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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 22:41

LA FEMME DU DEHORS

Cette écriture nouvelle est celle d’une amie qui participe à l’atelier d’écriture de la MEL : Maison de l’Ecriture et de la Lecture, à Marseille : Claude Romashov

 

Je l’entends qui frappe à ma porte. Un coup. Tout léger d’abord. Je ne suis pas sûr de l’avoir entendue. Un coup imperceptible aussitôt porté par le vent et puis ses poings martèlent le bois…

Je sais que si j’ouvre la porte, c’est la nuit sans étoiles qui s’infiltrera chez moi. Les bruits sont certainement le fruit de mon imagination. Le vent est si capricieux en automne. Il ne s’apaise pas et la pluie se déchaîne et cingle les volets qui sont de vieux panneaux de bois à la peinture écaillée. Ils ne me protègent pas des dangers de l’extérieur, du monde que je redoute depuis que je me suis enfermé dans cette demeure. Le froid et l’humidité remontent des murs lépreux. Tout est laid et sinistre en ce lieu mais c’est là que j’ai choisi de vivre et je sais pourquoi.

J’ai voulu m’isoler, essayer d’oublier celle que j’ai aimée d’un amour fou, celle qui m’a trahie. Nous étions pourtant si heureux ensemble. Chaque jour qui passe m’éloigne un peu plus de son parfum, de la blancheur de sa peau, de ses gestes chaleureux et doux. Je la cherche dans chaque détour de ma pensée, dans la nature qui me la ramène sans cesse. Dans le souffle du vent, dans la cassure d’une branche qui rappelle notre histoire. Je ne sais pas ce qui a pu se passer. Je ne voulais peut-être pas voir le temps qui use les amours les plus belles.

 

Je l’avais rencontrée un soir de pluie. Elle était jeune et impulsive comme un jeune chien. L’eau dégoulinait de sa chevelure quand elle je l’ai croisée à un carrefour. J’ai proposé de la raccompagner chez elle et à ma grande surprise, elle a accepté de suite. Moi je suis tombé immédiatement sous le charme de sa jeunesse, de son enthousiasme et de la candeur de son esprit. Ce soir là, elle m’a dit que j’étais un homme charmant, et plus tard, le père qui lui manquait tant. Comme je m’en offusquais un peu, elle a ajouté que j’étais un amant attentionné et je la croyais. Nous nous sommes vite installés ensemble. Elle continuait ses études et moi, je la comblais financièrement bien-entendu mais surtout j’étais son équilibre, l’épaule sur laquelle elle pouvait se reposer en toute confiance. C’était si joyeux, un amour pétillant et jeune comme un feu de bûches.    

J’étais aveugle. Je pensais que c’était suffisant. Je n’avais pas compris qu’on n’enferme pas les oiseaux dans une cage dorée. Elle a trouvé étouffant les bras que je serrai autour d’elle. Elle voulait un peu de liberté et puis finalement prendre du large.

Moi, je ne voulais rien voir, ni rien entendre. Je n’ai pas eu de soupçons quand elle m’a présenté ce jeune garçon étudiant comme elle. Il était parfaitement insignifiant. Je n’ai pas vu le danger. Elle n’a pas vu le danger… Quand elle a voulu me rendre les clés de notre nid d’amour, je ne l’ai pas supporté.

Et puis pour oublier, j’ai loué cette vieille bâtisse. Je suis devenu amer et incompris. Personne ne me parle puisque je n’ai pas de voisinage. Je suis seul avec son corps imprimé dans ma chair et dans ma tête. Parfois je souhaite qu’elle revienne, elle revient d’ailleurs dans mes rêves.  Au réveil, je me dis que c’est impossible. On ne reconstruit rien sur les ruines du cœur Elle a tout gâché. J’avais tant à offrir… Les larmes coulent sans que je ne puisse les retenir. Un amour qui meurt est une chose terrible. Mais plus encore, le remords qui me serre la gorge comme un étau.

 

Je l’entends qui frappe plus fort. Je ne veux pas lui ouvrir mais je sais qu’elle ne me lâchera pas. Elle revient encore, obsédante et opaque comme la nuit qui enveloppe les murs de ma demeure. Je ne veux pas rallumer le feu pour elle. Je ne veux pas lui ouvrir mes bras. Je connais trop sa peine et ses larmes. Je l’entends gémir sous les assauts du vent. Je sais qu’elle a froid, je sais qu’elle a mal. Elle passe sous mes fenêtres et j’aperçois son ombre blanche à travers les panneaux disjoints de ma porte. Elle siffle que je suis une créature inhumaine, que je n’ai aucune pitié, aucun amour à donner.

 

Sa douleur et ses plaintes me déchirent jusqu’au tréfonds de l’âme. Avec le temps elle aurait dû oublier ce que j’ai fait. Notre amour est mort et enterré. J’en éprouve une lancinante tristesse mais je ne peux plus rien pour elle puisque c’est moi qui l’ai tuée. Alors je ne comprends pas pourquoi, tous les soirs et par tous les temps, elle revient, auréolée et transparente, frapper à ma porte.

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3 octobre 2009 6 03 /10 /octobre /2009 15:12

 

Au café de la gare, vestige d’un passé riche de rencontres et de séparations, l’horloge encore debout et fière nous chante ses souvenirs avant les onze coups bien frappés. Les quelques notes du carillon Westminster tirent Franck vers les doux moments passés chez grand-mère. Nostalgie ouatée ! Grand-mère sentait bon et sa maison la paix. Jamais un reproche à quiconque, même quand les ronflements de Grand-père envahissaient le salon ! Un petit sourire soulignait le clin d’œil de complicité qu’elle échangeait avec ses petits-enfants.

 

Franck attend le train de Bordeaux d’où revient la femme qu’il aime, cette femme qui lui a donné deux beaux enfants, cette femme qui l’accompagne depuis bientôt vingt ans. Il est en avance parce qu’il a déposé sa grande fille à la fac Saint Charles. A son âge, Coralie aime bien arriver un peu en avance pour papoter avec ses copains à la cafétéria, mais elle se débrouille tout de même pour être très en retard. C’est vrai qu’à dix huit ans, les apparences comptent beaucoup et les heures tournent plus vite dans la salle de bain que dans l’amphi ! Il a donc été sollicité pour cet accompagnement précipité qui a coupé son élan dans la rédaction de sa septième nouvelle.

La nouvelle est une passion récente. L’exercice lui permet de s’évader des complications du boulot, de s’entourer d’horizons nouveaux, et le pousse à faire des recherches sur la toile quand des noms propres le surprennent à venir se coucher sur sa page. Gargantua, Lao-tseu, Diogène, Michel Ange, Artaud, Brutus, Vénus, Cassandre, Minotaure, Ulysse, Sisyphe, Cléopâtre, ou Verlaine, que sais-je encore ! qui finalement, au hasard des lignes, s’immiscent entre les mots comme pour passer du décor habituel de notre culture au rôle de jeune premier sur un gros plan qui crèverait l’écran. Tiens ! Il est là ! Que vient-il faire au juste ? C’est là que commencent les recherches. Il n’y a pas que les héros. Des noms de lieu font aussi irruption qui bien souvent appellent à plus de précision. Syracuse ou la Rue de Varennes ! Beaucaire et le Mont Saint Odile ! Figuerolle ou La Motte Beuvron ! Mais aussi Capri, Moscou, Moncuc, Menton ou Visemoux, dans la Saône et Loire. Il faut vérifier ! Par contre, à Confucius, on peut prêter beaucoup de citations qu’il est difficile de contrôler. Souvent, on en accueille l’authenticité avec sourire !

 

Un jour, il se retrouve là dans ce café de la gare, disons à Saint Charles parce que la vérification ne sera pas faite, et il attend sa femme. Elle revient d’un colloque ou de ce que les pharmaciens nomment une formation, mais qui ressemble plutôt à un stage de vente, Vitaflipex ou Praxilinmax, pour inventer des noms de médicament. On n’a pas vérifié !

 

Son mobile vibre et le texto affiche ces mots : « retard possible 2 h ! Bises. »

Bravo la SNCF ! se dit-il, résigné, voire même déçu qu’elle ne rende plus le service comme avant le TGV. La ponctualité et la sécurité rendaient le train attractif. Maintenant, on doit le subir et le plus souvent par obligation. Les voyages, ça devient pénible. Progrès ! Quand tu nous tiens !

 

Franck décide qu’il va choisir un sandwich au jambon à déguster avec un petit demi-pression et un café, puis descendre jusqu’au fort Saint Nicolas pour digérer. De toute façon, le prochain texto décidera de la suite. Mais une amicale tape sur l’épaule modifie ses plans.

 

« Franck ! Ca doit faire au moins vingt ans que je ne t’ai pas vu ! Ca alors ! Si ! A ton mariage ! On s’était régalé… Dix huit ans !

Romain ! Quelle surprise ! Je te croyais à Los Angeles ! De retour en France ?

Depuis dix ans ! J’ai monté une boite d’infographie à Paris, Marine Graphie !

Spécialisé dans la marine ?

Non ! Ouais, je sais ! Il faudrait que je change de raison sociale, à chaque fois on me dit la même chose. C’est mon épouse qui s’appelle Marine. Elle est super douée. Et c’est grâce à elle que nous avons tant de réussite. Là, elle est dans le train, mais il a du retard. Elle vient me rejoindre pour quelques jours en amoureux sur la côte, comme on dit là-haut !

Elle revient de Bordeaux ? Parce que la mienne vient de me laisser un texto. 2 h de retard ! Probable ! Tu sais ce que c’est quand ils annoncent probable !

Non ! De Toulouse ! Mais le train, c’est sûrement le même. Tiens, elle m’appelle !

Allo ! Deux heures ? Au minimum ! Bon ! Je t’embrasse ! Tu sais avec qui je suis ! Franck ! Oui ! On s’était rencontré à son mariage ! Dix huit ans ! Un bail ! Bisous !

 

Franck se souviens de Marine. Il garde au fond de quelque part les traces de leurs ébats de jeunes adolescents, une touche de regret grisant ses images. Quel dommage que l’ado soit si emprunté dans ses approches ! Son regard voyage un peu dans le vague. Romain le remarque probablement.

 

Eh ! Franck ! Tu es parti ailleurs là ? Tu regrettes le temps de nos libertés ?

Je suis en train de penser que nous étions bien empruntés, même dans nos amours !

C’est peut-être bien comme ça ! Les souvenirs de nos envies et de nos désirs sont plus marqués que ceux de nos plaisirs ! Marine se souvient de toi. Elle me parle parfois de ce grand amour timide que tu as été pour elle. Mais elle ne me dit jamais pourquoi vous vous êtes perdus de vue.

Je crois qu’un jour j’ai eu un geste maladroit. Mais ça ne devait pas être le signe d’un élan fulgurant, j’étais trop retenu pour ça ! Qui sait ? Je ne me souviens pas vraiment. Et depuis ce moment là, nous avons pris de la distance. C’était peut-être dans la crainte d’avancer plus avant dans notre rencontre. Ensuite elle bifurquait sur les prépas scientifiques alors que j’allais en cagne.

C’est là que je l’ai beaucoup admirée, je me suis approché, très lentement, et nous nous sommes soutenus dans nos études, avant qu’elle ne parte pour les USA. C’est à ton mariage qu’on s’est retrouvé. On s’est marié peu de temps après. Elle m’a donné deux garçons. Théo, dix sept ans et Yann, quatorze ans. Le premier me ressemble, le second à sa mère. Elle l’a un peu gâté ! Mais ils sont OK ! Et toi ?

Moi, j’ai Coralie qui étudie là, à Saint Charles. Et Lucas qui me ressemble ! Dix huit et seize ans. Lui, il me fait trop rire. Il joue de la guitare avec son groupe et il aime le Métal. Quand je le vois, j’ai l’impression qu’il ose des trucs que je m’interdisais. Laura, mon épouse, ne supporte pas ses bruits. Ce n’est pas de la musique ! s’obstine-t-elle à lui répéter. Mais il sourit et reprend de plus belle. Alors elle va travailler dans sa pharmacie, juste en face. On va faire un tour ? Tu connais Marseille ? Le Vieux Port ? Allez !

 

Les deux hommes descendent vers la Canebière, la descendent ensuite, et descendent les politiques qui laissent ainsi à l’abandon cette avenue si renommée. Le tram ne lui a pas redonné les aspects qui la rendirent célèbre. Ils longent le Quai des Belges et ne perdent rien du bon soleil de ce matin de printemps. Le Fort Saint Jean n’a pas changé de place. La promenade le long des remparts les rend silencieux. Sur l’autre rive, majestueux, le Faro et ses pelouses. Le mobile de Romain sonne. Il a enregistré le carillon de Westminster. Rigolo !

 

Marine ! Oui, je devine. Tu as rencontré Laura ! Vous êtes à la gare ! Non ! Au Café de la gare ! Oui ! Vous refaites le monde ! On arrive ! Un bon petit quart d’heure !

On ne va pas trop se presser, elles doivent avoir beaucoup de choses à se raconter.

Pourquoi tu dis ça ? Tu as l’air bien sûr de toi !

J’ai appris en découvrant les courriers du grand-père bien gardés dans une malle au grenier, que les deux femmes sont en fait des demi-sœurs. Son grand-père, lequel était présent au mariage, l’avais-tu remarqué, dansait souvent avec la mère de Marine. Tu le sais, c’était une parente éloignée du père de Laura. Elle était plus âgée d’une quinzaine d’années.

Oui ! Marine regrette assez souvent que feu sa mère fut si âgée ! Pauvre Juliette !

La pauvre Juliette comme tu dis avait pour amant ce fameux grand-père. Et ! Pour tout te dire, Marine serait le fruit de leurs amours et non la fille de son père. Je suis sûr que Laura se fera le plaisir de tout lui dévoiler. Elle est un peu jalouse de Marine. Je m’en aperçois quand j’évoque avec elle mes maladresses d’adolescent. C’est comme si elle avait perdu quelque chose. Laura me fait toujours croire, en souriant qu’elle aurait voulu me connaître à ce moment là ! Mais je crois qu’elle voudrait surtout qu’il n’y ait jamais eu d’autre amour dans mon cœur.

Alors là ! C’est sûr qu’elle va lui en parler !

 

 

Les hommes se sont approchés de la table, au Café de la gare, et les embrassades furent affectueuses. Les deux couples se sont appréciés et leur amitié toute fraternelle continue encore de leur être agréable. Laura n’avait rien dit. Marine restait dans l’ignorance ainsi que les enfants. On s’étonnait pourtant en blaguant de la ressemblance hasardeuse entre Coralie et Marine. C’était à tel point que son père croyait souvent revoir en sa fille celle dont il était amoureux.

 Sur la plage, un autre détail amusait les hommes. Laura et Marine avaient exactement les mêmes hanches, et nul n’aurait pu distinguer l’une de l’autre d’après leurs seules chevilles qu’elles ornaient d’une même délicate chaîne dorée. Marine résumera tout, sans le savoir, un jour de plein soleil : « à force de se rapprocher, on finit par se ressembler. »

 

Coralie et Marine jouaient comme deux sirènes dans la mer et la candeur les rendaient belles. Yann rejoignit Lucas dans le Métal. Ils se moquent pas mal des ressemblances.

 

La vie tourne et ses mystères la rendent croustillante. Mais ! Parfois seulement !

 

Au Café de la gare, le mobile sonne. Franck plonge la main dans sa poche et le regarde.

Il ne s’éclaire pas. Ca y est, il a lâché. Il met la main sur le front. C’est le carillon du bistrot. Il est treize heures. Il replie le PC portable. Rien de tel qu’une nouvelle pour accélérer le temps. Laura est debout, les mains sur les hanches. Elle attend que Franck lève les yeux. Lui, au moment où il refait surface, pense qu’il n’aurait pas du essayer le Vitaflipex !

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27 septembre 2009 7 27 /09 /septembre /2009 13:12

Des coups de vent violents, les portes de la grange qui grinçaient, le tonnerre et les éclairs, tout m’effrayait, jusqu’au fond du lit. J’avais peur que ma petite fenêtre s’ouvre brusquement. Mais je m’ai rappelé que Grand-père avait dit que le chien assis, ça la protège.

 

Je voulais compter jusqu’à dix entre la lumière et le bruit, mais je pouvais pas. La nuit toute entière devenait un monstre et ses yeux regardaient jusqu’au bout de ma chambre, même sur le mur qui touchait mon lit. Sa voix grave hurlait des choses de colère qui me paraissaient injustes. Je n’avais rien fait de mal ! Juste pris un sucre dans la bonneterie. C’est là où Grand-mère cache le sucrier !

Au tonnerre d’après, je m’ai senti comme un noyé, perdu sur l’océan rugissant, attaché sur un vieux bout de bois qui flottait. Je serrais mon édredon, coinçais mes pieds dans les barreaux au bout de mon lit, et des vagues d’une hauteur incroyable m’ont soulevé. Elles risquaient de me projeter au plafond. Mais je voyais même pas le plafond. Pourtant, j’entendais le capitaine du bateau. Il s’étonnait de trouver un plafond nuageux si bas. Il parlait dans la radio de Grand-père, en bas, dans la cuisine. Une corne de brume ! J’entends une corne de brume ! Ils viennent me repêcher ! J’ouvre les yeux, mais juste au moment où le monstre voulait me foudroyer du regard. Il était déchaîné ! Mais je lui ai tenu tête, même si faut pas faire ça ! Alors, il s’est enfui.

Je m’ai souvenu d’un petit livre qui apprend comment se débarrasser des monstres. Règle numéro un, ne pas croire que ça existe. Alors je m’ai persuadé que c’est pas pour de vrai, et même, sans bouger, j’ai réussi à persuader le capitaine de se calmer. C’est parce que le plafond, il peut pas être bas vu que ma chambre est faite dans l’ancien grenier, avec des poutres et un chien assis pour garder la fenêtre. Je crois que j’ai vu son ombre, au chien, même que je croyais que c’était le capitaine. Je m’avais trompé et j’ai eu la colère, ce qui a fait peur au monstre. Et là, c’est la règle numéro deux. Faire peur au monstre quand il s’y attend pas. Alors il est parti, dépité, par derrière la grange et de colère il a mis le feu au grand pin. Moi, je m’en fous parce que ma balançoire elle est accrochée au grand chêne, de l’autre côté. Souvent Grand-père il est dépité, lui aussi, et il part derrière la grange, mais c’est toujours quand Grand-mère, elle a mal à la tête.

Ce monstre de la nuit, il m’a fait une sacrée trouille. C’est aussi comme ça qu’on raconte les histoires de monstre. Alors je m’ai allumé la lumière de chevrette. Euh ! Non ! De chevet, celle que mon Grand-père il veut pas que je touche, sauf si c’est très grave. Là, c’était pas grave, mais après, oui ! J’ai fait tomber le joli vase que Grand-mère avait posé sur le guéridon. Elle l’appelle comme ça pour quand je suis malade. Elle me dit de lui parler, au guéridon, pour que je guéris. « A lui, tu peux parler. Mais le bon Dieu, tu ne le vois même pas ! »

Il y a eu un coup de vent et la fenêtre s’est ouverte. Je crois que le chien voulait sortir. Mais je l’ai crié très fort ! « Non ! Je te vois, puisque je m’ai allumé ! » Et la fenêtre, elle s’est refermée ! Seulement, un carreau a cassé !

 

Sûrement le chien voulait plus rester. J’ai poussé le porte-manteau contre la fenêtre et j’ai accroché dessus tous les vêtements que j’ai trouvés dans l’armoire de Grand-père. Comme ça, il est devenu très lourd et il empêchait la fenêtre de s’ouvrir. Après je m’ai assis un peu pour la surveiller, comme le chien. Mais j’ai pas trouvé ça drôle et mes yeux me piquaient, quand je les ai frottés.

Si jamais le chien revient, je le gronderai pas parce que son travail, c’est pas intéressant. Et puis j’ai quand même besoin de lui.

 

Le vent souffle encore fort mais c’est la pluie qui fait du bruit. Je peux me recoucher, fier de moi et du capitaine. Maintenant il sait comment se débarrasser des monstres. Et la règle numéro trois, c’est d’attaquer le monstre là où c’est le plus faible. Et c’est pour ça qu’il est parti, le chien, c’est pour lui mordre la queue, très très fort ! Et le monstre a couru vachement loin !

 

Moi, je m’ai endormi et j’ai dit au capitaine d’éteindre la lumière quand il verra que je rêve à autre chose qu’au naufrage.

 

Au petit matin, c’est des toc toc à la fenêtre qui m’ont réveillé. Les moineaux,  ils ont frappé aux carreaux pour que j’ouvre parce que le chien il voulait rentrer. J’ai même pas vu s’il était mouillé !

 

Après, Grand-père, il a réparé la vitre. Il s’est mis du mastic partout ! Et je crois que le chien assis, il devait bien rigoler !

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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 11:39

 

Ce matin là, le 18 Juin 2017, Jules se lève, mais pas tout entier, divisé. Par quatre chemins, disons qu’une impression de dédoublement le sidère, le scie même, pour faire plus court, comme un tronc, ci-accroché à ses racines intactes et bien enroulées dans la couette jaune soleil, et là décroché, debout chancelant, craignant de lever les bras pour ne pas distendre la distance qui le sépare de sa base. Confusément, quelque chose passe à travers lui, quelque chose qui sépare, comme en 1917, un bout d’humanité de l’autre. Lénine écrivait, trois jours après dans la Pravda : Que le peuple en finisse avec la politique de confiance aux capitalistes, qu'il fasse confiance à la classe révolutionnaire, au prolétariat. (Cours de philosophie terminale !) En comptant les cercles concentriques de la section, là où Jules s’est séparé, on trouve dix huit ans. C’est un âge plutôt encourageant pour l’excentrique ! C’est aussi dans ce même jour, en 1940, que de Gaulle lançait son appel depuis Londres. Jour anniversaire ! Jour mémorable ! Il va se passer quelque chose !

 

Les plumes de l’oreiller échappent à l’enveloppe, sans précipitation, volent telles des petites feuilles d’automne, mais, pas comme d’habitude. Déçues d’avoir perdu leur ombre théoriquement projetée sur le sol, elles remontent vers la toison hirsute de l’ado, réveillé avec peine. Vision surprenante ! Il passe une main dans ses branchages chevelus et dérange des moineaux. De retour, sa main tient un petit nid tout chaud dont la vue le fait sourire à grosses dents. De main morte, il gobe les deux petits œufs qu’il considère comme les protéines du matin. « Fort bien ! » a-t-il alors pensé, la reconnaissant précisément parmi toutes les autres, cette pensée de pure autosatisfaction ! Puis il dépose le nid sur la terre du ficus qui regarde au loin, par delà la fenêtre, bel et bien prisonnier, lui, de ses racines empotées.

Jules hésite à se raccrocher aux branches, cisaillé par la situation. Mais pour  une fois que ses racines dorment en paix et que l’occasion de s’en séparer signe le destin, autant ne pas reculer. Aujourd’hui, c’est une petite révolution ! Pensée parmi d’autres telle un petit clic qu’il tiendra par la suite pour la raison des actes du jour. C’est ainsi que, d’un petit coup de reins, le jour de son anniversaire, et le jour anniversaire des premiers anticapitalistes, il se dégage. Il se dégage surtout de lui-même, et dans un sens comme dans l’autre, il est scié pour de bon ! Il a l’impression de muer. Bien sûr, il ne va pas changer de peau, le ficus non plus, mais il va se sentir dégagé ! Bien dégagé ! Tandis que certains s’engagent, lui se dégage ! L’idée lui plait quand une autre lui vient de se comparer à un nez, un nez qui depuis si longtemps aurait pu vraiment souffrir de ne pas être dégagé. Il respire et sautille comme s’il était tout neuf, fier d’une liberté née, toujours préservé de l’asthme. Il pense à l’asthme parce qu’un camarade en souffre. Il pense aussi au camarade parce qu’il a de l’asthme. Les deux sont possibles simultanément ! Et là, vraiment, ça lui pose question !

 

La couette jaune soleil, toute gonflée il y a quelques secondes, se range bien à plat par quelques ondulations sensuelles et paraît se sentir, elle aussi, dégagée. A faire un rapide bilan de tous ces dégagements, on remarque finalement le ficus et sa triste mine, le seul à ne pas pouvoir en jouir. « Si j’avais su, j’aurai viré mes racines depuis longtemps ! dit-il au ficus ! Ca me paraît si facile maintenant ! A peine ai-je fait le pas décisif qu’elles se sont dégonflées dans la couette ! » Il lui semblait avoir vécu dix huit ans comme un tronc, handicapé par le poids de tout ce fatras de préconçus qu’on lui avait mis sur le dos. On ? La famille ! S’entend ! Et sa mère, surtout ! Ah ! La mère ! Mais c’est une autre histoire ! Quant au ficus, on verra plus tard ! Pour sa patience, il lui donne à boire. Le ficus boit tout, le regard hagard, comme un russe blanc, un 18 Juin, cherchant si sa montre à gousset n’avait pas modifié la tournure des aiguilles, par esprit de révolution.

 

Le plus délicat se présente maintenant. Une fois la couette aplatie, une fois replié le lit dont un petit cri donne le signe d’un repos mérité, une fois reconstitué les morceaux de son être renaissant, il arrive ce qu’il craignait le plus : désirer, ou plutôt trouver un désir à mijoter, à caresser dans le sens du duvet, à choyer comme un petit feu ronronnant qui redonne confiance, trouver ce désir qui viendrait du fond de lui-même, d’un fond dont l’existence n’est, chez lui, pas évidente. Il découvre alors qu’il vivait jusque là sans fond probant, au point que bien sûr, et c’est une révélation, pas une révolution, il comprend pourquoi cette impression de toujours s’enfoncer lui enlevait tout embryon d’élan. Pour sa propre patience, il se fait un café, déterminé. Si déterminé qu’il lui vient l’idée de tout transformer. Il en oublie que ce n’est là qu’un désir à mijoter, à caresser… et tout le reste Il passe à côté, goûte enfin son café sans même avoir dégusté la moindre goutte de son désir.

 

Une voix se fait résonnante depuis le fond de l’appartement, fond cette fois précis, là-même où gigote la machine à coudre sous les doigts de sa mère : « Jules, ne prends pas trop ton temps, tu passes aujourd’hui ta première épreuve ! Ne le perd pas non plus ! C’est une question de philo ! »

 

Avec son café, Jules retourne dans sa chambre et s’étonne de trouver maintenant le ficus juste sous la fenêtre, fenêtre qu’il n’a pas souvenir, en gros, d’avoir ouverte en grand. « J’ai décidé de bouger un peu et, comme toi, je voudrais tout transformer. Mais ce n’est pour l’instant qu’un désir ! » croit-il percevoir comme si la plante l’encourageait. Sa surprise grandit encore quand il lit ces quelques mots signés d’une plume dans un angle du plafond. « Les choses ne sont pas si compliquées que ça ! » Il lui semble que sa toison broussailleuse se dresse en forêt de points d’exclamations et d’interrogations. Avec le dégel, qui suit le gel dont il abuse, l’image doit être fâcheuse, ce dont atteste le miroir qui le regarde et compatit. Jules sourit et saisit un peigne fin, d’une main, une petite idée de l’autre et se coiffe de la casquette de « cabnotien », qui lui donne l’air si intelligent. C’est mieux que « cabotin » ? Non ? Confirmation du miroir ! 

 

« Si les objets prennent leur liberté, tout comme les racines qui m’ont laissé, lasses de me retenir, se persuade-t-il, c’est qu’un message du monde m’ouvre une voie inconnue qu’il me reste à décrypter. » Et, bien que ce jour de l’épreuve de philo dérange quelque peu les esprits candides, Jules perçoit la quiétude d’une confiance jusque là jamais éprouvée, tout avec l’excitation légère que procure la nouveauté. Comme pour satisfaire au plaisir de développer des idées inexplorées, l’image de l’union entre matière et antimatière se superpose à la collusion entre choses et êtres, en traversant les moirures pourpres et bleues qui font trembler la lumière de sa chambre. Il ne lui manque plus qu’à y ajouter encore les alliances du passé et du futur, à l’ombre d’un génome enrichi de formules indescriptibles, pour entrevoir d’un coup que le sujet de l’épreuve s’inscrit là sur la porte qu’il vient de refermer. « Tout est simple ! L’avenir se fait radieux pour chacun de ceux dont le passé n’obscurcit pas les aspirations du présent. La liberté n’est rien sauf à cesser d’avoir cette croyance erronée qu’à marcher sur d’anciennes traces on en perd sa confiance en l’avenir. »

 

Comme venant d’ailleurs, la voix d’une mère insiste avec inquiétude. « Ne sois pas en retard, ce serait dommage. Tu mets en jeu ton avenir. » Jules ne réfléchit plus. Il est content de sa certitude. Il connaît bien son sujet et donne la dernière goutte de café à son ficus. « Vas-y, pas de problème ! » entend-il. La porte de sa chambre s’ouvre seule et d’un fond de couloir, une machine entend se refermer celle du palier. Les plumes jettent toutes leurs idées au plafond, comme sur la surface de projection dont userait Jules pour dérouler les formules de son nouveau monde. Après la victoire de la raison, celle de l’induction !

 

Trottinant d’un pas léger, Jules discourt avec son lui tout récent comme s’il récitait un cours déjà bien assimilé, celui de la vie. Au passage, il reconnaît quelques traces tenaces des heures denses de son professeur de philo, mais il peut les repasser sans peine en modifiant certains plis. Les rendre compatibles, adaptées à ses conceptions présentes ne lui pose aucune difficulté. Son goût pour les sciences et les avancées technologiques prend soudain des mesures qu’il ne soupçonnait pas. C’est au point que les choses et les pensées s’organisent d’une manière toute simple et raisonnable sans qu’il soit besoin d’autre justification que leur description précise, concept de l’induction sensible. C’est ça le désir ! Le futur lui apparaît alors plus sûr et plus serein avec cette assurance de la puissance des éléments dans l’organisation même des fonctions auxquelles ils choisissent de s’infléchir en toute liberté. La certitude que les choses s’ordonnent selon les lois pérennes d’un cosmos dont nous ne connaissons qu’une infime partition augmente son assurance et Jules sent bien l’axe de cette nouvelle stature qui le maintient debout, en marche vers une destinée qu’il accepte désormais, libre, et qui dépasse largement les obligations du jour.

 

Il marche. Il se projette dans son futur métier d’ingénieur où se joindront défis technologiques et préoccupations humanistes suivant les algorithmes dont décidera la machine intelligente qu’une multitude d’êtres et de capteurs alimenteront, également, d’informations et de données numériques, en permanente surveillance depuis le surpuissant centre mondial d’exploration mathématique que les nations, d’un même élan, auront implanté sur la lune. Le CLEM, le centre lunaire d’exploration mathématique, pour nous, ou à l’envers pour les autres, ceux qui le disent en Anglais. MELC ! Pas très parlant ni beau ! LMEC ! Encore moins !     

 

Il marche ! Il pense à un futur proche. Sur la lune, il visite le centre où s’activent en cordiale collaboration des milliers d’êtres et de choses. Il marche sans effort dans le labyrinthe duquel il accepte humblement une paternité reconnue de tous. Ses yeux n’ont de cesse de s’enthousiasmer et satisfont sa curiosité. Il voit sans voir en marchant dans un autre monde. Certains l’ont vu animant, sur la cadence décidée de ses pas assurés, de long bras expressifs qui lui donnaient l’air d’un guide passionné par ses démonstrations. Dans ses appartements spatiaux, un ficus, avec un petit nid ! Au plafond des plumes et sous le dallage de verre un gros projecteur pour que les ombres se projettent au plafond. Tout n’est que trace, même la couette jaune et dégonflée qui se voit sur une photo. « Ce sont les petites choses qui m’ont fait naître ! J’avais dix huit ans ! » se dit-il en imaginant sa nomination prochaine là-haut, nomination qui couronnera les brillants résultats se sa thèse sur l’induction sensible.

 

Cinq ans plus tard, là-haut, au-delà d’une grande baie vitrée s’allume le beau spectacle du clair de terre que jamais il ne manque en se souvenant avec le sourire de son échec à l’épreuve de philo, trace d’un passé dont il fait encore une lecture amusée, avec une petite pensée affectueuse pour sa mère qui, dans le fond, lui laissait toute liberté de devenir autre. « J’ai eu du nez, ce jour là ! » se dit-il sans transition, mais pas dégagé pour autant de cette question restée depuis sans réponses. Comment les deux sont-ils possibles ? Penser au copain à cause de son asthme et penser à l’asthme à cause de son copain. En ingénieux poseur de questions, il se demande aussi quand on pourra voir une même porte fermée et ouverte à la fois ce qui nous ferait aller au-delà de la relativité !

 

Un nouveau désir le surprend. « Je voudrais penser à l’air libre ! »

 

Ici, nous pouvons l’entendre de plusieurs façons, mais là-haut, dans la lune, ça n’a pas de sens ! On peut penser à l’air ou encore avoir l’air de penser. Mais depuis longtemps, on ne peut plus penser à l’air libre !

 

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3 août 2009 1 03 /08 /août /2009 10:53


 

 

Mais là, sous ses airs de titi et son bonnet vulgaire qui sûrement collait sur un crâne rasé, je ne la reconnus qu’avec peine ! Une peinture grossière lui servait de maquillage comme un masque hideux qui devait la cacher, empêcher qu’on la reconnaisse. Je l’ai tellement regardée, dévisagée, dessinée, que je la reconnaîtrais même découpée en pièces de puzzle. Je l’avais rencontrée en boite un soir où l’ivresse commune nous poussait à danser jusqu’au matin après avoir découvert que nous avions traîné nos guêtres dans la même fac de la rue d’Assas. Nous avions débiné tous les profs et fait l’inventaire, assez succinct, des marseillais venus à Paris pour traîner en droit. Des vieux, oncle et tante, me logeaient dans le rez-de-chaussée d’une villa magnifique, en banlieue sud. Nous y avions passé des fins de soirée mémorables malgré notre incapacité à réaliser toutes nos ambitions amoureuses d’étudiants sages. Ou plutôt, encore tout barbouillés des prudentes convictions parentales !

 

Deux semaines idylliques nous avaient envoûtés au point que nous avions oublié la fac et vécu l’isolement total des fous d’amour. Je l’admirais sous tous les angles, la croquais en tout sens, au crayon, au fusain, et pour de bon, mouillée, nue, séchée, allongée, accoudée, de près, de loin, en coutre-jour, debout, penchée, cheveux tirés, de dos. Ses fesses, ses épaules, ses seins, ses mains, ses jambes, genoux et autres détails. Rien ne m’avait échappé, pas même un grain de beauté derrière l’oreille droite, sauf… Elle toute entière ! Elle m’échappa !

 

Un matin, je me réveillais seul. Valentine s’était éclipsée sans un mot avant mon réveil, ce réveil que je repoussais toujours.

Elle avait filé avec le gardien du domaine, cet ivrogne de trente ans, beau comme un prêche de veillée pascale à Saint Victor. Lui qui me servait comme si j’étais le prince du château s’était servi aussi de ma jeunesse pour m’arnaquer comme il faut. Son petit pavillon était à l’entrée, à côté du portail, et sa courtoisie m’aurait fait adresser tous les soirs une prière à la Bonne Mère.

Ce matin là, je l’aurais bien balancé dans le Vieux Port ! La Bonne Mère aussi ! Alors je me suis recouché pour mourir. J’y suis resté jusqu’au soir. Je compris pourquoi les bonnes bouteilles de la cave, celles de mon oncle, venaient égayer nos soirées. Le malin avait préparé son coup.

J’imaginais qu’il avait du prendre une chambre dans un hôtel parisien parce qu’il ne pouvait s’éclipser trop loin au risque de perdre sa place privilégiée. C’est possible de justifier l’absence de trois ou quatre jours, mais guère plus, et sans voiture, on ne peut s’aventurer trop loin. Il aurait fait passer la sauvageonne pour sa fiancée, en l’accompagnant d’une bouteille de whisky, et trompé l’hôtesse en jouant de sa classe naturelle et de sa carrure impressionnante. Mais la petite, après une journée de promenade sur les quais, et des promesses arrachées pour calmer les fantasmes du mec, aurait pris peur. Quand le bellâtre prit sa douche pour agir dans les règles imposées par les circonstances, elle m’envoyait un SMS qui me donnait sa position avec précision, comme si elle lançait un SOS.

 

Merde ! Je sortis en courant, sautai dans le bus, dévalai les escaliers du métro, me morfondais jusqu’à la station Cambronne et courais encore jusqu’à ce petit hôtel minable où il avait osé presser la princesse. Là ! Je me sentis fort comme un docker ! Je me sentis décidé comme le ravi qui ferait gober n’importe quoi aux pêcheurs de l’Estaque, comme le berger qui repousserait le loup pour sauver son troupeau, au pied du Garlaban. Je plongeai dans la boutique, Hôtel Cambronne, ça ne s’invente pas !

 

- Merde ! Mais je rêve ! Le gardien de nuit ? C’est lui ou un sosie ? Barraqué, en tout cas ! Même saoul, il montrait une telle carrure que mon courage dégonflait à vue d’œil. Je le repris pourtant à deux mains, malgré la tentation de repousser l’affaire à demain. Je repliai la peur dans ma poche et me gonflai sérieusement. Mais le salaud n’en valait pas la peine, sérieusement affaibli par un trop plein bouché, à l’odeur de whisky vomi.

Sur le tableau, une seule clef. Numéro 37, la dernière tout en haut. 3° étage au fond.

 

Elle était saoule, peut-être avait-elle joué le jeu pour éviter le pire. Entière, nue mais pas abimée, dormant sans soucis de connaissance. Tellement perdue qu’elle ne se souciait de rien. Je la croquais des yeux et la ranimais ou le tentais, avec la serviette trempée dans l’eau froide du lavabo. Je l’aimais tant ! Je l’aimais tant, mon premier vrai grand amour ! Je la badais jusqu’à m’effondrer. C’est elle qui me réveilla quelques minutes après, alors que je dégoulinais de sueur sur la descente de lit.

 

-          Qu’est-ce que tu fais là ? Me dit-elle, un peu agressive.

-          ...

-          Je t’ai donné l’adresse pour que tu ne sois pas inquiet. Mais, c’est fini, entre nous. C’était juste pour que tu restes en contact avec moi, il y a toujours des trucs à régler après la séparation. C’était un SMS, pas un SOS !

-          ...

-          Maintenant, tu reprends tes esprits et tu me laisses. Reprends aussi les vingt euros que j’ai piqués dans ton froc avant de partir. On se revoit plus tard. Elle m’accompagne vers la porte toujours restée ouverte.

-          ...

 

Je n’ai rien pu dire. Je me dévorais de l’intérieur en la dévorant à l’extérieur. Elle s’était habillée mais je la voyais encore abandonnée dans la plus grande insouciance, divine. En comptant lentement les marches des escaliers tournant, je m’évitais de penser. Un SMS et non un SOS ! On ne me l’avait jamais dit ! Pour adoucir une séparation !

 

Nous ne nous sommes plus jamais revus, et le gardien n’y était pour rien. Un sosie, sûrement ! Je ne le voyais plus beaucoup, ayant repris sérieusement mes études de droit, et prétextant le plus souvent travailler pour l’éviter, ne sachant plus trop quelle contenance adopter avec lui.

Elle, emportée je ne sais dans quelle galère, n’est plus jamais entrée dans la fac. J’ai perdu sa trace jusqu’à cet instant où je crois la découvrir. Elle reste assise sur les marches de Montmartre avec une bande de mecs et de chiens plus ou moins vagabonds. Ses baisers partagés avec un gros barbu tatoué de partout, des deux côtés cousus de multiples piercings sur lèvres et langues, me laissent perplexe. On dirait qu’elle a vieilli de six ans en six mois. Je fais ce qu’il faut pour qu’elle ne me repère pas. Le portable prend très bien les photos dans la plus grande discrétion, et je fais quelques pas pour m’asseoir sur un banc. Une petite brise du soir me fait parvenir des bribes de leurs éructations. Je reconnais malgré tout son accent marseillais et repense à nos ébats, dans ce temps où la vulgarité n’était pas née !

 

« J’en veux à ceux qui me font cocu, disait Sacha Guitry, parce qu’ils découvrent ce dont je me suis si longtemps contenté. »

Moi, je plains cette grosse frappe de se contenter des restes de ce dont j’ai profité avec tant de bonheur.

C‘est lui qui l’a transformée pour plaire à sa bande de oufs. Mais faire d’une beauté un tel gâchis, c’est inimaginable ! Pourtant, dans dix ans, je l’espère, Valentine n’osera plus évoquer cette misérable période, sauf à l’enjoliver sous l’idéologie de la liberté soixante huitarde qu’elle reprochait si souvent à ses parents, devant les questions pressantes de ses propres ados qui découvriraient les photos laissées sur mon blog. L’article serait nommé « le droit aux extrêmes ! »

 

Elle me plaisait ! Elle me plaisait tellement ! Elle me plaisait vraiment !

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 08:14

 

 

 

 

Acte unique. Scène 1

 

 

La mère et la fille sont accroupies dans la chambre en désordre. Elle rangent lentement tout en se regardant tendrement.

 

Ma petite fille jolie, au commencement, il n’y avait rien. Tout oscillait d’un vaste néant aux fureurs soudaines d’un chaos indescriptible. Mais, doucement, la parole commençait parfois à murmurer dans les nuées. Puis, douce et séduisante, elle chantait quelques mots pour organiser la vie.

 

Mais, Maman, c’était qui, la parole ?

 

Tu poses là une question que toutes les petites filles ont posée, même moi, quand j’avais sept ans, comme toi. Et la question n’a pas de réponse. Seuls les hommes lui inventent une réponse qu’ils appellent la mythologie ou encore la genèse. Ils prétendent que la création du monde s’est faite en sept jours afin de prendre un repos le huitième jour. Mais rares sont les femmes qui se reposent aussi le huitième jour. Tout ce qu’il faut savoir, c’est que la parole était douce et aimante comme la parole d’une femme.

 

Maman, c’est pareil quand tu me parlais, quand j’étais petite ?

 

Un petit peu ! Mais au début, il n’y avait rien. Et ce que souhaitait la parole, c’était que la vie puisse aménager tout ce rien qui faisait désordre. Un désordre où personne ne s’y retrouve !

 

Alors ! C’et pareil quand tu me dis de ranger ma chambre parce que ça fait désordre. Et même, tu dis souvent : range ta chambre parce que ça ne ressemble à rien ! Parfois, je te demande de répéter comme si je n’avais pas entendu. Et là ! Tu dis : Non, Non, rien ! Mais je sais que tu sais que je l’ai bien entendu !

 

Oh !  Ma fille ! C’est compliqué ! Mais à quoi servirait la parole si rien ne l’entendait ?

 

Pourtant, tu as dit qu’il n’y avait rien ! Mais on entendait tout de même la parole ?

 

Ma petite fille que j’aime, je t’aimais avant ta naissance. Au début, tu n’étais pas là. Tu n’étais que le désir d’une femme qui voulait te donner la vie, et je te parlais déjà, sachant que ma parole était entendue. Avec toutes les paillettes que le médecin m’a montrées à l’hôpital, je n’avais que l’embarras du choix. Tu n’étais pas encore là et pourtant je t’ai parlé en voulant que tu aies le teint mat et les yeux clairs. J’ai parlé, et un jour tu es née.

 

Et, au tout début, c’était comme ça, il y avait des paillettes ?

 

Bien sûr ! Mais on n’appelait pas ça des paillettes. 9a ressemblait plutôt à des baguettes magiques. Et la parole en faisait ce qu’elle voulait, gentille et douce… Tu sais, il n’y a qu’une déesse pour avoir inventé une si belle vie et l’avoir si bien organisée. Toi aussi, tu seras femme et quand tu donneras la vie à des enfants, tu comprendras mieux ce que je te dis.

 

Moi, quand j’aurais des enfants, je ferais comme la voix, avec les baguettes magiques, ou plutôt les paillettes, je serais pleine d’imagination pour leur créer un monde merveilleux, bien organisé et aucun ne pourra dire que ça ne ressemble à rien !

 

Pourquoi me dis-tu ça ? Quelqu’un te l’a-t-il déjà dit ?

 

Oui ! Papa ! En regardant mes collages sur la boite de Camember, il a dit : ça ne ressemble à rien !

 

Eh bien ! Tu peux en être fière ! C’est seulement les hommes qui imaginent des choses soi-disant nouvelles, mais qui ressemblent à tout ce qu’il y avait avant. Il disent même qu’ils ont réformé les choses et certains vont jusqu’à prétendre qu’ils pratiquent la rupture… Pourtant la Déesse, au tout début, elle a tout inventé, et même ce qui n’existait pas.

 

Toi, Maman, tu m’as inventée avec des paillettes. Après, tu m’as mise au chaud dans ton ventre et avec ta parole tu m’as fait grandir. Papa, je ne l’ai jamais entendu me parler. Mais je l’entendais te parler de ce morveux qui allait commencer à bousculer ta vie. C’était moi, le morveux ?

 

Oui ! Mais c’était pour rire ! Ce qu’il voulait dire, c’était que ta naissance allait bousculer toute notre vie. Les hommes sont maladroits quand il faut changer quelque chose à leur petit train-train quotidien. L’aventure, ça leur fait peur, hors, élever un enfant, c’est une aventure !

 

Alors, au début, in peut dire que la création c’était une aventure !

 

Oh ! Ca oui ! Portant la voix n’avait pas peur de l’aventure. C’est comme si elle avait mis toutes ses paroles dans son ventre, pour donner naissance à la vie. Tout ce qui s’y passe, après, dans son ventre, ça lui échappait complètement, mais elle avait confiance. Par sa parole elle s’était lancée dans l’aventure merveilleuse de donner la vie et de créer toute chose nouvelle.

 

Ah ! Oui ! C’est pas comme Papa ! Il change tout le temps de voiture, mais la nouvelle est toujours comme la vieille. Quatre roues, un volant ! D’ailleurs, on prend toujours la même route et on s’arrête toujours sur la même aire d’Autoroute, et il dit que les autres, dans leur voiture, c’est des connards !

 

La mère et l’enfant se rapprochent, assises sur le bord du lit

 

Oh ! Faut pas le répéter ! Mais je découvre que tu observes bien les choses…Au début, il n’y avait pas de voiture et même pas de roue. Les hommes étaient devenus très forts parce qu’ils portaient tout sur leur dos. Mais ils se sont très vite sentis fatigués. Alors les déesses ont eu l’idée de donner vie aux ânes pour qu’ils portent les charges à la place des hommes. Mais les hommes, paresseux, sont montés sur les ânes pour ne plus avoir à marcher. Ils eurent besoins d’autres ânes pour transporter les charges. Par économie, les déesses ont eu l’idée de la roue pour faire des charriots.

 

Ensuite elles ont fait des chevaux, plus forts, pour tirer les charriots que les hommes chargeaient toujours plus. C’est ça qu’ils appellent le progrès ?

 

Oui ! Mais les premières à avoir domestiqué ces nouvelles montures, ce sont les déesses elles-mêmes. On les appelle les amazones. Elles ont tout inventé. Et de nos jours, il est resté ce nom dont elles sont si fières. Les fières amazones, elles chevauchent comme aucun homme ne sait le faire… Bon ! Maintenant, il est temps d’aller se coucher !

 

Quand je serais dans mon lit, tu me raconteras encore la vie au tout début ?

 

 

Acte unique. Scène 2

 

 

L’enfant se blottit sous la couette. La mère s’agenouille au pied du lit pour lui parler sans bruit, une main chaleureusement posée sur l’enfant. Elle est face au public. Elle murmure une chanson d’une voie douce et berçante.

 

 

Maman, tu ne m’as pas raconté quand la voix a créé l’homme !

 

Oh ! Ca, c’est une autre histoire ! Au début, il n’y eut que des femmes et des baguettes magiques, ce qu’on appelle aujourd’hui les paillettes. Mais les baguettes se sont habituées à la voix et bientôt, elles n’y faisaient plus attention. Alors la voix s’est dit qu’il faudrait créer quelque chose de nouveau pour attirer leur attention. Au début, du nouveau, c’était du nouveau ! Pas comme le nouveau dont les hommes se vantent aujourd’hui !

 

Oui ! Je sais ce que tu veux dire !

 

LA voix décidait alors d’essayer de faire un être nouveau qui aurait plus d’autorité sur les baguettes. Mais ça n’a pas très bien marché !

 

Ah ! Bon ! Et pourquoi ?

 

Les hommes ont pris le dessus sur les baguettes magiques, sous prétexte qu’ils sont nés avec cet attribut particulier qui ressemble à une baguette. Depuis, c’est eux qui décident de tout. Il arrive même qu’ils dominent sur certaines femmes sou prétexte qu’ils ont la baguette pour donner la vie. Tu sais, pendant des milliers d’années, ils ont eu tellement d’autorité que plus aucune femme ne pouvait donner la vie sans passer par eux. Ils avaient détruit toutes les baguettes magiques pour faire en sorte qu’il faille se servir de leur baguette à eux. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que des savants ont retrouvé l’usage des baguettes magiques. On a changé le nom pour faire croire à un progrès. Ce sont les fameuses paillettes dont je t’ai parlé avant. Beaucoup de femmes se sont battues pour retrouver leur droit à donner la vie quand elles le décident et surtout avec la paillette de leur choix. Mais ça s’est fait avec les progrès d’aujourd’hui.

 

Là ! Je ne comprends pas très bien !

 

Aujourd’hui, le mode de vie a tellement changé que les hommes ne sont plus très fiers de leur baguette magique pour la bonne raison qu’elle ne permet plus de donner la vie avec autant de réussite qu’avant. Les scientifiques disent que la fertilité des mâles est en baisse constante. Alors ils sont très contents d’avoir recours aux nouvelles méthodes de congélation des paillettes qui permettent de donner la vie quand on veut. Les hommes vont à l’hôpital et les médecins arrivent à faire fonctionner leur baguette. Mais c’est un peu technique, tout ça ! Retiens seulement que les hommes ne maîtrisent plus les baguettes magiques comme avant et que maintenant, ce n’est plus eux seuls qui décident de tout. Pour donner la vie, il convient d’un très gros désir de la maman et l’homme est invité à participer. Sinon, comment les femmes seules pourraient-elles avoir des enfants comme elles le souhaitent ?

 

Les hommes, ils avaient oublié que c’est la grande déesse qui les a créés par sa parole ?

 

Oui ! Je crois qu’ils l’avaient oublié ! Mais maintenant, on commence à leur rappeler toute chose de la création. Et la parole, ce n’est pas masculin ou féminin. Il faut bien qu’ils l’entendent.

 

Papa ! Il connaît toute cette histoire !

 

Je crois que oui ! Mais il ne sait pas bien la raconter ! Bonsoir, ma petite chérie que j’aime. Fais de beaux rêves.

 

 La mère s’éloigne sur la pointe des pieds.

La lumière s’éteint !

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 00:03

 

 

 

Oh ! Il nous porte comme de vulgaires planches, quatre par quatre entassés l’un sur l’autre. Tout en haut, sur sa tête, ça me donne le mal de plage ! Il est grand ce plagiste !

 

Aïe ! Tu m’as pincé ! Eh ! Eh ! Tu la sens, l’araignée qui a profité de la pénombre de l’abri pour nous enchaîner l’un à l’autre. Elle s’y connaît en toile. Le bronzé, tu vas voir, il ne va pas faire dans la poésie. Tiens, je t’avais prévenu, il nous jette sur le sable, sans même prendre garde à nos toiles. D’ailleurs, je ne l’ai plus ! J’espère qu’il va retrouver mon matelas ! Celui que j‘avais hier ! Il me protégeait drôlement bien du gros cul de la marquise ! Sûrement tout neuf !...

Le matelas ! Pas le cul ! Idiot !

 

Il nous a séparés. Bon ! Ca va, tu n’es pas trop loin ? Non ! Tu es à un demi-mètre !

 

Le soleil nous aveugle. Ses pieds soulèvent du sable. J’en ai plein les yeux... Ah ! Il nous redresse. Tiens ! Je l’ai pincé au doigt. Il n’avait qu’à être plus tendre avec nous ! C’est vrai ça ! On lui fait tout de même gagner sa vie en nous écrasant toute la journée sous les grosses fesses mouillées de ses clientes. Et puis nous devons entendre ce qui se dit sans broncher. Ca ! C’est ce qui m’est le plus difficile. T’en penses quoi, toi ? Mon copain de galère ! Je te saoule ! Attends. D’ici dix minutes, nous ne pourrons plus parler... Elles ! Autre que te saouler ! Elles n’arrêtent pas ! Hier, elles ont parlé d’un mort. Mais leurs chuchotements subits n’ont pas permis que je dénoue les nœuds du drame. Peut-être qu’aujourd’hui j’en découvrirai un peu plus !.. Ah !.. Bon ! Tu as entendu qu’il s’agissait de son amant, le notaire de Saint Martin ! En voilà une histoire ! Il doit y avoir des gros sous là-dessous ! Je rigole parce que nous, on a plutôt l’habitude que ça se passe là-dessus ! On a toujours des dessous dessus !...

 

Eh ! Tu rigoles ! Tu vas voir ce qui t’es réservé aujourd’hui ! C’est peut-être la douairière de machin chose, celle qui s’écrase toute la journée avec la crème de merde qu’elle se met partout. Rien que le poids des bijoux pose question parce que la crème sent le bas de gamme des rayons qui traînent près du sol. Si tu l’as toute la journée, tu vas souffrir ! A coups sûrs, elle demandera tout d’abord un second matelas et un parasol en plus. Les petits gars, dans l’espoir de la grosse pièce, ne peuvent rien lui refuser ! Quand tu entendras les sornettes qui sont débitées à longueur de sable, tu ne pourras même pas rire, de peur de faire des soubresauts qui risqueraient de te détruire sous la douairière de truc machin.

 

Certains messieurs passeront par là et s’étonneront de la rencontrer ! - Ah ! Quel bonheur de vous retrouver après tant d’absence, diront-ils en lui baisant la main, prenant soin de garder sur le nez leurs lunettes noires, certes, pour reluquer un cul plus loin, mais surtout pour ne pas la voir, bien qu’une ombre de honte lui fasse garder quelques discrets volants supplémentaires sur son maillot… Ben oui ! Une pièce, le maillot !... Tout de même ! Ou ce serait l’outrage à la décence !

 

Aïe ! Aïe ! Aïe ! Ce n’est pas mon jour ! C’est pour moi ! Je l’entends et j’imagine déjà ses gestes ! Moi qui aurais tant souhaité la marquise anorexique, malgré sa méchante langue ! Ouh ! Dis-donc ! Je le sens passer ! La journée va être longue ! Bon ! Je ne te parle plus car l’histoire commence ! On est chez les Torez ! Ecoute ça ! Mais ne ris pas ! Ah ! Si ! ça va ! C’est toi qui a la petite dame aux dents dures !

 

Mais oui ! Madame Torez ! Comment, mais vous n’êtes pas au courant ? Madame De La Housse reçoit très souvent Monsieur Torez. Il paraît qu’ils jouent à la canasta avec Monsieur De La Housse, qui est malheureusement dépendant de son fauteuil roulant, et le chauffeur ! Grande classe, celui-ci ! Il est à leur service depuis plus de vingt ans et fait un peu partie de la famille. Hubert ! Oui ! C’est Hubert ! Très serviable et courtois, bon !... Bon dans tous les domaines ! Vous voyez ce que je veux dire !

 

Oh ! Moi, je  ne vois presque plus rien ! Mais je suis très à l’écoute et perspicace ! Le fameux Hubert m’a toujours paru plus encore qu’un simple chauffeur ! Vous les soupçonnez de quoi ? Parce que le... Hubert là, certes il conduit Madame dans la Bentley, mais il pousse aussi Monsieur dans le parc et vers les commodités… Ah ! Je vois ! Au milieu de la partie de cartes, Monsieur se sent fatigué et Hubert le pousse jusque dans sa chambre, tout au fond de l’aile nord. Le jeu de canasta se poursuit dans l’aile sud sur un tout autre mode ! Tous les dessous se mélangent, dessous de carte, dessous de table, dessous de jupon, dessous de verre, et les sous-entendus s’entendent !

 

Eh ! Eh ! T’en penses quoi toi, des dessous ? Aujourd’hui, Ca sent le camphre. L’une des deux va bientôt se plaindre de son arthrose. Mais elle n’y pense pas encore ! Y en a trop à se mettre sous la dent ! Déjà le Monsieur Torez, il les fait fantasmer …

 

Vous avez tout compris ! Mais pensez-vous à Madame Torez, dans tout ça ? Imaginez la pauvre femme se plaignant et gémissant dans sa grande demeure en haut de la corniche. Seule avec deux servantes pour la distraire ! Pas de voiture, interdiction de sortir car Monsieur a des principes, mais surtout par obéissance au médecin qui traite la maladie mentale à fortes doses de tranquillisants. En fait, une grande mélancolique ! Et vous savez, la mélancolie, ça se soigne mais ça ne guérit pas ! Et tout l’entourage en souffre comme si c’était contagieux. Alors il vaut mieux prendre l’air ! C’est ce que fait Monsieur Torez ! L’air de rien ! Il n’en ferait pas un drame, si la pauvre disparaissait !

 

Ah oui ! Justement, ça fait très longtemps que nous n’avons eu aucune nouvelle de Madame Torez ! Peut-elle recevoir au moins des visites ?

 

Eh ! Eh ! Tu vas voir ! Elle va parler de la duchesse ! Une vraie grenouille de sacristie !

 

Mon amie la duchesse de Planier m’a assurée que le mois dernier, sa visite n’avait pas semblé lui plaire. Mais enfin, elle avait vu Madame Torez. Et, depuis, ce sont toujours les femmes de chambre qui répondent au téléphone. Jamais mon amie n’a réussit à la joindre. Nous n’avons donc plus eu de nouvelle depuis trois semaines maintenant !

 

Il l’a peut-être éliminée ?... Mais je rigole ! On ne devrait jamais penser des choses pareilles.

 

J’y ai pensé aussi ! (La douairière se trémousse et ça me fait si mal aux jambes que je dois serrer mes articulations.) Elle rit ! (Moi, pas !)

 

Il aura doublé les doses... C’est facile ! Ensuite, il rend les femmes de chambre complices de cette disparition en leur faisant miroiter quelques avantages en nature et en espèces trébuchantes, les derniers ayant l’avantage sur les premiers mais pas sans ! La nature prend souvent le dessus !

 

Eh ! Eh ! En tout cas, nous, nous sommes dessous ! Et tu vois à quoi elles pensent ! Tout est fermé depuis des lustres mais leur seul espoir c’est que quelqu’un trouve la clef de la serrure ! Enfin ! Façon de parler !

 

Comme vous y allez ? Je pensais plutôt à une chute malencontreuse sur le perron du domaine, ou une noyade accidentelle dans le bassin.

 

Le bassin ! Tu parles ! Le périnée oui ! En plus, on dit LE, mais c’est très féminin !

 

Pourquoi pas ! Ce Monsieur Torez me semble capable de tout, surtout dans la discrétion ! Pourtant, il est fort sympathique et tellement prévenant. Un jour, il m’a raccompagnée dans sa belle auto et pour rire, il m’a dit de bien fermer la vitre de ma portière pour que je ne risque pas de m’envoler. Il est drôle ! J’étais vexée tout de même, un peu !

 

Ah ! C’est sûr ! Elle aurait préféré qu’il accepte de boire un verre chez elle ! L’occasion de faire découvrir son intime se fait rare !

Tiens ! Monsieur Lamotte ! Regarde comme il se dresse, malgré ses soixante douze années ! Il va s’adresser aux dames ! Mais… Il enlève ses lunettes de soleil… Ce n’est pas habituel ! Une mauvaise nouvelle, probablement !

 

Ah ! Mesdames ! Ne savez-vous pas que Madame Torez est décédée, retrouvée noyée dans le bassin. Pourtant, il ne fait que vingt centimètres de fond ! J’ai l’impression de perdre une mère. Elle m’a tellement soutenu dans mes moments difficiles ! J’appréciais tant son accueil, et aussi celui de ses dévouées servantes qui doivent se lamenter. Je les trouve si charmantes sous leur tablier !

 

Allons ! Monsieur Lamotte, n’en faites pas tant ! Nous connaissons vos petits travers coquins. Tout ceci est bien normal ! Pour vous, les forces vives restent longtemps jeunes...

 

 Eh ! Eh ! La douairière a déjà une petite idée derrière la tête ! Ou plutôt… Mais je te parie qu’elle va se trahir !

 

Vos amies ne sont pas loin. Je les ai vues passer tout à l’heure. Monsieur Torez joue aux cartes, et les domestiques profitent un peu de la plage. D’ailleurs, je crois savoir que d’habitude, elles ne vont jamais plus loin que le long des barrières qui bordent notre petit domaine privé. Vous vous remettrez du décès de cette pauvre dame. Et puis je serai ravie de vous recevoir, même accompagnée des soubrettes que vous affectionnez ! 

 

Eh ! Eh ! Je te l’avais dis !

 

Certes, Mesdames, mais le plus délicat sera de mettre au grand jour tous les petits dessous de nos vies, quand les enquêteurs feront leur petit travail de routine.

 

Là ! Je m’effondre. Son gros potard a sauté en l’air, tout comme elle devait s’envoyer, dans quelques scènes perverses du château où ce beau monde se retrouvait souvent pour y vivre des dessous de parties de cartes. C’est sympa les cartes. C’est comme la vie ! Chacun cache son jeu ! Chacun son masque et la clef des serrures brille dans toutes les mains. Mais nous, les masques, nous les pesons toute la journée. Quel boulot !

 

Eh ! Eh ! Il ne faudra pas trois jours pour que nous en sachions plus que toute la brigade réunie. Si toutefois elle mène une enquête ! Dans ce beau monde, même les gradés de la gendarmerie portent des masques ! Tiens, le bon Colonel La Toise, Qu’est-ce que tu crois ? Le château ! Il connaît bien ! Je peux même te dire son surnom ! Tu ne le répéteras pas ! ... Francfort ! … Ouais ! Comme la saucisse ! … On devine facilement pourquoi il est le seul à ne pas connaître son surnom !

 

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29 mai 2009 5 29 /05 /mai /2009 22:38

Malheureusement, le Sénateur Chronoplus gisait à mes pieds, défiguré par la lance à triple tête d’un membre géant du soulèvement des rebelles. Ses yeux exorbités semblaient fixer mon orteil gauche comme pour lui reprocher l’ongle si fortement incarné. D’ailleurs, il me faisait souffrir. Et, malgré les onguents d’extraits de sauge sauvage et les cataplasmes de fraîches immortelles du jour, aucune amélioration ne se manifestait, au contraire de ce brave Chronoplus qui fut plus rapide à tomber qu’à se mettre en selle, ce qui aurait pu laisser présager d’une augmentation sensible de la rapidité d’exécution de ses actes. Je détournai les yeux pour sortir de mes idées improbables et sentis  la colère me saisir de plus belle, moi, fidèle parmi les fidèles, Claudio Stressius Dipaplus, colère qui me venait du ventre encombré de flatulences.

Mes dernières forces se rassemblèrent pour donner plus de poids à mon courage, et je fis involontairement un gaz ébouriffant à la vue de ce gigantesque soldat rebelle qui manipulait une triple lance avec la même aisance dont j’abuse quand je bouge le bras délicat d’une galante qui fait mine de refuser le baiser. J’eus pendant un instant l’impression de grandir en puissance et en volonté, justement ce qui me manquait le plus, du fait inavoué que je sois peu convaincu de mon choix en faveur de César. Je criai néanmoins à mes fantassins de ne pas regarder en arrière, surtout pour ne pas rater la première marche du forum, de ne pas considérer leur propre vie sauf après avoir juré fidélité à Rome, la grande Rome qu’il fallait sauver absolument quel qu’en soit le prix, ce qui fit sourire mon second qui m’expliqua que cette fidélité à Rome n’avait pas de prix puisqu’il n’y aurait aucune reconnaissance ni récompense sauf le plaisir d’assister aux jeux pour applaudir César, le pouce en bas.

C’est alors que je vis ce souriant et fidèle compagnon d’armes en difficulté, Bonus Fama Antimalus, qui disait souvent, pendant les nombreuses campagnes que nous avons menées : « tu as toujours le bon mort pour rire », ce qui s’appliquait parfaitement au pauvre Chronoplus mort avant la livrée. Le soldat géant l’attaquait avec sa lance de Neptune, et le forçait à s’adosser aux colonnes du temple de Vénus ce qui l’engageait à un corps à corps inégal, le casque de l’un contre le ceinturon de l’autre, tout près de la lourde porte fermée, derrière laquelle se réfugiaient les prêtres et les officiants, encore plus courageux qu’hier à se barricader. Le lourd assaillant énervé, celui que des soldats nommaient Haltausurcis, taillé comme un roc, assurément après avoir défiguré Chronoplus, venait de franchir la passerelle de bois, ou plutôt les quelques madriers, que nous avions maintenus sur les gradins de l’esplanade qui faisaient face à la colonnade du temple. A l’opposé de cette longue colonnade, fanfaronnait le Colisée que le soleil du soir embrasait de ses feux ocre et or. Il animait les ouvertures en dessinant des ombres fortes, et ce spectacle m’éloignait de la réalité. Mais pas pour longtemps !

Antimalus fit mine de reculer, puis glissa sur les marches du forum, déjà jonchées de diverse armes abandonnées et de flèches à moitié calcinées, ce qui le forçait, dans son mouvement spontané de rétablissement, à esquiver le coup du géant par une pirouette qui lui valu de s’étaler de tout son long en glissant jusque sous les madriers. Je me suis mis à rire, comme un gosse dans le péristyle de la maison quand il voit trébucher un esclave, en faisant pipi dans un angle. Le géant, Haltausurcis, dans son élan considérable, porta le coup dans le vide et, entraîné par le mouvement de sa lance diabolique, fit ventre sur les madriers, se coinçait le bras dans l’interstice qui les séparait, et terminait après retournement sur le dos, dans une flaque du grand forum dont l’eau était rouge sang et souillée de plusieurs viscères arrachées. Je me jetai alors sur lui, jugeant la situation à mon avantage et propice à exhiber tout mon courage et ma vaillance entière, malgré ce pouce douloureux qui me faisait par moment claudiquer. Je lui coupai la tête d’un coup maîtrisé, tranchant avec une telle violence que mon glaive fut détruit.

Un bien pour un mal ! Le bout du glaive cassé vint cisailler la lanière de ma sandale gauche et libéra mes doigts de pieds, au prix d’une fin de journée à terminer pieds nus, surtout à gauche ! Un autre soldat attaquait mon compagnon Antimalus resté étourdi dans sa chute, mais devant ma détermination, il détala comme un furet en essayant de se soustraire à ma vue sous les colonnades qui formaient cette perspective ombragée, alignée face au colosse de l’esplanade. Mais je le pris à son propre jeu et me cachai aussi, faisant signe par geste à mes fantassins d’encercler les constructions par groupe de seize pour adopter la formation de la tortue qui impressionne tant l’ennemi. Je leur précisai de garder les ruelles en contournant l’édifice jusqu’au temple de Rome qui prolonge celui de Vénus. Tout à coup, je me trouvais en situation de le poignarder dans le dos, le voyant tétanisé derrière l’énorme socle abandonné d’une statue de marbre qui n’a jamais été érigée, l’oreille aux aguets, espérant déceler mes pas. Je le poignardai sans état d’âme et béni le sculpteur de n’avoir pas dressée sa statue. Le vilain paraissait tellement perplexe à la découverte de cette absence qu’il n’avait plus la présence d’esprit pour réagir. De plus, je crus comprendre après coups qu’il profitait de la baisse de tension pour uriner tout son saoul ! Je reconnu après sa chute, l’intellectuel, grand admirateur de statues, le traître de Sénateur qui avait fomenté la rébellion, Fabius Erictus Bessonnius, du reste assez mal taillé pour les armes. Sa traîtrise n’avait eu d’égal que sa détermination odieuse à se hisser au rang des grands de la troupe de César, par ses discours pompeux sur l’art, alors qu’il n’avait ni l’étoffe ni la vocation de l’engagement envers la nation, détermination d’autant plus monstrueuse qu’il n’hésitait nullement à provoquer des complots qui compromettaient tous ses adversaires et dont César n’aura jamais découvert les origines, jusqu’à ce jour. C’est ce qu’il écrira dans « La guerre des Gaules » !

Antimalus piqua le tête de Bessonnius pour la hisser en trophée au bout de sa lance et pour haranguer les vaillants soldats qui redoublaient d’effort afin de vaincre l’ennemi maintenant défaillant. Mais ceux qui restaient groupés en tortue avec les boucliers sur la tête ne voyaient rien avant que je leur ordonne de rompre la formation. Ils firent alors avec lui le tour des temples et revinrent au colosse en victorieux, par l’allée des colonnes, résonnante de leurs cris.

 Déjà les prêtres chantaient des hymnes dans le sanctuaire et Vénus, pour cette fois, entendit leur dévotion au point que l’ennemi semblait battre en retraite. Le soir tombait et les ombres s’allongeaient sur les façades ocre et rouge. L’armée défaite semblait plus nombreuse encore et cela honorait notre vaillance en satisfaisant notre fierté de combattants fidèles. On en dénombrait une bonne trentaine plus au moins usés au combat, et apparemment démotivés devant notre nombre, sûrement abusés par les mauvaises informations qu’avait expédiées Chronoplus.

Comme je contemplais cette retraite, un de mes hommes tomba sur ma sandale, à droite. Par réflexe, je tournai ma lance vers l’arrière et pointai le ventre de l’assaillant. Il marchait d’un pas décidé suivi d’un jumeau et tous les deux vinrent s’empaler comme des automates. Le poids de ma prise fut tel que je lâchai tout et glissai sur le pavé maculé de boyaux gluants. Mon dos heurtait sévèrement l’angle du socle de marbre qui soutenait le colosse et je perdis connaissance. Tous mes soldats me crurent mort. Et c’est peut-être la raison de ma survie. Dans sa retraite, l’ennemi ne fit aucun cas de mon cadavre, que l’ombre du colosse recouvrit bientôt, et qu’aucun de mes homme ne tentait de réanimer, ce que je leur fis payer sévèrement.

Dans les sous-sols du Colisée, nos prisonniers criaient grâce pour le prix de quelque révélation, la plus part du temps mensongères ou encore source de zizanie entre nous. Mais chacun de mes officiers en demandait plus et faisait signe aux bourreaux d’insister, avec des gestes explicites qui faisaient monter l’appréhension des condamnés. Les torches faiblissaient mais le son des trompettes de la victoire se rapprochait, rythmé par le martèlement des pavés sous les sabots de la garde rapprochée de César. Toute la troupe se mit en ordre serré jusqu’à l’entrée principale du Colisée. Les torches illuminaient les hauts murs de la façade quand les chevaux se furent alignés les uns aux autres afin de laisser passer le grand César, sous le salut impérial de sa garde.

César lui-même descendit aux sous-sols où nous l’acclamions par des cris de victoire, malgré notre fatigue, en prenant soin de rectifier au mieux notre tenue. Fort de ses propres expériences de bataille, il honorait bientôt chaque soldat pour sa vaillance et mesurait ses efforts à ses odeurs et aux traces du combat sur les fers et le cuir des ceinturons. Etonné de voir l’état de nos sandales ou, pour certains leur disparition, il ordonna de cesser le travail en remarquant un prisonnier bien mal en point. Il chercha son regard et, sans le trouver puisqu’il avait tourné, lui dit néanmoins ceci : « Toi aussi, Pompée, tu es devenu mon ennemi ! Regarde-moi, si tu le peux ! Ne t’ai-je pas fait marcher à mes côtés pour partager avec toi mes moments de gloire les plus précieux ? Je vais te montrer ma mansuétude pour que tu découvres à quel point tu te méprends sur mon compte. Et je serai magnanime, quand bien même tu ne daignes pas m’adresser un signe de remerciement, les yeux dans les yeux ! Qu’on le libère et je le soutiendrai moi-même jusqu’à ses proches, non sans vider ses poches pour avoir le nom de tous les rebelles que Bessonnius a cru bon de soulever.

S’adressant de nouveau à Pompée, et sur un ton de condescendance humiliante : « Ce que je te souhaite, c’est de vivre vieux maintenant avec cette pensée permanente que tu me dois la vie. Retourne dans ta province et meurs de cette seule pensée que tu n’auras jamais pu te hausser jusqu’aux lanières de ma cheville. Quand à ton bras droit, ce fidèle compagnon d’armes dont tu étais si fier, Flavius Gratepus Malautrus, son état ne nous permet pas d’en faire un bon gladiateur et ma main l’achève dès cet instant pour éviter d’avoir à supporter plus avant ses cris et ses gémissements. Je sais qu’il était promis à ta fille ainée. Mais celle-ci m’appartient déjà et se prépare dans mon palais à festoyer avec les miens, dans le service et l’honneur d’espérer être pour un soir la cible de mes avances les plus tendres et pressantes. »

César a soutenu Pompée jusqu’au milieu de la haie d’honneur que lui réservait sa garde montée. Puis il l’a abandonné à ses maigres forces pour le voir se traîner dans l’ombre d’une colonne avec l’espoir que les siens viendraient le chercher.

Les hurlements reprirent sous le travail des bourreaux et les futurs gladiateurs furent sélectionnés tandis que les autres étaient lentement achevés, à mesure que les révélations devenaient plus précises, et aussi, plus fantasques. Les chevaux impériaux s’éloignaient avec les trompettes et les torches, laissant l’odeur agréable de leur crottin qui nous changeait des odeurs du massacre. Je pensais pendant un long moment au fastidieux nettoyage des mosaïques et de tout le dallage du forum dont César me chargerait bientôt et je ne savais pas encore s’il me viendrait le courage de le remercier de la confiance qu’il me manifesterait. Mais l’ongle incarné me rendit à la dure réalité.

 La nuit se faisait de plus en plus noire jusqu’au lever timide du tout premier cerne lumineux de la nouvelle lune, apparemment fatiguée elle aussi. Un long mois de paix se proposait sur Rome et les prêtres n’eurent de cesse de bénir les Dieux tout au long de cette nuit de victoire et de boisson. Ils les remerciaient de leur avoir inspiré l’idée excellente de bien verrouiller les portes de l’intérieur afin de protéger bassins et mosaïques sacrés. Au palais, les festivités avaient commencé bien avant l’arrivée de César et les cœurs débauchés confondaient volontiers les grappes de jeunes filles avec les corbeilles de fruits ou les coupes de ce doux vin abondement versé.

On le pense mais nul ne l’a jamais certifié, César donnait ce soir là un petit fils à Pompée dont le nom aurait été Vittorio Colapsus Undeplus.

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28 février 2009 6 28 /02 /février /2009 20:11

Fabrice manquait parfois l’école. Des crises de rhumatismes articulaires l’obligeaient au repos. Mais ce matin là, un lundi, il se levait tôt, content de retourner au lycée, dans cette classe de cinquième qu’il avait dû redoubler pour les raisons citées plus haut.

Son premier cours serait à quatorze heures, un cours de dessin. Madame Pinceau, un pur hasard, l’animait sans grande passion mais honorait Fabrice des meilleurs notes pour récompenser son travail et ses talents. Cet après-midi, Fabrice n’arriverait pas les mains vides et se sentait fier du travail qu’il avait réalisé. Comme il appréciait particulièrement le crayon, il avait réussi une très grand reproduction de la photographie bien contrastée du visage d’Apollon, une célèbre statue du patrimoine romain, reproduction conduite patiemment grandeur nature par la méthode du quadrillage, centimètre par centimètre.


Mais ce lundi matin lui réservait des surprises. Il voulait bien faire et se leva d’un bon pied pour la reprise de ses activités. Tout souriant, avant sa douche, il se rendit autour de la table où les aînés prenaient déjà leur petit déjeuner. Le père était là, qui devait déposer certains au métro sur son parcours. Il accueille Fabrice en remarquant sa mauvaise mine.


« Tu as le teint bien grisâtre ce matin. Tu ne devrais pas te masturber pendant la nuit au lieu de dormir ! »


Fabrice eut soudain envie de rentrer sous terre et de se recouvrir de la moquette. Il sourit pour garder une certaine contenance devant ses frères aînés qui ne dirent mot et rirent sous cape, connaissant un bout de la chose. Fabrice sentit le rouge l’envahir depuis les pieds jusqu’aux oreilles. Dans son pyjama, il eut chaud et ne voulut pas se résigner à baisser les yeux. Il fit comme si ce n’était pas grave mais il connut la honte et la culpabilité, tout ceci mêlé au trouble d’avoir un père aussi maladroit et humiliant.

Le petit déjeuner ne restait pas pour autant sur la table et manger en regardant attentivement son bol et sa tartine beurrée évitait d’avoir à soutenir le regard des autres. Qu’il furent bénis, ce pain et ce beurre qui détournèrent l’attention. Les yeux ennemis finirent par s’éclipser et la voiture par démarrer. Fabrice s’en trouva mieux et plus léger.


Il voulut faire bien malgré tout et s’en fut visiter sa grand-mère alors hospitalisée pour une opération grave. Ses horaires lui permettaient de faire un saut à son chevet, non sans avoir acheté un petit bouquet de fleurs qui lui ferait très plaisir. « Ma visite sera très appréciée ! » se disait-il sur le chemin. Quand il entrait dans la chambre, son bouquet dans le dos, le sourire de l’aïeul l’invita au gros bisou collant traditionnel. Grand-mère se réjouissait de cette visite inattendue quand Fabrice lui présentait le bouquet. Il reçut alors un train d’injures auquel il ne s’attendait pas. Ce « tu veux ma mort ? » lui glace encore la colonne vertébrale comme si un sabre la remplaçait. Les œillets blancs n’avaient rien produit de leur effet escompté et Fabrice regretta d’avoir pris de son argent de poche sans se renseigner d’avantage sur le choix des fleurs à offrir selon les circonstances. Mais, à douze ans et demi, il ne se doutait pas de l’importance d’avoir à respecter les convenances pour faire le bien !


Décidément, ce jour n’était pas un jour ordinaire.


De retour auprès de sa mère, Fabrice s’inquiétait de savoir si son intention pouvait garder une trace de … Il ne savait pas de quoi, mais la réponse lui restera : « Ce n’est pas grave » Rien n’est grave, finalement. « Le bien ou le mal ? » Il a su dès ce jour qu’il ne résoudrait jamais cette énigme.


Après le repas qu’il n’a pas avalé avec plaisir tant son cœur était ailleurs, il prit son dessin pour partir au lycée, n’étant nullement inquiété par les cours qui suivraient, mais plutôt par l’accueil de Madame Pinceau, devant ce travail sur lequel il s’était si longtemps appliqué. Toute sa palette de mines s’étalaient encore sur le bureau de sa chambre, depuis la plus dure à la plus grasse et les papiers buvard noircis pour chaque dégradé nuancé encombraient la corbeille à papier. Il souhaitait bien recevoir quelques félicitations et encouragements de la part d’un professeur de dessin.


C’était sans compter sur la mauvaise foi des adultes. Madame Pinceau le reçut en émettant des doutes sur la méthode. « - Mais, vous l’avez décalqué ! - Non ! Madame ! Je l’ai reproduit. Vous pouvez voir encore la trace des petits marques faites sur les marges pour tirer le quadrillage au centimètre ! - Comment ! Vous êtes insolent en plus d’être menteur ! - Je vous assure…- Taisez-vous ! Vous me présenterez des excuses quand sera présent monsieur le surveillant général et je vais faire prévenir votre père. »


Fabrice était déconfit ! Il n’a pas pleuré mais sentit monter toute la colère que provoquent l’injustice et l’humiliation. Le père, bien qu’aillant assisté au travail réalisé à la maison, ne défendit nullement son fils et cette « lâcherie » l’encourageait encore plus à ne jamais croire en la justice des adultes.


Il aura présenté ses excuses, dans les jours suivants, mais comme un comédien, avec la distance qui convenait pour éviter de ressentir une fois de plus la honte et l'humiliation.

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30 novembre 2008 7 30 /11 /novembre /2008 19:01

 

"Maman, je m’ennuie."

"Ah ! Oui ! … Et comment ça fait pour toi ?"

"Quand je m’ennuie, je suis triste. Dans ma tête, ça fait plein d’idées bizarres. Et souvent, c’est comme si je rêvais."

"C’est merveilleux ! Peut-être découvres-tu le monde imaginaire ? Ca veut dire que notre pensée fabrique des images. Elle imagine."

-           "Mais alors, le monsieur qui peint ! Il fabrique des images, donc, il imagine."

"Bien sûr ! A la prochaine occasion, tu lui posera la question. Je sais que ça lui fera plaisir. Et sa réponse te surprendra sûrement."

"Ben ! Tu sais ! J’ai rencontré un champignon géant. Et il m’a parlé."

 

-      "Oh ! Raconte-moi ! Il n’y a pas de secrets, au moins ?"


Voici l’histoire que l’enfant raconte à sa maman.


Je marche sur la mousse. C’est l’automne je crois. J’évite les grands bouquets de bruyère. Ils sont tout bleu. Leur couleur éclate au soleil. Ensuite, parfois, je marche sur des rochers plats avec du vert dessus. Tu sais, ça glisse quand c’est mouillé ! Papa dit que c’est du lichen, une plante tellement petite qu’elle pousse sur la poussière. Je regarde où je marche parce qu’il y a des crottes de biques. On dirait des olives noires. Mais ça colle. Tout d’un coup, je vois un grand champignon. Il est grand comme moi. J’ai l’impression qu’il est venu à ma rencontre. C’est peut-être pour que je m’ennuie pas !

Il me dit : "bonjour, comment tu t’appelles ? Moi ! Je m’appelle "Amamite" ! Et personne ne me touche." Je lui réponds que mon nom c’est Gilles et que j’aime bien quand Maman me touche sur le dos, avec ses mains chaudes ! Après, je souris en voyant le rond de son ombre sur l’herbe. On pourrait s’allonger pour se rafraîchir. Après, je remarque qu’il ressemble à un grand parasol avec des voiles de drap qui sèchent en dessous. C’est comme si quelqu’un les avait rangés pour qu’ils sèchent. Je m’approche pour en décrocher un mais il casse et ça lui fait pas mal. "Amamite" se secoue et grandit un peu, juste un peu pour que je ne le touche plus. Alors, je m’assieds à son pied et m’appuie sur son tronc tout blanc. Il est froid et je me rafraîchis en baillant. Son ombre se referme sur moi et je m’endors.

Quand je me réveille, "Amamite" a tellement grandi que son tronc m’entoure des deux côtés, comme pour me servir de fauteuil. Et puis, en fait, j’ai vu ma trace quand je me suis levé. Et puis "Amamite" a disparu.


-    "Je crois que son nom c’est amanite, avec un "n" parce que c’est le nom d’un vrai champignon très dangereux" dit sa maman. "Son chapeau est rouge avec des taches blanches."

-         "Mais je n’ai pas pu le voir sur le dessus parce qu’il était beaucoup plus grand que moi !" répond l’enfant.

-      "Tu as beaucoup de chance ! Moi, je n’ai jamais rencontré un champignon géant qui parle !"

-      "Pourtant, Maman, quand tu m’avais déguisé en papillon pour la fête de l’école, tu avais bien imaginé !"

-   "Oui ! Mon chéri ! Je vois que tu aimes bien apprendre des nouveaux mots ! Et ça me fait très plaisir ! Maintenant, est-ce que tu t’ennuies encore ?"

-      "Non ! Maman ! Quand je m’ennuierai, j’imaginerai plein de choses."

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