l’occasion des manifestations et des fêtes du Théâtre Toursky. Nombreux sont ceux qui disent que c’est leur Théâtre. Nombreux sont ceux qui savent que sans le Théâtre, jamais personne ne parlerait du quartier de Saint Mauront. Beaucoup avaient soutenu les précédentes actions de Richard Martin, le créateur du Théâtre, pour que la culture devienne accessible à tous.

Là, le coup est dur. Un mur de neuf mètres coupe l'avenue Edouard Vaillant, jusqu’à la Rue Auphan. Les habitants des numéros pairs, ont mené de longues luttes pour éviter l’expropriation. Ils ont réussi à garder leurs biens grâce aux juges de Marseille qui ont estimé que la voie permettait de faire les travaux et la mise en sécurité des abords de l’ouvrage, à condition que toutes les ouvertures donnant sur la rue soient bouchées. Les habitants garderont ainsi les fenêtres sur les jardins et devront s’entendre avec les voisins pour ouvrir de nouveaux passages pour leurs allées et venues hors de la maison. C’est ainsi que les jardins devinrent de nouveaux lieux de rencontre et que la vie des occupés s’organisait selon un nouvel ordre qui n’est pas l’ordre prévu par le pouvoir.

D’autres résidents par contre, se retrouvent du bon côté du mur ! C'est-à-dire hors de la bande de Paca. Mais leurs fenêtres ne s’ouvrent désormais que sur l’affreux mur en béton qui les prive de toute lumière solaire. Le plus incompréhensible tient au fait que la sécurité du mur est menacée de ce côté par les ouvertures des immeubles. Le troisième étage donne facilement accès au sommet du mur. Et donc, afin de prévenir tout débordement zélé, les autorités installèrent des projecteurs très puissants éclairés toute la nuit pour donner la luminosité suffisante à la vidéosurveillance renforcée, mais cette fois, du côté soit disant libre ! A Saint Mauront, dans certaines rues, le jour et la nuit se confondent et la vie s’organise différemment que prévue.

 

Le plus grave néanmoins, c’est que le Passage Léo Ferré se trouve du même coup muré. Certes les chars avaient fait du Toursky un tas de ruines, mais la détermination des habitants pour le reconstruire ne s’entamait pas. Tandis que la nouvelle situation pose de sérieux problèmes. Pour tuer la culture on ne fait pas mieux. Le mur de séparation divise le quartier entre le Toursky 1 qui se reconstruisait peu à peu et le Toursky 2 qui se maintient avec cordages et cagettes sous le pont de l’autoroute.

Les discussions vont bon train. « Le quartier vivra ! Il ne faut pas que cet ordre se maintienne ! Nous allons rétablir l’ordonnancement qui nous convient ! Nos forces sont décuplées depuis que les méthodes de l’occupant prouvent que les financiers se payent notre tête, car c’est avec nos deniers que les travaux se réalisent pour nous achever ! Nous ne resteront pas enfermés ! Le pouvoir ne nous entend pas ! Il botte en touche ! La touche nous profitera ! »

 

L’occupant ne s’est pas encombré de scrupules. Aucune porte n’est prévue dans le mur et son franchissement ne peut se faire qu’au contrôle de La Rose, ou encore au contrôle de l’Estaque. Mais ces postes ont mauvaise réputation. Pour un oui ou pour un non, ils sont hermétiques et personne ne passe. Sauf bien sûr les privilégiés qui roulent à toute vitesse sur l’autoroute avec leurs grosses cylindrées. Marcel, le tout nouveau Grand-Père, heureux, a dû se rendre au passage de l’obélisque de la Madrague en bus, attendre le car de Cassis, prendre Cassis Aubagne, puis trouver un taxi qui le dépose à Saint Just, en passant par la Valentine, les Olives, La Rose et Malpassé, juste pour rendre visite à sa fille qui venait de rentrer à la maison, avec le bébé, Boulevard de Plombières, à deux cents mètres du passage Léo Ferré.

 

« Ca ne peut plus durer ! Nous allons creuser un passage sous le mur. Le Passage Léo Ferré n’est pas trop surveillé, il se poursuivra en sous sol jusque dans un jardin en face. La cité est calme et n’attire pas l’attention. Nous pourrons sortir par les jardins Rue Battala ! »

Du même coup, l’école pourra continuer à vivre, même si ses ouvertures sont murées sur l'avenue Edouard Vaillant. Si l’école vit, le Toursky vivra, la culture aussi.

 

L’histoire nous dira la résistance des vaillants habitants de Saint Mouront.

 

«  Ils ont refusé le rétablissement de la peine capitale pour la culture, à l’occasion de la grosse affaire de communication sur le fameux Marseille 2013. »

Ce n’est pas de cette culture là qu’ils veulent pour cette capitale. C’est la culture des grandes tours et des gouffres financiers, c’est la culture du béton, du TGV ou LGV, c’est la culture des performances et de la compétition. C’est la culture du toujours plus pour les nantis et toujours moins pour les autres, les pauvres. « Ne vous donnez pas cette peine, Messieurs, la culture politique des citoyens a déjà dépassé le seuil que vous redoutiez ! »

 

 

 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:50

  Octobre 2009

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Sur scène, un grand pan de mur en béton. Il trace une diagonale depuis les premiers rangs de l’orchestre, jusqu’au dernier rideau, tout au fond de la petite scène, dans une perspective exagérée qui fait croire que son franchissement est impossible tellement sa hauteur paraît démesurée. Nul ne sait ni ne voit ce qui se passe derrière le mur. Mais chacun imagine que les maçons qui l’ont dressé restent omniprésents pour le protéger, déterminés pour le garantir, immobilisés pour le garder debout. Des caméras de vidéo surveillance, tous les deux mètres témoignent de leur activité. Tout s’enregistre de l’autre côté, et chacun peut calculer la mobilisation en hommes, en technologie, en énergie et la patience à laquelle doit s’astreindre l’occupant pour veiller à sa sécurité, la sienne et celle du mur. L’occupant est très occupé.

 

L’acteur, l’occupé, s’occupe à décorer le mur. Il dessine l’histoire de son peuple, note le nom des villages détruits, fait le portrait de ses martyrs, caricature les dignes gagnants du prix Nobel de la paix. Il peut aisément fragmenter soixante ans d’occupation sur sept cent kilomètres de mur. Il est très occupé, très affairé, très motivé. Il déplace son petit échafaudage de peintre en bâtiment pour peindre tout le mur, aussi haut que possible, désirant occuper toute sa surface. Mais surtout, il tient compte de l’œil qui l’observe. A chacune des caméras, il fait signe. Il fait un petit coucou, un bonjour, un au revoir. Il prévient de la couleur qu’il va choisir, semble vouloir expliquer par signe ce qu’il décrit sur son œuvre inachevée. Il mime les mouvements héroïques de ses figures, et singe les caricatures avec humour.

Quelques téléviseurs disposés tout autour de la scène donnent aux spectateurs les images que reçoit l’occupant. Et les spectateurs découvrent très vite combien l’acteur occupe non seulement la scène, mais aussi l’occupant. L’artiste transforme le mur en fond vivant de toute la mémoire d’un peuple. Il écrit et marque sur le symbole même de l’enfermement la fierté de son histoire, heureux de la faire partager, la dignité d’un peuple animé sur un long cheminement à la recherche de la liberté que le mur vient ici, comme l’ultime porte vers la sublimation de son être peuple, comme l’ultime rempart que les mots détruiront demain dans l’extase des sentiments de l’ouverture et du partage, recherche de la liberté que le mur vient ici autoriser.

 

L’occupant disparaît dans cette scène. Il n’est plus qu’un œil détaché de tout corps, il n’est même plus incarné en tant qu’occupant puisqu’il ne peut faire autre chose que de s’occuper à être œil et support inutile d’enregistrement. Il ne se rend même pas compte qu’il ne fait qu’enregistrer la mémoire du peuple qu’il veut détruire, il ne comprend pas qu’il aiguillonne sa culture, qu'il la pique pour qu'elle vive.

 

Pour le spectateur, il n’existe plus rien de l’autre côté du mur. Il vibre à cette sensation étrange que les truelles, les engins de levage et les excavateurs paraissent automatiques, manœuvrés par des automates programmées par quelque informaticien anonyme, depuis longtemps décédé de s’être appuyé sur une mythologie désuète et fictive.

 

Mais soudain, l’acteur parle ! Il s’adresse à l’œil le plus proche de lui pour que les spectateurs le distinguent sur l’écran du milieu, juste au dessus du rideau de scène. Il crie, mais sans colère.

 

« Je ne sais pas si tu m’entends. Mais un jour sûrement tu découvriras cet enregistrement. Le mur marquera l’histoire et traversera les siècles.

Il apparaîtra que n’importe quel mur d’incompréhension unit pour toujours la vie et la mort par des liens si denses que seuls résistent au temps les liens et les restes de  la vie, sur quelques traces de la mort.

Toujours et partout, la vie se manifeste par les empreintes gravées sur la pierre, par les formes données à la terre, par les mots jetés dans l’univers.

 

Ne réponds pas puisque tu ne le peux plus. Ton œuvre est terminée, ton passage est fini. Ta vie s’arrête là même où le mur est dressé. Tu es mort, lassé de n’exister que par l’activité observée de l’autre côté. Les spectateurs du monde entier en sont témoins. »

 

Saluts !

 

Applaudissements des amis du Théâtre Toursky, reconstruit de bric et de broc sous l’autoroute au carrefour de la Rue Auphan et de la Traverse de Gibbes. C’est le huitième jour de leur grève de la faim. Richard Martin et Jean Poncet embrassent leurs amis.

 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:42

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Les hommes sont en taule. Ils étaient cent soixante dix au théâtre Toursky pour soutenir le combat des artistes. Pour eux, nuire à la culture, surtout à la culture populaire, c’est tuer le tissu social afin de mieux asservir les petites gens.

Ils étaient venus avec leur femme et leurs grands enfants parce qu’ils avaient maintes fois aimé « la maison Toursky » dans laquelle ils se sentaient chez eux. Bien souvent, les grands garçons disaient à leur père : « c’est pas pour nous, tout ça. Nous, on y comprend rien, même le parler il est pas pareil ! »

 

Et puis, un jour ils y sont allés avec la classe ou avec la copine qui connaissait un petit peu ! Ils ont rigolé, ils ont pleuré, ils se sont régalés. Ils sont même allés passer un moment sur la terrasse pour boire un verre avec ce plaisir d’échanger les impressions. Les artistes manifestèrent leur intérêt pour ce public du quartier, s’asseyant parmi eux, les invitant à faire quelque expérience de théâtre, leur ouvrant ainsi les portes de la culture.

Un jeune, ce soir là, pour son combat, tenait à offrir à Richard Martin ce merveilleux cadeau : il a déclamé un poème de Jacques Prévert. Il s’est mis en colère puis il s’est calmé, habitant les mots, modeste sous les applaudissements. Il est maintenant un habitant des mots. Et les mots l’habitent.

 

L’armée veut détruire la maison des mots. Elle a tiré sur le bâtiment, mais l’édifice des mots ne se fendille pas sous les boulets de quelque char. Les mots peuvent escalader les murs, même les murs de neuf mètres qui tentent de séparer le droit du tordu, le grand du petit, l’ordre du désordre. Mais le mur ne symbolise que l’échec du droit qui n’arrive pas à tordre l’autre, l’échec du grand qui n’arrive pas à détruire le petit, l’échec de l’ordre sur le désordre de la fantaisie et du partage, de la rencontre et de la diversité. Le mur se dresse et le silence se rompt. Il emmure et la parole se délie. Quand bien même il faudrait marcher pour déclamer parce qu’il n’y a plus de lieu abrité, les mots se construiraient en théâtre, balanceraient de la cour au jardin, et traceraient sur le fond des lettres éternelles. On entendrait encore Socrate solliciter plus de réflexion. On s’étonnerait encore des sages paroles de Marc Aurèle, stoïque face à l’adversité. On se réciterait encore les belles lettres des amoureuses du verbe.

 

La construction d’un édifice aussi laid qu’un mur de béton ne dépasse en incompétence que d’un cheveu la manifestation de rupture d’un serviteur de la culture envers la culture elle-même. Ce préposé de l’ordre établi s’est mutilé tout seul par la destruction des raisons mêmes de son propre travail. C’est comme s’il l’avait fini ! Tout est dit, c’est comme s’il était fini !

 

Toursky est rasé, les hommes emprisonnés avant hier ont été rasés, tout ce qui était sur la table de travail fut balayé. L’occupant ne cesse de détruire toute la vie de l’occupé, mais il est trop tard. La culture s’est suffisamment développée dans ce quartier de la bande de Paca pour que son déclin ne puisse se faire par la simple érection d’un symbole phallique. Je pense à la nouvelle tour CMA-CGM.

 

Le peuple est fier. Le mur de l’apartheid va modifier leur horizon, comme la tour du nouveau Marseille. Mais le monde n’est pas fait de ce qu’on voit. Et l’horizon de la liberté n’est pas fait de verticales ni d’horizontales. Il se tend plutôt de tout ce flot d’énergie et d’espoir qui anime les résistants.

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:30

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Une grande manifestation se déplace tout le long du Boulevard de Plombière, sous le béton du viaduc réservé à l’élite, une foule de marseillais de la Belle de Mai, des quartiers Nord, de Saint Mauront, de Saint Henri et de l’Estaques qui tous scandent ces mots désespérés : « Non ! Pas le mur ! Non ! Pas le mur ! » et plus loin, « Oui à Toursky ! Oui à Toursky ! »

Les habitants qui doivent quitter leur maison dans le mois, à cause du tracé de ce maudit mur, se sont mobilisés aussi et hurlent dans le milieu du cortège : « Pouvoir assassin ! C’est chez nous ! Qu’on est bien ! Pouvoir assassin ! C’est chez nous ! Qu’on est bien ! » ... « Non ! Pas le mur ! Non ! Pas le mur ! » Ils se dirigent vers la Traverse Léo Ferré, par le Boulevard Battala.

 

Mais Toursky est détruit, des fumeroles s’en dégagent encore.

 

La force que donne aux gens cette volonté de résistance se décuple avec le déferlement des humiliations. Le quartier ne se résout pas à la disparition de leur théâtre. Sous l’autoroute, à la place du parking qui ne sert plus à rien, ils construisent un lieu, monté de tous les matériaux qu’ils peuvent trouver, cagettes, caisses, poutres et chevrons qu’ils arrivent à récupérer dans tous les lieux de destruction, pavés qu’on peut encore dénicher sous quelques couches de macadam poreux. « Il n’y aura pas beaucoup de fenêtres, dit l’un des bâtisseurs de l’illusoire, mais l’important c’est que nous y arrivions avant que les engins ne viennent pour implanter le béton de la séparation. »

Les hommes retrouvent leur savoir faire ! Qui ses ruses de charpentier, qui ses arguments de terrassier, qui sa truelle ou son marteau afin de dresser les murs et les enduire, avec un mélange de terre et de chaux. On y rencontre même des tailleurs de pierre qui entaillent les piliers du pont de l’autoroute pour y coincer des solives. Et le Toursky renaît, en quelques jours, tout neuf, « il n’est pas aussi beau, mais cette fois, il est à nous, disent-ils, nous y serons chez nous, et c’est le plus beau cadeau que nous n’aurons jamais fait à Richard Martin. » Peu importe qu’il n’y ait pas le même confort que là-haut. Peu importe qu’il n’y ait pas la machinerie pour les décors. Il y a la scène, au beau milieu de la surface. La scène, les spectateurs, et les acteurs, ça fait un théâtre.

A la chaux, sur le plus grand des murs sans fenêtre, on écrit TOURSKY 2.

 

La foule se presse autour du Toursky 2. Leurs revendications passent au second plan. On les entend maintenant chanter ensemble en faisant une ronde bruyante autour de la construction : « On a gagné ! On a gagné ! »

 

Les gaz calment l’élan général et chacun se cache dans ses manches pour éviter de trop respirer la puanteur. Les yeux se mettent à brûler et les gorges à racler. Le groupe se contient néanmoins et tente de respirer le moins possible en souhaitant que le petit vent disperse vite les fumées toxiques.

 

Mais de nouveaux véhicules militaires s’engagent dans la Rue Auphan. Ils ressemblent à des camions citernes. A leur passage, les manifestants sont arrosés d’une eau boueuse et putride qui semble avoir été pompée dans les lisiers de porc et mélangée à des fonds de fausse sceptique non activés. Même le purin ne sent pas aussi mauvais ! Des pieds à la tête, ils sont trempés et sentent la merde comme jamais. La débâcle est rapide. La dispersion des occupés s’est effectuée plus vite que la dispersion du produit. L’occupant se gargarise. L’occupé pue.

 

Milan et David était avec moi. L’expérimentation de ces nouvelles méthodes, me dirent-ils, se fait là-bas. C’est ce qui s’exporte le mieux et rapporte le plus. L’occident, bientôt sera aussi fort que leurs maîtres pour contenir les foules rebelles et mâter les terroristes.

Mais l’humiliation peut toujours devenir pire ! Aucun régime ne peut se créer des limites dans ce domaine, parce que c’est la haine qui gouverne.

 

 

 

 

 

 

 

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