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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 23:08


        La rumeur court qu’une de nos sœurs aurait été cachée à la connaissance de toute la fratrie. Notre frère aîné, surnommé Mat parce que son bon sens nous met souvent en échec, cherche toujours à nous rassurer par les paroles toutes simples dont il a le secret mais ne parvient par à taire la rumeur, d’autant que les cousins voisins en rajoutent, se moquant de nos repas par cette remarque qu’il manque souvent la treizième personne à la scène. La blague la plus fréquente tient au fait que nous l’aurions peut-être bien crucifiée.

La petite dernière, rigolote à souhait, du haut de ses douze ans, nous raconte sa vision des choses, sans nous laisser deviner si elle saisit bien le mystère ou si elle n’a encore rien compris.

« Tu imagines la scène ! La tombe se fendille, s’ouvre délicatement en glissant sur la longueur et tout le monde s’agenouille pour faire la connaissance de la sœur mystérieuse, laquelle nous fait gentiment coucou d’une main toute blanche. »

« Je vois la tête de maman qui sent tomber sa sainteté de femme fidèle comme une nuisette déchirée. La ressemblance criante de la sœur avec l’ancien curé de la paroisse nous ferait dire que ce rouquin n’est pas parti sans laisser de trace ! » reprend Shreck, la sœur de quinze ans qui adore les histoires d’amour sordides mais pas le vilain surnom qu’on lui donne. 

« C’est vrai que beaucoup de femmes l’ont regretté ! » embraye le frère de dix-huit ans, le petit père Spicace comme disent les cousins. « Il a laissé des traces nous a confessé la dame du catéchisme, mais on n’a pas osé lui demander lesquelles ! »

        Pour moi qui suis le troisième garçon, mais assez loin derrière les deux premiers qui ont maintenant trente et vingt neuf ans, je me demande si le laps de temps qui nous sépare ne cache pas quelque chose. Maman a toujours prétexté une fausse couche mais il reste un doute. Nous avons un nom patronymique tout à fait commun et la moitié des tombes du village le portent. « Charpentier ! » Vous pensez ! L’une d’elles présentent les dates idoines et le prénom de Clémence. Clémence Charpentier ! Mat a beau dire que c’était une nonnette avec le voile comme il y en a eu beaucoup autour de Vézelay, nonnette qui faisait fonction d’infirmière dans les campagnes avec sa 2 CV branlante, nonnette connue de tous pour l’adresse de ses mains qui piquaient à merveille et les mèches rousses qui dépassaient du voile. Il a beau dire… seul une recherche d’ADN dirait la vérité. Mais imaginez un peu le scandale dans le village !

        Une petite sœur trouve que c’est drôle !

« On l’appellerait sœur ADN ! » Elle, c’est la sœur Faux-cul. Elle dit le contraire de ce qu’elle pense. Mais nous avons rit parce qu’on sentait bien que l’affaire ne la réjouissait pas vraiment. Le repas s’est égayé !

« Nos parents sont encore bien vaillants et nous arriverons un jour à connaître la vérité ! Mais je pense que nous devrions choisir une stratégie qui ne ressemble en rien à du harcèlement ! » commence ma sœur cadette, la petit Péteuse, qui se comporte toujours très prudemment. (Drôle de surnom !) La coquine qui suit, Kinder, (pourquoi pas !) nous surprend une fois de plus en disant qu’il faut au contraire les harceler jusqu’au bout ! On ne savait pas si c’était du lard ou du cochon !

« Au bout de quoi ? » terminent les sœurs jumelles de concert. (On dit les Béquilles parce qu’elles vont toujours de pair). Elles poursuivent, ou plutôt, la plus hardie poursuit : « si le mystère n’est qu’une fadaise qui nous amuse, ils vont le prendre très mal ! »

« Attends ! » reprend un frère philosophe, Pique-tête, de son surnom, « ils sont matures et font profession de la psychologie. Je ne crois pas que le harcèlement puisse les déstabiliser. Je les imagine plutôt se lancer dans un grand discours sur la pièce manquante qui vient à point pour souder la fratrie avec bonheur.»

« Pourquoi, alors, refuseraient-ils de nous dire la vérité ? » s’enhardit la plus petite. (Ce sera une sacrée bonne femme cette chipie !) « Il n’y a pas de honte à avoir une sœur nonnette ! C’est toujours mieux que la madeleine qui n’arrête pas de pleurer en partageant ma chambre. »

« Tu ne comprends rien ! » Accuse celle-ci en saisissant la balle au bond. « Moi, j’ai quatorze ans et je ne veux pas savoir que maman a pu tromper papa avec un curé ! »

« Personne n’a dit  ça ! » s’insurge l’aîné. « C’est une idée de ta grande sœur ! A quinze ans on aime inventer des histoires scabreuses ! C’est pour donner un peu de piquant aux amours !» Une fois de plus, Mat avait le bon mot.

« Bon ! Harcèlement ou ruse patiente ! Nous devons choisir ! Moi, je choisis la patience d’autant que j’aime les mystères qui restent mystères. » (Celle qui parle, là, c’est Ovni. A vingt trois ans, elle croit toujours au prince charmant et nous lui disons qu’il ne viendra pas de Mars, que c’est encore trop loin !) « Ce n’est pas parce que les cousins rigolent que nous devons prendre au comptant tout ce qu’ils disent. Mais ! Mais ! Un jour nous saurons tout ! » Elle poursuit :  « Eh !... Oui !... Bien sûr !... Le bedeau !... Il doit bien cacher son jeu, celui-là !... Je suis sûr qu’il ne dit pas tout ce qu’il sait ! »

« Evidement ! De quoi vit-il, crois-tu ? » S’emporte la sœur Cata, celle qui voit tout en noir ! « Il lui faut bien des secrets à garder, à garder chèrement pour qu’il puisse mener son train de vie ! Il est aveugle, certes. Mais il n’est pas sourd ! D’ailleurs, il voit tout de même un peu !... On le remarque quand il allume les cierges. Alors, il a du en voir de belles ! Mais il garde bien les secrets. C’est ce qui arrange un peu ses fins de mois. »

        Goupil, le malin qui a deux ans de moins que moi, me regarde comme si je partageais ce trait de caractère. Il prend la parole.

« J’ai une idée ! On va le payer, le bedeau puisqu’il aime bien l’oseille ! On va lui dire qu’on connaît un grand mystère qu’il doit garder jalousement et on se cotisera pour l’accompagner dans cette mission. »


        La suite fut inattendue. Nous avons récolté une somme rondelette en donnant chacun cent francs de l’époque. Il aura pris les douze cents francs plus l’apport de nos cousins discrètement mis dans la combine.


Mat, l’aîné, s’est rendu chez le soit-disant gardien des secrets du village et, dès les premiers mots, le bedeau s’est vendu. Je ne sais pas ce que lui a raconté Mat, toujours est-il que tout d’un coup…

« Comment le savez-vous ? » S’est étonné le bedeau avant même que l’explication ait atteint son terme.


A sa tête, quand Mat est rentré, nous avons tous été retournés. Plus de mystère !... Une énigme morte à la naissance !... Maintenant, nous tremblons à l’idée que l’un d’entre nous laisse échapper le secret. La Gaffe, celle qui n’en rate pas une, fut bien briffée par Mat et Pique-tête, (le philosophe) pour qu’elle garde sa langue. Maman en mourrait si on lui disait que sa liaison n’était plus un secret, sa liaison malheureuse d’un soir avec le bedeau, un vague cousin du curé, mais rouquin lui aussi !... Ils étaient beaux, jeunes et attirés à la fin du bal par un élan fatal. Papa n’en a jamais tenu rigueur à maman et leur secret tient bon.

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27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 21:37
Je n'ai pas la clim' et j'ai très chaud. Bison futé l'avait bien dit : éviter le matin, dix heures. Oui mais voilà ! Quand les enfants sont en vacance, c'est un peu dur de les lever ! J'ai beau dire, j'ai beau faire, c'est pas le p'tit déj' qui prend du temps. C'est que ça traîne, mais que ça traîne !

C'est à dix heures qu'on met le contact, dans la petite caisse bourrée à bloc. On va partir.
-"Oh ! M...de ! J'ai oublié les tongs."
-"Je coupe pas le contact, ça fait chauffer un peu le moteur !"
-"Ah ! Ben heureusement ! J'avais oublié de fermer le verrou du haut !"
-"Au fait ! T'as fermé le gaz ? ... Et l'eau ?"
Le moteur tourne depuis déjà huit minutes. Un des petits lance le tout premier -"quand c'est qu'on arrive ?"

Je souffle !
-"Tu sais, Minou, on dit pas ça. On dit : quand est-ce qu'on arrive ?"

Le plus grand, pré-ado, s'élance : "oui ! ben ça revient au même ! c'est quand qu'on arrive ? C'est ce qu'il veut savoir, et comment on dit, il s'en fout ! D'ailleurs, moi aussi j'aimerais savoir. On ne sait même pas où on va !"

-"Oh ! Ted ! Tu baisses d'un ton. Tu vas pas commencer à nous pourrir les vacances. Déjà t'as mis le paquet toute l'année. Ce serait bien si au moins le voyage pouvait être cool ! Aller, on y va. Tout est enfin fermé, et je voudrais bien que chacun y mette du sien pour qu'on profite du voyage !"... "Ah ! Ted ! On en a pour toute la journée, si tout va bien, mais rassure-toi, on va faire des poses !"

-"Si tout va bien ! C'est ça ! Et si tout va mal ?" Reprend Ted en bougonnant.

Je fais semblant de ne pas entendre.
Nous allons bientôt prendre le périph'.
Pas si facile ! Le dit périph est déjà bloqué. Bison le fûté avait raison.
Ca fait trois quarts d'heure que nous suffoquons dans la bagnole. Nous sommes enfin Porte d'talie ! A nous la route !
Il faut boire ! Nous avons pris des bouteilles. Même chaude, l'eau est indispensable. Au camping, nous aurons au moins de l'eau fraîche. Ca mérite le petit effort du voyage. Deux heures de route ! Cent km ! Très chaud ! Boire !
On s'arrête. L'aire de repos à deux km. Ouf ! Comme c'est bon de se détendre, de s'étirer, de s'allonger sur l'herbe. Elle est jolie cette aire de repos. Dommage qu'il n'y ait pas une seule place de parking à l'ombre ! Et les consommations ! Un peu cher ! Mais bon ! c'est les vacances !
-"Au fait ! On n'a pas entendu Lisa. Elle boude ? Bon ! Ben on va être sympa ! La prochaîne tranche de deux heures va bientôt commencer, et Lisa pourra se mettre du côté de la fenêtre ! Hein ! Les garçons ! Vous vous débrouillez entre vous ! Comme ça Lisa pourra s'arrêter de bouder !

L'aîné en profite : " moi, je préfère quand elle boude. Au moins, on ne l'entend pas. SInon, elle me saoule !

J'interviens : "Eh ! Filston ! Tu ne te souviens pas comme tu étais, à son âge ! On passait son temps à jouer au premier qui parle a perdu ! T'aimais pas longtemps parce que tu ne gagnais jamais ! Alors s'il te plait !"
J'aurais voulu qu'il se taise mais un pré-ado, ça surprend toujours, ça désarçonne parfois !

-"C'est un jeu bidon qui ne sert qu'à humilier les petits !"

Je me range de son côté pour tenter de pactiser !
-"Oui ! Tu as partiellement raison. Mais..."
Il me coupe la parole.
-"Attends, c'est démago ! "Oui ! Mais ! ...Oui ! Mais !" ... T'es pas un homme politique ! T'es pas à la télé ! Tu parles à ton fils, tu ne parles pas à un électeur ! Tu crois qu'à treize ans je ne peux pas réfléchir ! Avec mes potes, on se raconte toutes les ruses des parents. On les connaît ! Y a même des sites sur Internet qui parlent de ça ! Tiens, sur "eclairado.org", c 'est un peu comme cinquante millions de consommateurs. On compare toutes leurs ruses. Il y a aussi "parentrusé.com", ou encore "candideducation.fr". C'est super ! Si tu veux, je pourrais t'apprendre plein de trucs !"

Je me resaisis.
-"Dis-moi ! Tu seras éducateur, plus tard ? Comme je vois que ça t'intéresse beaucoup !"

-"Oh ! La ruse eh !"

-"Bon ! Aller en route, on repart pour une tranche. Et, toi, l'éducateur, tu comprends que ta petite soeur ait envie d'être à la fenêtre, pas vrai ?"

-"Mouais ! Je comprends surtout que c'est galère, les vacances ! Mais t'inquiète ! On va tirer au sort !"

Deux heures plus tard, nous pouvons lire sur le compteur journalier : 255 km. On n'en peut plus ! On sort de l'autoroute, sans savoir combien on a payé parce que le télépéage a cet avantage ! On se promène dans la campagne un peu au Sud de Bourges et nous entrons dans un petit camping qui ne paye pas de mine.

Depuis plus de quinze ans maintenant, nous y passons les vacances, nos enfants et nos petits enfants nous y rejoignent régulièrement. Mais je ne risque pas de vous dire où c'est. Il n'y a pas beaucoup de place. Et nous préférons penser que nous sommes privilégiés.
Ca ne fait rien, vous pouvez penser ce que vous voulez. On ne vous dira rien.
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18 juillet 2008 5 18 /07 /juillet /2008 22:26

A l'ombre d'une épaisse serviette de bains, rare familiarité d'une toute jeune cigale dont nous avons discrètement observé la lente mue. Sa couleur claire, ses transparences nous disent qu'elle n'est pas sèche. Les ailes se défroissent à peine et les nervures légères vont noircir en durcissant. Nous avions envie de la toucher mais nous avons résisté. C'est toute la Provence qui renaît à chaque été avec le chant mythique du bel insecte.
La petite nièce de huit ans était aux anges et très étonnée de la confiance manifestée par la petite cigale. Je lui ai fait remarqué que ses deux yeux fixaient les observateurs avec une certaine inquiétude.

Les restes de la mue sont soigneusement conservés dans un petit bocal de verre, jalousement gardé par la petite fille.
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7 juillet 2008 1 07 /07 /juillet /2008 11:02

Il a intercepté ma pizza, cette tête d’enflure titubante. L’autre tordu de bistrotier me l’avait envoyée, chauffée à blanc. Elle n’est pas arrivé jusqu’à moi. Il avait tellement faim, le merlan, qu’il se serait bouffé le melon si j’avais laissé pisser. Mais ça m’arrangeait. Avec ma limonade, j’aurais pu, peut-être, glisser doucement vers lui pour y tirer les vers du nez, qu’il a très long d’ailleurs.

 

Mais un gros lardon à glissé dans le ragoût mijoté. Un gros barbu, laid, boursouflé de méchanceté, s’est fâché tout rouge, a tiré sur la manche de l’enflure tout blanc pour lui pelleter une bordée de bordilles que j’peux pas répéter. Ca ferait trop noir !

 

-     T’es un foutu nergumène ! Qu’il a fini ! C’est de la beaufitude en gras double c’que t’as fait ! La pizze elle t’es pas destinée. C’est à Mossieur !

-     Tout doux ! Tout doux ! Essayais-je de m’interposer en me raclant la luette tant l’odeur d’alcool mêlée de rot planait sur le zinc. J’en commande une autre, c’est pas un problème. D’ailleurs les anchois, ça me revient. Je les digère mal.

 

La moule du troquet qui se trémoussait dans le coin sur le skaï rouge, sale comme la bonde de son évier, rongée de p’tite vérole, un peu pétasse et pas que sur les bords, se lève avec un bruit de ventouse bien collante, s’approche du barbu comme si c’était son mec et lui fout la main sur le troufion.

 

-     Il se la ferme donc jamais ! qu’elle ditube en lui arrachant la fesse. C’est un emmerdeur de première. Mais laisse les donc se bécoter sur le zinc si c’est leur truc. C’est pas parce que tu joues du god qu’il faut te foutre dans la tronche que tout le monde il est comme toi !

Prenant les autres à partie comme pour déposer  sa plainte :

-            En plus, il ronfle comme un groin de grosse truie. C’est pour ça que j’ai fait ma valoche et que je l’ai planté là, avec son jouet dans le choux. De toute façon ce mou de la tringle il érectait plus. Il fallait que je lui tartine le sandwich de poivre gris et de gingembre, et malgré les bonbons bleus, il faisait encore la guimauve…

 

Ce lard salé, damné soit-il ! C’est la première fois que je le rencontre et il me met le bon plan à genoux. Il doit foutre la merde partout où faudrait pas ! Ma bectance, si je veux la larguer, ça me regarde. J’avais un plan. Il court maintenant les caniveaux à cause du bidonneux de barbu. Mais le bavardeux, il va me le payer.

Je repousse la greluche rebondie en lui claquant le tiroir à salade qui sniffait dur le picrate. Lui, j’le prends par le colbac en lui arrachant la touffe de poils trop curieuse et je vrille en gueulant dans l’esgourde droite pendant que je saigne la gauche qui fait plus feuille de choux. Ce branleur pisse le sang, mais pas de sa feuille gauche, de son genoux qui a buté sur une barre en ferraille qu’j’avais pas reluquée. On dirait qu’un nœud s’est défait et qu’une veine s’est éclatée. Paquet cadeau ! Cette bourrique d’enclume est plus fragile qu’un clou de vitrier sous la masse du forgeron. Il bêlait encore du genoux quand je vis le Juju l’autre poltron de bistrotier qui ringardait son vieux bigophone à trous pour appeler les condés. Les emmerdements vont commencer !

 

Faut s’casser dans la seconde. Les keufs sont à touche-touche derrière le carré de cases. Ils vont se ramener à pinces pour aller plus vite. Et là, je trébuche encore sur mon plan foiré. Merde ! J’y étais presque. Ce gonze tout mou du genoux, et d’ailleurs, a foutu la panique juste quand l’odeur du ragoût fleurait à peine. Je le mijotais depuis un baille le merlan. Je savais qu’il ne tiffait plus. Je savais qu’il faisait semblant avec son gros blair, son pif en sifflet de mirliton. On le voyait se dérouler, son long pif, quand il cherchait à bouffer la vérité. Son boui-boui dégueulasse ne recevait plus un chien. Il crevait la dalle et simulait le gain. Dans le quartier, tout le monde l’envoyait se faire foutre quand il draguait le manant qui passait devant, avec l’envie de cracher sur sa boutique. –Tu veux pas la plus belle coupe de tout Paris ? Qu’il gueulait !

Là, aujourd’hui, je l’aurais eu, servi sur un plateau, l’aveu de l’ivrogne encore en état de causer juste. Même l’avocat de la défense il serait coiffé sur le poteau.

Comme il était aux abois, le merlan, il courait au marché huppé, celui de Raspail, il bousculait un peu, mais gentiment pour trousser le vioc, mâle ou femelle, avec ses sales pognes poilues. Tout son art mesquin, c’était de s’excuser après la bousculade et de créer la confusion. Il foutait ses paluches partout en décoiffant les stands et en gueulant sur les vendeurs. Il prenait les vieux par l’épaule pour les avancer vers l’étalage et, soi-disant, pour qu’ils entendent les excuses du marchand. Mais les baveux un peu sourdingues, ils y comprenaient rien. Le malin en profitait pour fouiller leurs poches ou les sacs et piquer tout se qui trouvait. Quand je pense que jamais personne ne lui est tombé sur le paletot ! Pourtant les jours de marché, y en a des pèlerins sur le pavé qui se font bluffer par le merlan, il y en a autant qui se font bluffer aussi par les produits de la cambrousse qui arrivent du Chili, étiquetés « produits de pays ».

Personne n’y trouve à rechigner. Ils aiment tous s’entasser dans les allées là où l’affreux pique dans le sac des bancales à trois pattes. Je lui aurais bien sorti quelques aveux si la grosse couenne n’avait pas fait tourner le bouillon. Et là, c’est moi qui ai fait le rat pour me barrer discret.

 

L’autre, le merlan, en dévorant ma bouffe, il a fait semblant de pas s’en faire mais je sais qu’il s’est pissé dessus comme une loque. En face, dans le square nauséeux, je trouve un banc qui colle pas trop, je mouline en grand coup avec ma vieille écharpe pour virer les voyous de volatiles malades du croupion. Je me pose le cul juste en face du bar à l’enseigne débile. « Au point Denfer ». Il en a fait trop, là, le Juju ! La balance un peu lourde qui tâte du keuf dès que la trouille lui coince la déglutition !

 

Je vois les condés, Il sont vraiment dégommés. Ce n’est pas parce que ce sont mes pots que je dois les trouver géniaux ! On lui a fracassé la mâchoire, au merlan. C’est pas demain qu’il va pouvoir me causer. J’arrive pas à le croire. Le morveux, le Juju, couché sous le zinc, à peine il avait raccroché le bigophone à trous qu’il leur a dit que l’autre il avait torché ma gamelle. Ce bras cassé, de quoi y se mêle à la fin ? C’est du pur Brassens, j’imaginais pas que, même tout seul, on pouvait être con à ce point. C’est le point Denfer. On l’a dépassé.

Et le pauvre merlan qui se trouve en sécurité aux bras des fracasses à képi. Il peut plus rien dire, mais il sait que les ripoux vont encore venir un soir pour lui taper une bibine ou un peu de l’oseille qu’il ramasse à Raspail. « t‘as payé le merlan ? » C’est leur mot de passe. Je l’ai entendu au poste, pas plus tard qu’avant hier.

 

Le bistrotier, il s’est fait mal. Il avait qu’à pas bavasser. Les balances, c’est comme ça ! Tu peux pas y croire. Y balancerait même son père quand y s’tape la bonne à l’heure du marché pendant que sa vieille se fait taper aussi, mais pas le même panier. Là c’est le panier à oseille qui est remué. Ah ! Le merlan ! J’crois bien qu’il est cul et chemise avec la balance.

 

Moi, faudra que je reprenne ma planque. A cause de lui et de ses tarés du goulot qui se vautrent dans son fumoir à paumés, je n’ai pas pu becter. Je venais pas pour sa bouffe de pouf. Je venais becter quelques arrêtes de merlan. Qui sait peut-être un peu de chair, ou même j’aurais eu sa peau parce qu’il serait passé à confess. Tiens, c’est une idée. Je me fais passer pour un cureton et il me dit tout. Je l’enverrai dire deux notre père et un ave maria à la Santé.

 

Mais c’est loupé. Le quartier est glauque. Les gens sont louches. Les langues sont bien pendues mais par pour tout. Le pâté sent le moisi. Le 20° à Paris, c’est pire que le panier de Marseille, et le soleil en moins. J’en veux vraiment à ce touffu de l’évêché qui m’a fait muter sur la côte. C’est ce qu’ils disent quand ils envoient quelqu’un sur la banlieue. Du touffu je passe au merlan. Il manquent plus que les ciseaux. Pour une promo, c’est plutôt une castrade. Ca y est, comme l’araignée j’ai les idées qui chevauchent les toiles. Et ça commence à coller aux poutrelles du grenier.

 

Bon j’ai faim. Je vais m’en taper une, de côte, une bonne côte de bœuf bien épaisse. Là, près des bords de Seine, j’aurai plus frais. Et demain, je repasserai pêcher le merlan, ce coiffeur ringard qu’à plus rien à tifer. Et je reprendrai une limonade. Elles sont mauvaises jusqu’au jour où ça mord. Et là tu ne regrettes plus d’avoir fait le rat.

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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 17:45

Lâcher les mots, c’est comme jeter le rot, comme pisser de trouille avant d’ester en  bafouille l’autre lâche qui dans la page se cache. L’œuf nouveau que fait l’homme (pourtant, on lui dit souvent « ne fais pas l’œuf ! ») n’a que faire des épices et embrouilles qui maculeront le blanc à pourrir sa pureté jusqu’au cœur de son jeune jaune.

Ajoutons de rouge au jaune à cœur, et le plat est prêt, mais plat, sans relief. L’angoisse du plat tout plat, c’est comme l’angoisse d’une feuille blanche, nue, qui sera jaunie de n’être lue. A moins qu’ici ne soit la tache, cette tache de curry d’où part le récit, si tant est qu’un récit parte d’une feuille ou d’une tache de curry, d’un curry qu’eut l’homme avant sa traque. Traqué pour une tâche manquée ! Trouille et tache, traque et trace, brouille et bâche, trouée comme bouche, la tâche est de trouver tous ces mots qui se pressent et me pressent et s’empressent d’aligner sur la droite un discours tout tordu ! « Jouissance du texte » comme l’avouait Roland Barthes, ou test de jouissance, à écrire en chute la cascade où descendrait un sens quelconque et caché, comme un haut qui tombe en bas, un petit haut qui se soulève, un corps sage qui s’abandonne quand s’entrouvre le corsage.

Démasqué là, ici même, le lâche qui se cache, perdu par ses pulsions qui l’espionnent et le trahissent. « Libido, y es-tu ? Oui ! Que fais-tu ? Je t’attends… » Promenons-nous dans les bras de la mère Nicolas qui a  perdu son chat !

 

Raté ! Déchire tout et recommence ! Ca rime à rien, c’est bidon, ça pue…Personne ne le mettra jamais sous presse ! Jette-le comme on balance un caillou tout plat pour ricocher sur l’eau. Jette-le comme un œuf cassé que le curry aurait couvert quand le sac s’est ouvert.

 

Mais ça fait mal au cœur de jeter tout le curry qu’eut l’homme ! Alors, je vous le donne.

 

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17 mai 2008 6 17 /05 /mai /2008 22:27
Poêlée de fonds d'artichaut aux oignons dorés

L'angoisse, à ceci près qu'elle ne trompe pas car elle fait signe du réel, se décline sur le mode particulier de l'objet qui lui sert de justificatif. Dans le cas de cette poêlée de fonds d'artichaut aux oignons dorés, cas placé dans le contexte de la séduction auquel l'auteur semble ne pas prêter attention, il faut considérer comme secondaire la manifestation présente à laquelle elle se lie, cette angoisse, du simple fait qu'il s'agit de frire en premier des oignons qu'une autre aurait soigneusement émincés.

Qui donc, avant ce jour, pratiquait, non sans omettre les oeillades affectueuses qui accompagnaient la réponse à cette question : "que fais-tu là ?", le jeu du gros couteau sur les boules tendres que l'on nommait oignons ?
Nous aurons par la suite à vérifier si le fait de les dorer lentement jusqu'à ce brunissement à peine exagéré, malgré la cuiller d'huile d'olive et les quatre dés de beurre demi-sel, ne put ajouter à l'angoisse une dose de perception imaginaire que la seule évocation suffit à exciter dans le sens de quelque jouissance ignorée.

Quatre gros oignons blancs satisfont à la recette qui ne manque pas de sel puisqu'il en est de l'angoisse comme d'aucune autre sensation, à savoir qu'elle a pour objet un archaïque petit "a" dont nous ne pouvons traduire la formule.
La vision des frissons, associée aux bruit des frémissements et aux odeurs que lance l'opération ardente sur fond d'aluminium "téfalée" saisit le préparateur et le force presque au rituel ajout du bouquet garni, évocation des herbes de Provence certes, mais surtout de ses vacances dorées sur les traces d'aïeux méconnus, seul auprès de sa mère toute dévouée, malgré les céphalées dont elle avançait le nom pour échapper aux exigences de la proximité.
Afin de découper, nous y voilà encore, car à découper ici on s'y entend, un légume aussi innocent que l'artichaut, il convient de se saisir d'un arme bien affûtée dont la course sera stoppée tout net par une épaisse planche du même nom. Les huit petits violets crus perdent alors de leur superbe à cette seule fin de livrer leur tendre coeur qu'il s'agira de faire fondre. Vous entendez, car vous êtes avertis, que le vocabulaire n'est nullement hasardeux et qu'il naît tout naturellement de quelques réminiscences des anciennes angoisses infantiles dont nul ne peut ignorer la pertinence.

Les faire fondre, c'est tout d'abord les ébouillanter sur deux minutes dans une eau extrêmement chauffée dans  laquelle fut dilué un cube de bouillon de poule dégraissé non sans l'avoir battu vigoureusement avec un fouet. La sortie des fonds demande que l'écumoire soit de bonne taille, on ne sait trop pourquoi si ce n'est que cette bonne taille rend plus aisé l'opération qui consiste à les ramasser tous ensembles et très vite les jeter dans la poêle. L'extrême rapidité de cette manoeuvre donne aux petits coeurs de ne pas cesser de fondre alors que l'huile bouillante durcit leur chair sur toute la surface. Ils seront ainsi "moêlleux à coeur", expression que la mère énonçait toujours en regardant son fils tendrement.

Mais aujourd'hui, non sans appréhension, c'est le fils qui tente de séduire sa compagne future et, la projection dans le temps ici expressément soulignée par le narrateur, tente de tranformer son angoisse en met délicieux.
Que serait-il devenu sans qu'une crainte de tout perdre n'ait poussé l'auteur à la sublimation ?
Le réel parfois surprend quand il s'érige en défit chaleureux. Le plat sera servi aussitôt et la généreuse cuiller de crème fraîche aura terminé de faire fondre l'aimée dont l'ardente aventure ne fait que commencer.
 
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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 22:09
La petite note ronde en marge de la rédaction atteste de la portée de mon imaginaire. Sa démesure ne plait pas au professeur. Son rythme variable depuis la succession de monosyllabes en quadruples croches juqu'au long point d'orgue sur un mot compliqué que signale un point d'exclamation, passe par toutes les touches de la gamme des coloris, toutes les alternances de temps, binaires ou ternaires. La mélodie des juxtapositions de sonnorités tonne dans les basses tout en fredonnant des aigües comme un duo harmonieux qui s'enivre de caresses.

Des gazouillis d'oiseau mouche au barrissement de l'énorme pachiderme, tout s'écoute et se fond sur la savanne des phrasés désertiques que me dictait le rêve de ce temps de composition que les conservateurs nomment "partiel", comme si un récit onirique pouvait avoir la prétention d'être complet. C'est néanmoins l'anotation qu'il m'a fallu déchiffrer en bas de page : "votre travail n'est pas abouti, tellement inachevé ! L'impression reste qu'il n'aurait pas même commencé."

Bon ! Je dois le prendre tel qu'il est ! Perfectionniste sur les bords ! Quelque peu marginal ! J'avais tenté d'y répondre, par ces métaphores musicales dont j'espérais qu'elles rappellent à ses oreilles la Symphonie Inachevée de Berlioz.
Mais je crois que mon professeur a plutôt évoqué le "Concerto pour une porte et un soupir" de ce contemporain dont j'ai perdu le nom. Si c'est le cas, j'ai tout de même réussi ma dissertation. Et le rouge vivement tracé comme sentance inéluctable me semble injustifié.

Qu'auriez-vous fait avec un tel sujet : "Montrez à quel point la musique influence les écrivains" ?

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2 mai 2008 5 02 /05 /mai /2008 23:04
Notre enfance est marquée par le fond de l'impasse. A pieds, il nous fallait une bonne heure pour revenir de l'école et notre père oubliait très souvent de venir nous récupérer en chemin, même quand il faisait froid ou pleuvait à verse.
Notre mère avait fui on ne sait où, ce dont se servait notre père pour justifier l'arrêt des travaux d'aménagement de la seconde moitié de la maison. C'est ainsi que la façade exposée à l'Est du côté de la forêt de pins n'a jamais eu ni fenêtres ni persiennes. Cartons et contreplaqués font toujours l'affaire pour boucher les ouvertures. Dans les chambres, de lourds rideaux sans cesse tirés cachent l'absence de lumière. Cacher l'absence. Nous avons là le résumé tout simple de la vie de notre enfance. c'est en effet mon père qui nous a élevés en disant tout le temps : "si votre mère était là, elle ne serait pas contente." Un jour, peut-être sur les onze ans, je lui fis remarquer qu'elle n'était pas là !  -"Je sais bien ! Mais nous faisons comme si ! C'est bien plus sympa !" Nous répondit-il.

Nous avons fait comme si elle était là. Rarement, nous sommes allés en Bretagne pour passer quelques jours de vacance chez elle, ou devrais-je dire, chez Grand-Mère. Nous n'avions aucune activité, et notre mère ne  tenait pas compte de notre présence. Pour elle, nous avions de quoi faire entre frère et soeur. Mon frère était très mauvais joueur. Ma soeur n'aimait pas les jeux de société. Elle préférait regarder la télé toute la journée. Moi, je partais sur les chemins avec n'importe quel vélo pourvu qu'il ne soit pas crevé. J'allais jusqu'à la falaise interdite et je restais des heures assis dans l'herbe à regarder les rouleaux, l'écume, les oiseaux, l'horizon... Quand le soleil déclinait, je rentrais à toute vitesse parce que ça descendait et la vitesse me donnait bonne mine.

A La Destrousse, nous avons longtemps espéré que Papa finirait la maison. La raison toute simple tenait à notre désir d'y pouvoir recevoir nos copains de classe. Mais il n'en fut jamais question : "avec une maison dans cet état !"
Ma soeur travaillait bien à l'école. Je lui demandais souvent de l'aide pour mes devoirs. Mais comme ma chambre n'avait pas de fenêtre, et qu'il était obligatoire de laisser la porte ouverte, laquelle porte était d'ailleurs coulissante et fermait la chambre de mon père quand elle exposait la mienne au grand poêle du salon, la dite soeur n'y restait pas volontiers parce que, disait-elle, on ne s'y sentait pas bien. SI je voulais fermer ma porte, j'ouvrais la chambre de mon Père. Je vous avoue que le côté pratique du fait m'échappe encore aujourd'hui. Et je ne suis pas près d'oublier les nombreux désagréments d'une telle installation malgré la chaleur dont je profitais. Heureusement, du moins le disait-il, j'avais une autre porte, dans l'angle du mur du salon et du mur de la cuisine. Comme elle ouvrait dans la cuisine, ma chambre servait bien souvent de passage entre la cuisine et le salon pour éviter la salle à manger. Eh ! Oui ! Pour se rendre au salon depuis la cuisine, il fallait manoeuvrer la porte cuisine-salle à manger pour ensuite manoeuvrer la porte salle à manger-salon. C'était plus facile de passer chez Francis. "Sa chambre est toujours ouverte !" Combien de fois ai-je entendu ça ! Je vous disais donc que je n'avais jamais eu de chambre à moi ! Alors que ma soeur ainée vivait dans la plus grande chambre, de l'autre côté du salon et près de la salle-de-bains. Sa chambre, c'était une impasse avec une seule issue. Quelle chance ! La mienne ressemblait plus à un grand hall où défilait toute la famille, qui avec un petit suisse, qui avec un coca, qui avec une banane, qui avec un café pour s'aller vautrer devant la télé avec son trésor bucal et son goût pour M6.

Le petit dernier avait moins de chance. Il devait se satisfaire d'une sorte de placard en sous-pente dont la porte en accordéon plastifié ne se manoeuvrait pas aisément et dont le velux ne donnait qu'un petit rien de lumière à cause des grands arbres qui protègeaient la maison des grosses chaleurs de l'été.

La cuisine ne fut jamais terminée, même pas le placage de la paillasse. L'été, le contre plaqué de la fenêtre était décloué pour faire une ventilation permanente, jusqu'aux premiers froids d'octobre. De toute façon, jamais personne ne se serait hasardé à s'avancer aussi loin dans cette forêt, tout au fond de l'impasse. Les seuls intrus qui terminaient quelques fois leur course sur la toile cirée de la table étaient quelques cigales ou de gros bourdons qui nous faisaient sursauter. Un énorme frelon nous a une fois fait fuir en lâchant la fourchette, et, bien sûr, nous sommes tous allés dans ma chambre ! Mon père était au travail et c'est moi qui ai dû surmonter ma frousse pour chasser le monstre avec la tapette à mouches.

Finalement, la salle à manger ne servait pratiquement à rien, sauf à y jouer du piano, un bon vieux piano droit sur les touches duquel s'allongeait un moleton vert à franges courtes travaillé, disait-on, par la grand-mère de notre père. Son prénom nous paraissait ridicule à cette époque, Caroline, alors qu'il nous semble agréable maintenant. Et son mari se nommait Augustin, ce qui nous faisait rire tant il nous semblait que le prénom allait bien aux domestiques, comme Firmin ou Justin, voire Ernest... Nous ne les avons pas connus ces arrières grands-parents qui travaillaient dans la Police pour l'homme et dans l'office des postes pour la femme.

Mon père était gendarme depuis toujours, mais un gendarme qui n'allait jamais sur le terrain, un gendarme de gendarmerie. Malgré ses horaires incompréhensibles, nous pouvions toujours le joindre au téléphone en cas de problème et cela nous sécurisait quelque peu. Par contre, nous savions très vite, au ton de sa voix, s'ils avaient bu l'appéro ou non. Et les occasions furent nombreuses dans cette gendarmerie d'Aubagne, départ d'un collègue, arrivée d'un autre, anniversaire, promotion, naissance... Il y avait toujours quelque chose à fêter, jusqu'à la nomination des nouveaux directeurs du Conservatoire de Musique dont les murs étaient mitoyens, sur la Place Beaumond. Il était important d'entretenir les bonnes relations entre les deux maisons et je crois bien que mon père s'en chargeait volontiers. Son prénom, c'était François. François Maurin. Et moi, je m'appelle Francis Maurin. Ma grand-mère voulait m'appeler François parce que j'étais le premier garçon. Mais ma mère n'a pas voulu. Le compromis fut accepté. Mais l'histoire des prénoms se répètera pour le petit dernier, Franc. Tout ça est un peu ridicule si j'ajoute que ma soeur se nomme Francine. C'est à vous dégoûter de jouer avec vos initiales. Je signerai donc FM et nul ne saura de qui sont les pages. A la gendarmerie, ils confondent encore avec fusil mirailleur.

Oui, je suis gendarme, comme papa. Et mon arrivée fut fêtée comme il se doit par un arrosage copieux en plein service. Mais personne n'en a rien su excepté le directeur du Conservatoire qui m'avait félicité peu avant pour mon premier prix d'harmonie. Non seulement je dirigeais la fanfare municipale mais je composais des marches militaires pour la caserne et sa propre fanfare. L'une d'entre elles eut un tel succès que la légion étrangère m'a demandé l'autorisation de la jouer aussi.
Depuis quelque temps déjà, toutes les fanfares d'Aubagne jouent les mêmes marches signées FM. La légion, la gendarmerie, les pompiers, les municipaux, et les anciens combattants. C'est pratique pour les grandes fêtes où le cours Foch accueille toutes les fanfares pour un grand concert en commun. Et là, ça sonne. Moi qui souffle de toutes mes forces dans le gros tuba, j'ai des difficultés parfois à m'entendre.

Ma soeur Francine est allé vivre en Inde. Elle s'était passionnée pour l'histoire de la route de la soie et, disait-elle souvent en dégustant ses germes de soja grillés devant la télé, ça va de soi que j'irai en Inde, sur les traces de Marco Polo. Mon petit frère, l'incroyable Franc, traverse l'Afrique de long en large avec son diplôme d'ethnologie, parce que dans ces pays, "on s'en fout qu'il y ait des fenêtres ou pas." Moi, je suis toujours dans l'impasse. Mon père est parti d'une balle de FM, perdue pendant un exercice de tir dans la cour de quelque fort de la région parisienne quand il était instructeur et dans les moments où il prétendait être suffisamment sobre pour tenir tête aux jeunes recrues.

Au fond de l'impasse, tout a changé. Mon épouse, Françoise, ça ne s'invente pas, avait quelques biens dans le Nord, hérités d'un oncle inconnu. La maison au fond lui a plu et les travaux auquels nous avons d'ailleurs participé pour qu'ils avancent plus vite, n'ont eu comme seul impératif que de terminer. "Il faut finir !" Répétions-nous aux maçons. Et nous avons fini.
 
Vous verriez comme les gosses invitent les copains. Presque tous les anniversaires de l'école se passent désormais au fond de l'impasse. Et comme dit la charmante maîtresse de l'école, mon épouse, FM peut aussi vouloir dire Formidable Maisonnée.












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15 avril 2008 2 15 /04 /avril /2008 23:43

        La serrure restait bloquée. Pourtant une masse sombre portant un chapeau venait de passer sans bruit. Dans ce jardin sauvage, malgré la lune noire, cette lune énigmatique qui peut être vue dans le ciel alors qu’elle n’éclaire pas, le soir tombant, je reconnaissais les allées parcourues dans mon enfance, et surtout celle qui tournait vers la porte interdite. Tous les enfants en avaient peur et aucun ne s’en approchait jamais.

        Le père, toujours vêtu de sombre, ne se privait pas de rappeler à « la marmaille », à la fin de chaque repas silencieux, qu’il était très dangereux de se rapprocher de la porte. Il n’avait jamais interdit de l’ouvrir ou de découvrir ce qu’elle cachait, mais les menaces de quelque accident fâcheux nous avaient bel et bien condamnés à bouder son accès.

        Avec les cousins et cousines, nous l’appelions « la porte du noir ». Nous ne savions pas si l’appellation cachait une vérité habitée d’une méchante créature ou bien venait de notre seule terreur à imaginer ce noir mystérieux dont s’habillerait un grand tunnel pour qu’il soit terrifiant.

        Ayant surpris nos conversations murmurées, le père avait retenu le nom et nous menaçait de nous punir en nous enfermant derrière « la porte du noir ».

        Ce soir, je vis passer quelqu’un ! Comme je n’avais pas revisité les lieux depuis le décès du père, cette ombre a ravivé tous mes souvenirs et j’avais bien l’intention d’élucider ce mystère. 

        Je restais un moment perplexe devant cette serrure toute rouillée et revis ce regard noir que lançait le père en brandissant l’interdit sans l’énoncer. J’attendais. J’attendais un signe. J’eus alors cette étrange impression que ce même regard était là, sous cette lune lugubre, bien présent, plus grand et menaçant que jamais. Il me semblait que la nuit me regardait, complice de l’astre dont elle faisait son œil fixe, prête à punir. Je me suis senti si petit que j’ai baissé les yeux. Les masses à peine distinctes me paraissaient suspectes dans leur silence et dans une telle immobilité que je les voyais bouger. Rien ne modifiait le contraste ni par la couleur ni par la lumière. La vie toute entière se droguait de noir, s’enivrait de morbidité et je commençais à trembler, là, devant « la porte du noir ».

        Saisi de peur et empêché dans ma tentative de fuite, je me tordais vers la gauche pour poser la main au sol en m’affaissant lourdement. Je me sentais partir. Mon cœur cognait dans mes artères. C’était comme si un noir gluant me prenait de toutes ses tentacules en immobilisant chaque membre et me serrait le cou jusqu’à l’étouffement. Je fis un effort violent pour ouvrir néanmoins les yeux et respirer un grand coup. Je découvris une petite lueur phosphorescente sous ma main gauche, celle qui avait amorti ma chute. La présence de ce ver luisant ranima mes esprit. Que suis-je venu faire ? Et pourquoi suis-je assis dans le buisson ? La porte. La forme avec le chapeau. Le regard. La punition. Le secret de « la porte du noir » !

        Le ver luisant me parût dédoublé. Je me baissai et perçus maintenant que la seconde lueur n’était qu’un reflet non lumineux de la première. Je touchai la chose et son froid me surprit. Une clef ! Une clef toute neuve, bien polie, bien lustrée ! Le temps pour mon sang de ne faire qu’un tour, et je compris qu’elle ouvrait la porte. Je frissonnai à l’idée qu’il ne m’était plus possible de reculer. Je devais aller plus avant dans ma détermination. J’allais ouvrir « la porte du noir ». Que m’arrivera-t-il ?

        Cette frousse infantile me surprit. Pour la combattre, j’eus cette idée nouvelle. Je n’appellerai plus cette porte du nom gravé dans ma mémoire. Je me rassurai à présent de n’avoir que « la porte de la cave » à ouvrir. Une petite appréhension subsistait tout de même. Je m’avançais avec la clef sur le ventre comme une dague aiguisée prête à faire mouche. La serrure n’était peut-être pas aussi rouillée qu’on le croyait et dans le noir de cette nuit sombre, un trou de serrure pouvait bouleverser une vie.

        Il devint subitement lumineux, ce trou de serrure, non comme le vert fluo du petit ver, mais comme un blanc appuyé qui le traversait, le transperçait en formant un faisceau rectiligne et horizontal venu de derrière la porte. Le rayon belliqueux balayait le champ de gauche à droite et par réflexe, je m’écartai pour ne pas me faire toucher. Mais il s’éteignit. 

        Il s'éteignit pour laisser murmurer un bruit rond que suivit un vif claquement. La serrure fut manœuvrée de l’intérieur. Entrouverte, la porte se dessinait sur la nuit comme une ouverture mystérieuse sur quelque passage de légende vers un autre monde. Puis, plus rien !

        J’eus à peine le temps d’entendre le pas de mon agresseur et le souffle de l’outil qui a frappé mon crâne. Un noir complet ne me permit plus d’éprouver la moindre sensation.

        A mon réveil, je n’arrivais pas à savoir si mes yeux s’étaient ouverts tant l’obscurité alourdissait l’atmosphère humide et chaude. Mes mains se cherchaient, moites et douloureuses. Des entraves de cuir les maintenaient collées dans le dos sur une ceinture serrée à ma taille. Pas de son ! Aucune lumière ! Rien sinon le tambour de mon cœur qui résonnait sur mes tempes et dans la bosse que je devais avoir sur le crâne. Je ne me sentais pas bien. Je ne comprenais pas le sens de ce qui m’arrivait. Je devais attendre, mais attendre quoi ? Bouger les jambes pour les sentir, le dos, les épaules. Tourner la tête d’un côté puis de l’autre pour s’assurer de son intégrité corporelle. Je me découvris entier mais j’avais mal partout. J’eus faim et soif. J’eus envie de voir, d'entendre. Mais toujours aucune réponse… 

        Je me sentis sombrer, fondre dans le noir, englouti par ce noir, le noir de la porte, le même, celui de mon enfance. Absence, énigme, mort, gouffre, perte, punition, humiliation. Personne ne savais où j’avais fuis. Je n’étais plus rien qu’une peur tremblante et j’ai poussé un cri.

       Les murs seuls m'ont renvoyé un léger écho, mais une faible veilleuse dévoila les longues ombres des deux barreaux d'un tout petit soupirail. Sa lueur me semblait vaciller doucement comme balancée par une brise calme. Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à distinguer les lieux, mais avec l'aide de la paroi qui soutenait mon dos, j'ai pu me relever et marcher doucement. L'ouverture innaccessible redonnait un peu d'espoir au pauvre ballot que j'étais à mes yeux. Marchant à reculons, je pouvais tâter chaque obstacle et dresser un état des lieux dans ma tête désormais en ébullition. Une pièce rectangulaire, sans porte, mais avec une grande banquette sur le mur opposé au soupirail. Sur la banquette, un matelat de mousse assez épais et une couverture rèche type militaire. Un sceau plastifié dans lequel j'ai shooté ainsi qu'une bouteille d'eau, du moins je le pense parce qu'il me faudra l'explorer, assis à côté d'elle, dévisser le  bouchon avec les mains dans le dos et refaire une autre gymnastique pour espérer en boire sans la renverser.
        Le noir aidant à la concentration, j'y suis parvenu dans la position à genoux, afin de la serrer entre mes pieds le temps de la débouchonner, puis à la repousser contre un mur, lentement, puis à me retourner, toujours à genoux, la coincer entre ces derniers, baisser la bouche jusqu'au goulot, la tenir entre les dents, basculer doucement sur le côté droit pour dégager les pieds de dessous les fesses par la gauche, la serrer encore entre les genoux et les dents tout en faisant le gros dos, bien rond, et me pencher en arrière avec le mur pour frein, puis sentir que la bouteille suit le mouvement et me livre ses premières gouttes  fraîches d'eau minérale. C'est bien de l'eau. Je ne sais par quelle réaction j'aurais répondu à tout autre liquide... Je vous laisse imaginer la stratégie inverse pour me sortir d'une telle position, sans perdre une goutte du précieux liquide.


         La notion du temps s'estompe sûrement et je ne sais déjà plus où j'en suis. Que le lecteur s'y perde, passe encore, mais que la plume s'égare, cela tient du paradoxe. Le sommeil m'a pris, après avoir soigneusement refermé la bouteille d'eau et l'avoir placée dans un angle reconnaissable.
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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 08:28

Bien loin sous la terre, le temps de la pose réconfortait chacun des mineurs dont la femme attentive préparait avec soins les mets qui sentent bon. La gamelle d’alors, réchauffée comme on pouvait, soufflait les odeurs vives quand lâchait le joint rouge. Ragoût, civet, daube, petit salé, lentilles et choux s’affairaient à donner de l’appétit en mêlant les humeurs. Et les gars, papilles dilatées, genoux écartés, penchés sur l’effluve exhalée, sentaient aussi les caresses de la femme qui soignait déjà leur lendemain, mais qu’ils prendraient le soir même, dès leur retour. Marius dégustait, réchauffant ses cuisses avec la tôle émaillée, et se réjouissait silencieusement de retrouver sa jeune épouse à la fin du jour, dans le creux de son lit.

 

Les enfants ont quitté la maison. Ils voyagent pour aménager leur propre vie, manger et aimer. Le garçon n’a pas voulu descendre à la mine ni la fille épouser une gueule noire. Après vingt quatre ans de bonne entente, les liens qui unissaient le couple, de la bouche aux boyaux, de la mine au gazon, des senteurs aux sens, s’émoussèrent jusqu’à la rupture. Qu’à cela ne tienne, sa seconde épouse aura montré la même ardeur à préparer sa gamelle ainsi que son retour nocturne. Certes, elle n’était pas aussi fraîche que les fraîches de vingt ans, mais la maturité le surprenait et les nouvelles odeurs pareillement. Marius ne prendrait sa retraite que dans quatre ans. La gamelle le réconfortera pendant quelque temps encore.

 

Veuf peu après qu’il se soit arrêté, il a longtemps cru que la mine lui avait manqué jusqu’à penser très fort au malaise de sa partenaire devant la mauvaise tête qu’il faisait à trop rien faire de ses journées. Il grossissait de bien manger tant elle voulait réparer par le menu sa mauvaise mine. Mais un cancer a rongé cette femme en l’espace de quelques mois. Et son amie de toujours, à Mimet, tout près d‘Aix, ajoutait que, peut-être, de le voir dans cet état lui avait été insupportable. Ne pouvant s’alimenter que comme un ancien célibataire, il maigrissait et, n’ayant plus le goût à rien, il marchait. Tôt le matin, nous pouvions le voir allonger son pas depuis Biver jusqu’à Mimet, en prenant soin de synchroniser le mouvement de son bâton au rythme de ses enjambées. Dans sa marche lui venaient toutes les histoires des anciens qui avaient creusé jusqu’en 1905 la gigantesque galerie de la mer : quatorze kilomètres jusqu’à la Madrague. Il se souvenait du grave accident du puits Biver devenu par la suite le très moderne puits Gérard qui tua tant de mineurs en 1969. Une pensée affectueuse était envoyée à toutes ces femmes de mineur qui attendaient leur retour jusqu’au soir tard. La solidarité faisait la base du tissu social de cette région. Dessous, c’était le gagne pain, le noir, la poussière mais aussi la gamelle.

 

Il avait repris du poil de la bête, nous semblait-il, car tous les matins, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse froid ou chaud, il montait d’un bon pas les quatre kilomètres qui séparent les deux villages. Bien sûr, il rencontrait cette ancienne amie, et nous n’en doutions pas, qui se plaignait en son absence d’avoir, pour le réconforter, à lui préparer la gamelle du soir. Le prix à supporter pour que cette visite rituelle ne soit pas terne à mourir !

 

« Oh ! Marmonnait-elle. Je le fais de bon cœur. Vous savez, un homme seul, ça ne se fait pas à manger comme il faut. Et puis, dans le fond, la gamelle était si importante ! Il est brave. Tout ce chemin pour me rendre une petite visite. C’est que ça monte ! Il a du courage. C’est comme s’il remontait de la mine ! Mais entre nous, je me passerais bien de cette tâche quotidienne ! A mon âge ! »

 

De son côté, Marius ne trouvait pas le repas à son goût et lui reprochait, mais sans qu’elle le sache, de n’avoir plus trop le soucis des règles essentielles de l’hygiène alimentaire. Sa marche quotidienne avait pour but de soulager ses articulations, mais aussi de donner quelques marques d’affection et de présence à la veuve d’une des gueules noirs qu’il n’avait pas connues. Une bise et la caresse de la main sur la nuque, très jolie du reste, dérogeaient sans grand mal à cette relation platonique, mais il n’eut jamais été question de repousser la gamelle, même s’il en vidait le contenu dans celle de ses chats.

 

Nous n’avons plus rencontré Marius parce que la dame de Mimet est décédée. Les chats sont morts aussi, fort heureusement, car Marius se trouve dans une maison de retraite avec le mal sournois que lui préparaient ses genoux jusqu’à cet handicap majeur de ne plus pouvoir se déplacer. Une charmante femme de chambre dont le père était mort dans son jeune âge, après le grave accident de la mine de Biver, a choyé Marius parce qu’elle reconnaissait en lui son héros, la gueule noire de son enfance. Elle apportait tous les matins, enveloppée dans un torchon tout neuf, une bonne assiette du plat préparé la veille. Malgré son appétit rétréci il devait la déguster, réchauffée au micro-onde de la salle commune. Malgré cette habitude, il éprouvait beaucoup d’amitié pour la jeune fille et regrettait d’avoir perdu sa vigueur de mineur ou plus simplement d’être un peu vieux.

 

Sa maladresse un jour lui sourit puisqu’il laissa tomber l’assiette et son contenu dont il n’avait d’ailleurs pas envie. Et sans que nul ne connaisse le profond mystère des motivations d’un être humain, il nous parut évident que le rituel de la gamelle cesserait enfin. La jeune fille a glissé brutalement, s’est blessée sur le coin de la table de nuit, lui a reproché de l’avoir entraînée dans cette chute, d’avoir jeté son plat et repoussé ses attentions.

 

Il fallut un jour la chute de la gamelle et la gamelle de la demoiselle pour que Marius puisse rassembler ses souvenirs au point de saisir combien se liaient le terme lui-même et son amour des femmes. Leurs attributs doublés, tout en rondeurs à précipiter les sens, tentent comme les deux « l » de la gamelle à prolonger les liens et les mystères entre mines et lits, entre gueules et fonds, entre effluves et sensations, entre goûter et déguster, entre repas et orgasme, entre réjouir et jouir, entre odeur et ardeur, entre langues et lèvres… entre autre.  

 

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