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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 08:04
    - « Le masque horrible de cette femme s’éclatait à me faire peur » dit la jeune fille feignant  de sourire sans parvenir à masquer son angoisse, tressautant à chaque apparition des images dont elle fut témoin pendant le constat policier. Le préposé à la frappe cru bon de noter sur la déposition que la demoiselle jouait sur les mots.

Elle n’aurait jamais pu imaginer que de tels actes pouvaient avoir lieu dans un quartier aussi huppé de la ville. Pourtant, son frère aîné lui offrait souvent et depuis longtemps des spectacles d’horreur en louant des films terrifiants qu’il visionnait dans sa chambre transformée en home-vidéo, avec écran géant et super sono.

Sa nuit s’était normalement déroulée mais le cri dont elle se souvient la réveilla bien plus tôt que d’habitude, vers neuf heures, confiera-t-elle. Le policier, surpris par cette notion du temps reprend :

- « vers neuf heures ? 

- Oui, vous semblez surpris ! Quelque chose ne va pas ?

- Non, attendez ! Ici, c’est moi qui pose les questions et je ne vous conseille pas le faux témoignage parce que vous encourez la prison ferme ! » L’inspecteur adoptait un ton volontairement pesé mais tout en même temps paternel.

 

    Ils lui font reprendre toute l’histoire de ce réveil, pour vérifier qu’elle ne ment pas. La jeune fille dit alors s’être couchée tard, vers une heure trente, et avoir été réveillée très tôt, vers neuf heures.

- « Mais ! C’est tard ! dit l’inspecteur.

- Non, c’est trop tôt ! Ca déchire ! Je me lève d’habitude autour de midi ! a-t-elle repris, et, poursuivant : ce matin là, personne n’a voulu se lever… Ah !… Oui !… Il faut dire que j’étais seule dans la maison. Mais je pensais que les voisins se seraient précipités… Mais !… Non !… Pas même leur chien !… Trop con ce chien ! 

- Ce n’est pas drôle ! Mademoiselle ! dit l’inspecteur en faisant semblant de hausser le ton. On aurait dit qu’il souriait sous cape. Vous n’avez pas bronché ! Moi, ce que j’ai vu sur la scène du crime c’est un visage déchiqueté. Et vous, vous étiez dans votre lit bien tranquille ! Pourtant ce cri ! Il vous a bien réveillée ! Très tôt ! 

- Oui ! Mais c’est tellement souvent que la voisine pousse de tels cris. Son époux, ou plutôt son mâle, la massacre régulièrement. Mais je crois que cette fois, il y avait un petit  plus !… Le chien, son chien à lui, il aboyait différemment. Là, c’était inhabituel !… D’habitude, il semble les accompagner dans leur bagarre comme s’il jouait avec eux. Mais là, je crois que la voisine avait du s’échapper du jardin. Probablement, elle avait déjà passé le portillon. Le chien, il est joueur dans son enclos, mais il ne sort jamais. Elle a du se faire manger par un autobus !… Non !… Là ! Je vous raconte tout ce qui me passe par la tête, mais c’est des conneries ! Je n’en sais rien ! Après tout ! J’étais au lit et je m’étais couchée tard. J’avais bien dormi et somnolais encore volontiers. A votre arrivée, sur le coup de midi, rien n’a changé ! 

- Mais qu’est-ce que vous voulez dire ? Je ne comprends rien, s’étonne l’inspecteur.

- Ben ! J’ai même pas eu le temps de prendre un café ! Alors j’ai toujours envie de somnoler ! Vous êtes arrivés et hop ! Vous m’avez cueillie au saut du lit ! Et moi !…Sans café !… 

- Bon, ça suffit ! Vous avez vu dans quel état elle est, la victime ? Avec une main sur le bas du ventre, ça n’explique pas qu’elle ait eu envie de fuir ! Elle aurait plutôt pris des coups ! Vous n’avez rien entendu en plus de ses cris ? Le ton de l’inspecteur s’est fait plus confidentiel.

- Si ! J’ai entendu son mari partir en bécane. Il tire toujours à fond sur les manettes. Je reconnais le bruit de sa Honda. Quatre cylindres, quatre temps, une mille, en centimètre cube ! C’est lui qui m’a tout appris ! soupire la jeune fille en croisant les bras.

- Vous le connaissez bien ? s’étonne le policier.

- Oui ! répond-elle. Quand il boit, et c’est très souvent qu’il boit au goulot quand sa femme n’est pas là, il s’amuse à rouler sa langue comme s’il voulait rouler une pelle !… Oh ! Pardon !… On ne dit pas ça ! N’est-ce pas !… 

- Et ! A qui voudrait-il rouler la chose comme vous dites, quand sa femme n’est pas là ? demande l’inspecteur qui craint le pire.

- Ben ! Je ne sais pas !… Moi, j’en voudrais pas !…D’ailleurs, je ne sais pas ce que je fous chez lui quand elle n’est pas là !… Ah !… Si !… Son café, il est vachement bon ! »

C’est à ce moment précis qu’elle a sorti son petit carnet coincé dans la poche serrée à l’arrière de son jeans moulant, en arrachant les pressions.

Elle le jeta sur le bureau en lui faisant signe qu’il apprendrait des choses bien salées en accompagnant ces mots de la main, par les gestes qui vont avec. Ensuite, elle s’est croisé les bras sous la poitrine qu’elle souleva légèrement pour égayer les yeux de l’inspecteur qui avait tendance à les laisser tomber.

- « J’ai l’impression que vous vous endormez, Môsieur l’inspecteur ! 

- Non ! Non ! s’ébroua-t-il en visant le décolleté survolté. Mais je cherche à comprendre !… Enfin !… Je ne sais plus !… Continuez ! 

- Continuer à quoi ? dit-elle en redressant le dos et serrant un peu plus ses bras croisés. Vous voulez que je mime les scènes que je décris avec délice dans ce petit carnet ? »

Elle se jette sur le bureau pour écraser le carnet que l’homme allait ouvrir. « Et puis non ! Non !… Je ne veux pas que vous le lisiez !… C’est personnel !… D’accord, j’ai des relations avec ce gros porc de voisin. C’est lui qui m’a tout appris quand elle n’est pas là ! D’ailleurs, elle n’est jamais là parce qu’elle doit subvenir au besoin du ménage. »

 

    Tous les deux, l’inspecteur et la jeune fille ont repris leur place assise sans mot dire.

 

    - « Vous les avez déjà vu se battre dans le jardin ? pose l’enquêteur.

- Oui ! Aussi souvent qu’il boit !… Tous les jours !… »

Elle courbe son corps en arrière comme pour manifester son soulagement d’avoir lancé une vérité décisive. Les mains sous ses cuisses, elle se baisse maintenant vers le bureau pour dire encore un secret à l’inspecteur.

- « Je m’en fous d’elle ! Je n’attends de lui qu’une chose,  le plaisir. Mais leurs histoires, laissez tomber !… C’est pas de ma faute si elle est dans cet état !... »

 

    L’inspecteur fait un tour sur sa chaise pivotante.

- «  Mais c’est pas trop tard pour constater les dégâts ? avance-t-il comme s’il ne savait par quel bout reprendre.

- Quels dégâts ? s’étonne Léa.
- Les dégâts que vous avez fait dans ce couple ! c’est à ça que je pense, dit-il.  Bon, reprenons plus simplement ! » coupe-t-il pour avancer dans son enquête. Le cas de cette jeune fille commence à l’intéresser mais il faut le mettre de côté en ce moment. Il se promet d’y revenir plus tard, ne serait-ce que pour ne pas faire partie de ceux qui s’en foutent.

- « Pendant trois nuits, vous êtes sortie plus tard. Mais tu permets que je te tutoie, Léa ?  A la quatrième nuit tu rentres un peu plus tôt et tu dors bien. Mais tu es réveillée par ce cri affreux et tu laisses tomber en te disant que c’est encore ta voisine. Pourtant, le chien ne fait pas comme d’habitude. C’est un détail important…Tu dis que tu es réveillée trop tôt, à neuf heures, par ce cri effrayant…"

- Effrayant ! Je n’ai pas dit effrayant ! Non, j’ai dit inhabituel !… Surtout le chien !… Quand ils se battent, jusque sur la pelouse qui se trouve sous mes fenêtres, le chien paraît jouer avec eux en aboyant comme pour les exciter. Il ne se doute pas qu’ils ont oublié de jouer depuis longtemps, sinon comment accepterait-il que son maître se fasse attaquer ? Un chien dressé n’a qu’un seul maître.

- Et ce chien, il aboyait comment cette nuit-là ? 

- Eh ! Bien ! J’avais l’impression qu’il grognait en voulant manger une proie, juste comme avec son vieux ballon pourri dans un de ses jeux favoris. Il gesticule dans tous les sens jusqu’à le déchiqueter. Même le maître n’arrive plus à l’arrêter dans ces cas-là. » En parlant, Léa recolle ce petit pansement qui n’adhère plus trop à son bras gauche.

- « Ne me dis pas que c’est le chien qui t’aurait mordue ! Une idée comme ça qui me passe par la tête !… 

- Si ! Justement ! Hier soir, en rentrant, le chien m’a montré les dents. C’est parce qu’il était dehors sur la chaussée. Je l’ai appelé : Jocko ! Il me connaît bien ! Jocko ! Qu’est-ce que tu fais dehors ? Je ne le caresse jamais. C’est la brute qui me l’a interdit !… Il était là puisque j’ai sonné pour qu’il ouvre le portillon. C’est à ce moment précis que le chien a sauté sur mon bras. Je ne m’y attendais pas. Mais rien de grave…

- Le bouton de sonnette, il est où ? L’inspecteur n’en avait pas vu.

- Il est sur le muret à droite du portillon. 

- Et tu sonnes en appuyant dessus avec ton bras gauche ? s’étonne-t-il en flairant un détail impossible.

- Oui ! Vous feriez pareil ! Le bouton est à l’intérieur, dans le jardin. Il faut le connaître pour sonner. Bien peu de gens s’y aventurent d’ailleurs à cause du chien. C’est un Rottweiler énorme. Un vrai monstre. Elle croise les bras.

- Quand nous étions sur les lieux, toute à l’heure, une voisine criait depuis son portail. « Menteur ! Menteur ! Vous inventez tout ! » J’avais l’impression qu’elle s’adressait au voisin. Tu en penses quoi, toi qui connais le quartier ?  sympathise le policier.

- Elle voulait lui dire que l’accident, c’est du pipeau, parce que c’est lui qui l’aurait tuée. Mais on n’en sait rien. Après tout, s’il n’y a pas de témoin ! Moi, je dirais que c’est le chien qui l’a déchiquetée. A voir son visage !… » A ce moment là, la jeune fille laisse paraître un visage triste. Il blanchit tout à coup quand elle revoit ce visage dont elle a vite détourné les yeux. Elle va tout dire.

 

- « Je l’ai entendu crier à son chien : attaque ! Jocko, attaque ! Attaque ! Et comme Jocko n’attaque jamais dans le jardin parce qu’il est dressé pour y garder les gens immobiles jusqu’à l’arrivée du maître, il fallait que la scène se déroule dehors, sur la chaussée. Ce salaud avait du faire sortir sa femme pour que son chien l’attaque. Elle a eu juste le temps de crier une seule fois Jocko, en désespoir de cause, mais c’était trop tard. Quand il a sauté, c’est fini. Il ne lâche jamais sa proie. 

- Tu as tout vu alors ! Et pourquoi nous l’avoir caché jusque là ? Gueule-t-il.  Tu te sens coupable ? Tu veux protéger le mec ?… Depuis ta fenêtre, tu vois tout ! Si ça se trouve, tu t’es régalée parce que tu ne l’aimes pas, cette femme ! »

Léa le coupe.

- « C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! » Léa croise encore ses bras et anime la fraîcheur de son décolleté, lequel accapare les yeux du policier. Il se calme.

- « C’est un salaud, un ivrogne, un pervers, un manipulateur de première. Je la plains. C’est une victime, comme moi. Je suis victime de ses chantages. Il m’a entraînée dans des trucs pas possibles et il me menace de tout dire à mes parents s’il doit un jour se plaindre de moi. Si je fais pas ce qu’il veut, quoi ! 

- Je vois que tu es rudement bien habillée. Montre Cartier, chemisier Cardin, il te gâtait ! constate l’inspecteur qui ne la prend pas tout à fait en pitié. Il poursuit : tu as vu que le chien l’a déchiquetée. Le médecin légiste confirmera ton témoignage. Il faudra que tu racontes tout ce que tu as vu en soulevant les rideaux. Mais il te faudra aussi expliquer au juge pourquoi tu n’a pas prévenu la police. Ce sera à toi de montrer combien le voisin te fait peur au point de ne rien oser dire. Mais heureusement que tu te lâches maintenant. »

 

    Léa ferme les yeux et revoit cet infâme bonhomme dans un se ses rictus favoris. Elle laisse échapper une grosse larme, puis un long sanglot, puis, les mains sur le visage, elle s’effondre. Dans ses gémissements, elle avoue s’être laissée entraînée dans des situations sordides dont elle a honte, se reprochant sans cesse d’accepter qu’il la paye. Elle dit s’abaisser de plus en plus à ses propres yeux au point de penser qu’elle ne mérite pas autre chose que de se laisser détruire par cet ignoble individu. Elle se sent un peu libérée d’eux, de tous les deux qui abusaient volontiers d’elle quand ils ne s’engueulaient pas. Elle avoue que la collection de DVD renseignerait bien l’inspecteur, en le prévenant de l’horreur des perversions qu’il y trouverait.

    Après quelques longues respirations, Léa boutonne un peu plus haut son chemisier et se sent plus légère d’avoir déchargé toute cette marchandise nauséabonde. Il lui reste tout de même à confier l’essentiel à l’inspecteur qui lui paraît tout disposé à l’écouter pour terminer l’interrogatoire.

- « Il faut que je vous dise… Mes parents sont des parents adoptifs… Je l’ai su par un vague cousin venu un jour d’on ne sait où. J’avais dix ans quand il m’a tout dit. Dans le tas, je n’avais retenu que ça : je suis adoptée et mon frère aussi. J’ai toujours eu l’impression que mes vrais parents étaient comme ces voisins, des gens bizarres dont les mœurs douteuses avaient eu pour conséquence deux enfants qu’il n’aurait pas fallu garder…J’espère que votre enquête ne dira pas que ce sont mes vrais géniteurs ! »

 

    Léa pleure en craignant que le pire ne soit pas encore arrivé.

 

 

 

 

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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 22:45

En ce vendredi 13 du mois de mai, l’air est encore sec après cette première journée chaude. La rue des Somnambules, sombre sous les réverbères espacés, laisse résonner les pas sur le vieux pavé patiné. Sous le grand porche du numéro 13 reste blotti le fou qui écoute les pas pour reconnaître s’il vient un homme ou une femme dont les enjambées sont plus courtes. Le bougre a pesté toute la journée contre son employeur sur les quais de la Gronde, cet employeur qui le rend corvéable à merci en le menaçant constamment de le renvoyer pour son comportement « bizarre ». « Ah ! Ils savent en profiter des malheureux ! » marmonne-t-il dans sa barbe de trois jours en lâchant nerveusement le cran d’arrêt de son couteau.

Des pas se rapprochent et le bougre reste tapi dans l’ombre de la porte cochère. Il reconnaît les pas d’une petite femme sur ses talons aiguilles. « Ah ! Ils savent en profiter des malheureux ! » Le cran d’arrêt fait un petit clic qu’il est le seul à entendre.

Quand elle arrive au numéro 13, il se jette dessus et prend soin de l’empêcher de crier en plaçant son foulard rouge sur sa bouche. Dans le même temps, il saisit son bras gauche et le tord dans son dos pour la pousser facilement sous le porche.

Pourquoi elle ? Se demande-t-il en marmonnant sa colère. « Ils savent bien en profiter ! » Il se pose la question inverse, pourquoi pas elle mais il n’a pas plus de réponse que pour la précédente. Alors, il ne s’en pose plus. « Ah ! Ils savent bien en profiter ! »

 

Par contre, nous qui menons l’enquête, nous nous posons encore des questions, car plus jamais personne n’a revu cette femme depuis la nuit du 13 mai. Qu’est-il arrivé ce soir là et quelle succession d’événements retracera cette histoire mystérieuse ?

Nous avons entrepris tout d’abord d’interroger son voisinage pour mieux cerner sa personnalité, et nous découvrons très vite que Madame Lambier, originaire de Toranne, cette petite ville sur la Gronde, maintient une liaison discrète avec un Monsieur très bien. (Dans ces petites villes de province, la discrétion se partage volontiers pourvu qu’on n’en parle pas sauf à confesser qu’on ne devrait pas le savoir.) Ce Monsieur est un notable dont l’épouse, très malade, ne peut disposer d’elle-même et vit placée dans un centre spécialisé, bien adapté à ses troubles neurologiques dont on ne connaît pas l’origine. Aussi le plaint-on, ce Monsieur Creuset dont l’épouse est si handicapée ! Certains évitent tout de même de lui donner l’absolution et vont jusqu’à suggérer que c’est lui qui l’aurait rendue folle en raison de son infidélité notoire ! Mais ces données sont colatérales à l’enquête.

Le premier fait avéré se résume à la visite certaine, dans cette soirée du 13 mai, de Madame Lambier chez Monsieur Creuset qui nous affirme l’avoir quittée vers 22 h 30. C’était hier ! Mais nous suspectons ce séducteur de ne pas dire toute la vérité et de s’intéresser d’avantage aux avantages de l’inspectrice, la Major Bonjeu, qui n’a, ni les yeux dans sa poche, ni la trentaine. Nous non plus, simples gendarmes, nous n’avons pas les yeux dans nos poches malgré la trentaine passée, et savons déjà comment la Major Bonjeu va se servir de ses fiers arguments pour décrocher les confessions du bon Monsieur.

D’après le passeur, Madame Lambier aurait traversé la Gronde autour de 18 h et s’en serait retournée vers 23 h 40 pour traverser en sens inverse, chose que le passeur lui aurait volontiers accordé si elle avait pu régler le montant du passage. Mais la dame n’avait pas de sou et pour le passeur, « un sou, c’est un sou, comprenez-vous ! » La Major s’est mise alors dans la peau de cette femme pour deviner sa réaction au refus du passeur. Quoi faire dans de telles circonstances ? Sans hésiter, l’inspectrice conclut que la seule solution qui s’offrait à la dame était de retourner chez son amant, Monsieur Creuset, et de lui emprunter les sous qui  manquaient pour son retour. Il conviendra donc de retourner cuisiner un peu ce brave Creuset.

« Oh ! Major ! Cuisiner Creuset, c’est un peu fort ! » remarque un des gendarmes en souriant. La réponse tombe à pic ! « Creusez-vous plutôt la tête ! Il s’agit probablement d’un crime.» Elle sonne ! En ouvrant la porte, le bon Creuset, comme l’appelleront bientôt les collègues, fait mine d’être surpris sans pourtant convaincre la Major Bonjeu. Très gentiment, elle demande à ce qu’il soit possible d’avoir une discussion, tous assis dans le salon. Creuset, séduit par la Major, ne peut refuser.

« Comment vous refuser quoi que ce soit ? » lui adresse-t-il en gentleman et en courbette. L’inspecteur prend la balle au bond et sans hésiter lui fait ce reproche. « Pourtant, Monsieur Creuset, hier vous m’avez refusé la vérité ! Non ! Excusez-moi ! Vous ne nous avez pas dévoilé toute la vérité ! En effet, nous savons que Madame Lambier est revenue vingt minutes après vous avoir quitté. Dix à l’aller, dix au retour ! Parce que la traversée lui a été refusée ! Vous ne l’avez donc pas quittée seulement à 23 h 30 ! »

Creuset se redresse et refuse de croire que les enquêteurs en font une des premières personnes suspectée d’avoir quelque rapport avec cette disparition. « Oui ! En effet, elle est venue me demander un peu d’argent. Mais je ne savais pas que c’était pour payer le ticket du retour. Enfin ! Si ! Elle me l’a dit ! Mais elle m’a aussi dit que ça ne ferait rien si je refusais de lui avancer les sous. Elle prétendait avoir besoin d’air et qu’il serait bon pour elle de marcher un peu en prenant la rue des Somnambules pour rejoindre la passerelle sur la Gronde… Vous comprenez ! Si je commence à lâcher un peu de monnaie par-ci, un peu par-là, on ne sait plus jusqu’où ça peut aller. Alors j’ai refusé. Et Madame Lambier est partie autour de minuit. »

Madame Bonjeu réfléchit, un peu comme Maigret, sans la pipe toutefois ! En dix minutes, ils ont eu le temps de se dire beaucoup de choses et quatre vérités en bonus. J’imagine que la situation devait être tendue ! Le notable n’a peut-être aucun rapport avec la disparition mais il n’est pas sans rapports avec la dame. Elle garde ces pensées dans un coin du dossier, salut courtoisement Monsieur Creuset et lui demande de bien vouloir rester à sa disposition, ce qu’il interprète bien curieusement, vu la mine qui s’est affichée sur son masque.

Le salarié « bizarre » de la rue des Somnambules est suspecté d’avoir vu Madame Lambier dans la rue où il passe le plus clair de son temps. Après quelques rustines sur des souvenirs que rafraîchissaient des promesses sans importance, il déclare être en désaccord avec l’heure supposée du passage de la dame. A minuit trente, il entend les pas d’une femme, il pense qu’elle est petite parce que les pas sont courts et rapides. Mais il se souvient aussi avoir vu détaler un chien qui venait en sens inverse, c'est-à-dire qui venait de la passerelle. « Ce chien avait sûrement peur de quelqu’un ou de quelque chose, dit-il, mais, vous savez, il se passe des choses bizarres dans cette rue, surtout la nuit, sauf quand je n’y suis pas ! appuie-t-il en riant ! Parce que, quand je n’y suis pas, je ne sais pas ce qui s’y passe ! »

La Major sourit et n’insiste pas, comme si elle savait que le jeune fou ne faisait rien à ses victimes, sinon leur procurer une sacrée frousse. « Son casier est vierge », a-t-elle murmuré. Non ! Ce qui la travaille, c’est une demi-heure de mystère entre Creuset et le numéro 13. Qu’aurait-elle bien pu faire durant tout ce temps ? Il faut trois minutes depuis la porte de Creuset jusqu'au 13 de la rue des Somnambules !


Il a fallu que nous tombions sur un petit carnet de téléphone, chez les Lambier, pour trouver le nom d’un ami de la famille qui habite Chemin des Tours, juste à l’angle de la rue des Somnambules et du Boulevard des Maraichers. Le Monsieur répond au nom de Maunier, du haut de son mètre soixante, et paraît ausculter la dame présente, tant ses regards insistent sur ses contours bien éclairés, puis, s’excusant de n’avoir pas été à la hauteur, répond à la Major Bonjeu qui s’étonne de son refus pour une avance de quelques sous. «  Mais, je la croyais hors de tout soupçon. Et la découverte de son infidélité m’a profondément déçu. C’est au point que, par égard pour son époux, mon ami de cinquante ans, je n’ai pas répondu à sa demande. J’ai plutôt manifesté ma réprobation, lui ayant même avancé que j’en parlerai sûrement à Monsieur Lambier, et j’ai quelque peu claqué la porte, … bêtement fâché, maintenant que je sais qu’elle a disparue... Pauvre femme !... J’espère que Dieu sera clément ! »

Cette dernière phrase surprend Madame Bonjeu, mais elle n’en laisse rien paraître. Si elle avait les moustaches d’Hercule Poirot, on aurait vu les pointes se relever. « Comment savez-vous que Madame Lambier est décédée ? Nous-mêmes, gendarmes, nous ne pouvions pas avancer la moindre certitude avant d’avoir retrouvé son corps. »

 

Pour nous, le travail est terminé. Nous avons assez d’éléments pour confier l’affaire au juge d’instruction qui devra interroger Monsieur Maunier.

Comme les bruits courent très vite à la gendarmerie, et parce que nous sommes souvent assez curieux sur la poursuite des investigations, nous saurons plus tard que Monsieur Lambier se serait mis très en colère, non d’avoir perdu son épouse, mais bien plus d’avoir été trahi par un de ses meilleurs amis. Non seulement Monsieur Maunier ne lui aurait jamais révélé cette liaison, bien qu'elle soit connue de tous, gardant pour lui un secret de polichinelle, mais en plus, il se serait servi de ce fait acquis pour tenter d’abuser de Madame Lambier en la soumettant au chantage.

Ce Maunier avait menti. Non seulement il ne fut pas déçu de l’infidélité de Madame Lambier puisqu’il connaissait l’affaire comme tout Torannais, y compris même son soi-disant ami Lambier, mais encore, il n’attendait que le moment de faire cet odieux chantage à la dame dont il désirait depuis fort longtemps les faveurs, sans jamais avoir eu cette occasion, malgré ses nombreuses prévenances que le couple Lambier prenait pour la plus sincère des amitiés, et l’ineffable marque de la plus grande affection. Il était fréquent que ce Monsieur soutienne le couple dans les moments difficiles, feignant la plus honorable des attentions alors que le seul espoir qu’il nourrissait n’était autre que la conquête de celle qui fut sa camarade de lycée dont il ne pu jamais approcher, ne serait-ce qu’une seule main, tellement sa timidité et son introversion le freinait dans ses avances. C’est la raison qui expliquait, en partie sûrement, son long célibat que les citadins considéraient hérité de la plus pure tradition jésuitique pour éviter d’avancer le terme de dévian sexuel. Un célibataire religieux attentionné à ce point pour un couple d’amis se doit d’être irréprochable en tous points pour empêcher toute forme de suspicion. Un détail du rapport du juge avait fait sourire la Major Bonjeu dans le paragraphe sur les « habitudes du prévenu ». Sa chanson préférée : Yves Montand chante La Bicyclette. Et quelque pitié aurait pu être ressentie si la perversité de l’homme n’avait pas pris le dessus de l’expertise psychologique.

En une demi-heure, le soi-disant ami s’était saisi d’un couteau de cuisine qu’il plaça sous la gorge de Madame Lambier pour l’entraîner dans sa voiture en la traitant de tous les noms qu’il avait ressassés depuis de longues années, l’avait faite asseoir sur le siège arrière, les mains vite liées dans le dos avec un gros collier rilsan, puis il était parti en trombe dans les environs avant de tenter de la soumettre à ses désirs, garé dans une petite impasse sombre d’un bois voisin, à cinq minutes de là. Mais le chantage n’aurait pas fonctionné. La dame l’aurait traité de petit garçon, d’après lui, en lui avouant que son mari ne serait nullement surpris de ses révélations puisqu’il était devenu pratiquement impuissant depuis longtemps et que leur tacite marché fonctionnait sans ombre. Furieux, il la laissa sur place et repartit comme un fou, oubliant son couteau sur le bord du chemin. « Vous vous rendez compte, petit garçon ! avait-il rapporté au juge. « ce que ma mère m’envoyait pour m’humilier devant les camarades ! »

Le long de la berge, il aurait garé sa voiture et regagné en courant la passerelle sur la Gronde où devait forcément passer Madame Lambier d’ici une bonne vingtaine de minutes, fatiguée de sa marche nocturne. Le fou de la rue des Somnambules ferait un coupable de premier choix pour des enquêteurs dont on connaît l’aptitude à boucler au plus vite les affaires de ce genre. Mais, notait pour finir le juge qui reçut ces aveux, Monsieur Lambier ne connaissait pas les talents de la Major Bonjeu qu’il avait cherchée à séduire, dévoilant son appétit prononcé pour l’autre sexe, contrairement aux rumeurs.

Et ce soir là, nul ne sait ce qui lui a pris, nul ne sait comment ce refus d’accéder à sa demande  l'a fait basculer vers le passage à l’acte fatal. Toujours est-il qu’il l’a bien noyée dans la Gronde.

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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 08:12

A l’annonce de son départ, Messieurs Lagachon et Barateau ont paru soulagés tant leur soupir était profond. Ils jetèrent un œil en coin à leur « Maman ».


« A bientôt ! » lance l’inspecteur qui, ayant noté le coup d’œil en coin, espère ainsi laisser une brindille au beau milieu de la fourmilière.


Après renseignements, il paraîtrait que le discret Monsieur Lagachon se rendait auprès de sa tante depuis plus de trente ans tous les jeudis. Et cela scintilla dans l’esprit de l’inspecteur comme un rituel immuable auquel chacun tenait, mais pour une bonne raison qui reste encore à élucider.


Un de ses agents, l’inspecteur Pinson maître dans l’observation lors des perquisitions, s’est rendu chez cette vénérable dame et fut très surpris de se retrouver tout d’un coup dans une ambiance qu’il n’a pas connue et qu’il a imaginée être celle du temps de l’occupation. Tous les meubles sont fermés à clef. Les tiroirs de chaque commode ne sont ouverts que sur demande expresse de Monsieur Lagachon, ce qui l’étonne. On dirait que les éléments cachent une multitude de secrets, tapis, tableau, horloge, bibelot, jamais déplacés comme en témoigne le liseré collant sédimenté tout autour de leur pied au passage du chiffon à poussière. Dans un angle de la cuisine, au bout du couloir, une double porte de placard s’ouvre sur un cellier dont les étagères acceptent un nombre incalculable de pots en verre étiquetés soigneusement, comme dans une herboristerie. On peut lire des noms habituels comme Menthe, Sarriette, Thé vert, Camomille, et d’autres moins fréquents, comme Armoise, Térébinthe, Stramoine, Jusquiame, Œnanthe, Cytise, Vératre, Lyciet, Parisette, Mandragore, Sabine, Rue, Poinsettia, Euphorbe, et bien des noms que personne ne connaît sauf peut-être des professionnels ! Cette remarque aura son importance, et aussi le repérage d’une des étiquette, habilement retravaillée !

Sans le laisser paraître, l’observateur a cherché la Ciguë, mais en vain. Il a pensé qu’elle se cachait dans un endroit plus sûr. Une commission rogatoire en bonne et due forme permettra de perquisitionner. Il n’a pas parlé de ce qu’il cherchait, bien sûr, car les résultats de l’autopsie n’ont pas été communiqués officiellement. Mais il se doute que les instigateurs de ce fait d’un autre âge connaissent les méthodes de la crim’. Où est l’arme fatale ?


« Une mine de renseignements » aura déclaré l’inspecteur Pinson dans son rapport ! « Mais plus pour les liens particuliers qu’entretiennent le Monsieur et sa Tante qui s’est montrée, en sa présence, tout à fait soumise, ce qui ne correspond pas à son tempérament dynamique de dame aisée dont le ton envers sa domestique tiendrait plus de quelque reste colonial ! » aura-t-il prit soin de noter.


Curieusement, cette dame âgée se nomme Madame Pauline Bongagne née Laminaudière, ce qui ne simplifie pas l’affaire. Il aura fallut peu de temps aux spécialistes pour saisir que la « Maîtresse » de la pension est en lien avec cette dame d’une part par sa naissance, d’autre part par son mariage, et, après deux ou trois questions discrètes, pour comprendre que son époux défunt n’était autre que le fils de la dite Madame, mais aussi le cousin germain de Monsieur Lagachon. Pourquoi alors la belle fille ne rend-elle jamais visite à sa belle-mère, aussi cousine de son père, Justin Laminaudière ?


L’inspecteur Clément se gratte la tête et pense à cet instant qu’il se lance ici dans un labyrinthe de rancœurs familiales et de règlements de comptes qui datent, pour de bon, d’avant guerre ou, peut-être, du temps de l’occupation. Il sait que les secrets de famille ne se laissent pas dévoiler si facilement et décide de précipiter les choses pour ne pas risquer de rater la vraie piste dans le cas où ce labyrinthe ne mènerait à rien. Il pressent tout de même que les tensions familiales et la période de résistance ont un lien qui se serait brisé pendant l’occupation, pour des raisons mystérieuses. Il lui faudra donc s’imprégner plus avant de l’ambiance de la pension. Il y passera deux jours pleins, comme s’il était pensionnaire, ce qui lui permettra de remarquer que les Messieurs Dumond, Pierre et Marc, ont une surdité avancée qui les isolent du groupe.

Nul ne peut lire sur leur visage qu’ils sont jumeaux, mais bien des expressions paraissent héritées de la même famille, ce dont on ne se rend compte qu’avec le temps. Ils sont isolés, certes, mais semblent néanmoins dignes d’égards singuliers. L’inspecteur Clément s’étonne que chaque membre de la pension, et spécialement la « Maîtresse » se précipitent au devant de leurs désirs comme pour éviter qu’ils ne parlent. L’un des deux, Pierre fume de temps en temps un petit cigarillos et l’allume avec la petite boite d’allumettes qui porte aussi la publicité du Bar de la Cité.

L'inspecteur Clément décide d'envoyer Pinson enquêter au Bar de la Cité, mais discrètement, incognito. Aussitôt dit, aussitôt fait, Pinson revient dans la soirée et demande à Clément s'ils peuvent se mettre à l'écart.

"Non ! Non ! Vas-y ! Que tout le monde écoute !" Répondit-il.

 

"On s'étonne au Bar de la Cité, de n'avoir pas vu Labiche et les frères Dumond depuis le 14 Juillet dernier. On dit aussi que les dits frères jumeaux n'ont pas inventé la poudre et que Labiche en fait ce qu'il veut. Quand il a un peu bu, avec "le buriné", suivez mon regard, il ne rate pas une occasion de se jouer des deux sourds et de tenir des propos humiliants à leur égard. On dit que tous les quatre préparaient une farce pour le 14 Juillet. A ce qu'il paraît, ils voulaient se vanger de quelques mauvais coups anciens. Mais on n'en sait pas plus ! Voilà les propos que j'ai entendus dans la demi-heure pendant laquelle j'ai bu mon demi, aux frais de la princesse.

 

Monsieur Barateau lève le bras comme pour commencer un discours. Mais !


« Personne ne parle. » Intervient l’inspecteur Clément d’un ton suffisamment assuré pour que les plus arrogants se tiennent sur leur garde. « C’est moi qui pose les questions. Et la première, c’est celle-ci : pourquoi l’apothicaire de la Rue du Chat qui Pèche a-t il tué Monsieur Bongagne dont Madame est la veuve ? L’affaire avait été classée sans suite, mais j’ai cette conviction qu’il en a été tout autrement. A votre avis, Monsieur Labiche ? Parce que vous pensez bien que j’ai repris le dossier…»


« C’était un accident ! » Répond Madame à la grande surprise de Clément. « Mon mari était jeune et fougueux, même dans sa quarantaine, et l’épouse de Labiche, « le buriné » du Bar de la Cité était aussi jeune que moi, mais bien mieux foutue ! »


« Alors ? » Lance Clément.


« Alors, j’en ai eu marre et nous voulions le punir. Un peu de ciguë lui aurait fait ravaler son caquet. Mais un peu trop lui fut fatal ! » Labiche poursuit qu’ils ont tous été complices pour que cela reste « lisible » comme un accident. Mais il avoue aussi que pour se séparer de sa propre femme, il nouait une relation de plus en plus voyante avec Madame Bongagne, ici présente, jusqu’à ce qu’elle décide de faire sa valise.


« Tout ça n’aurait pas eu de conséquence grave si…» Monsieur Buche ne blague plus mais il s’est un peu avancé !


« Oui ! Si… Si quoi ? » Reprend au bond l’inspecteur Clément qui comprend à la lecture des visages que la clef n’est pas loin.


Non sans prendre le temps de tirer une grande bouffée pour lancer quelques ronds de fumée dans l’atmosphère un peu lourde, il note avec une certaine curiosité envers cette minuscule humanité, que des expressions de visages tiennent à un tout petit rien universel. Froncer légèrement les sourcils pour dissimuler le mouvement, resserrer un tout petit peu les coins de la bouche comme pour faire la moue qui dit à l’autre de bien vouloir se taire, et dans le même temps, serrer la mâchoire en inclinant imperceptiblement la tête vers une épaule, Clément l’a remarqué sur tous les visages sauf chez les jumeaux qui n’ont toujours pas compris ce qui se passe et enquêtent du regard, entre deux somnolences.


« Si quoi ?, Monsieur Barateau ! Je m’adresse à vous parce que visiblement vous ne souhaitez pas que Monsieur Buche tombe dans le panneau. Et si par maladresse il disait ce qu’il ne faut pas ! » Silence, regards noirs, petits gestes des index, et ces ronds de fumée qui n’arrivent pas à s’élever sous le poids de l’ambiance.


« Si Monsieur Govitch n’avait pas été au courant de tout ça ! (Un silence donne corps à ses mots !) Il en profitait pour nous faire vivre un calvaire en menaçant à chacune de ses contrariétés de nous dénoncer, fort habitué à ce genre de situations, depuis ses histoires avec les SS… Non, Maîtresse n’est pas au courant de cela ! »


Tous les dos se plient lentement en avant et les visages se ferment sauf ceux des Dumond qui paraissent curieux de comprendre la scène.

 

"Mais si, je suis au courant. Cependant tout n'est pas bon à dire quand on tient une maison comme celle-ci ! Et je fais en sorte que chacun pense que je suis neutre, pour que la pension reste acceptable." Dit Madame Bongagne dont la mine exprime une certaine condescendance envers ses protégés qui se sentent tout d'un coup relégués au rang de simples clients.

Elle poursuit : "Monsieur Laminaudière, mon grand père, fût le créateur de l'herboristerie que ma mère à tenu e jusqu'à son décès. Ma mère est la soeur de Madame Bongagne, ma belle mère, celle que Monsieur Lagachon visite toutes les semaines. Monsieur Labiche a été formé par ma mère. Il est entré dans l'enseigne quand il avait quatorze ans. Moi, je naissais six ans après, pour ses vingts ans. Il m'a beaucoup promenée dans mon jeune âge pendant que ma mère tenait la boutique. A son décès, sa soeur voulait prendre sa place, mais son fils s'y opposait en prétextant que Monsieur Labiche avait tout donné pour l'établissement et qu'il était logique qu'il puisse y rester en maître, d'antant que son épouse, de quinze ans sa cadette, avait bien des atouts pour le convaincre de son bon sens. Les affaires ont bien marché malgré les sommes occultes auxquelles mon époux avait soumis le couple. C'était une manière de rendre l'ascenseur, disait-il ! Et moi, j'ai toujours eu cette intimité fraternelle avec Bertrand." Entendez Monsieur Labiche.

Elle poursuit : "quand les choses ont mal tourné, j'avais vingt cinq ans. La guerre a éclaté. Labiche, Lagachon, et la tante ont comploté cette punition contre ce m'as-tu-vu, mon mari, qui abusait de la situation et d'une jeune femme astreinte au silence. Je ne pensais pas que la ciguë était si violente. La guerre nous a permis de maquiller le crime non prémédité, mais Monsieur Govitch le savait. Car, en effet, en rigolant, Monsieur Buche lui avait donné sa version des faits, avec son talent de tout deviner comme s'il avait été le concierge de toute la rue. Le Chat qui Pèche, c'est un peu lui. Il devine tout et propage les rumeurs qui tournent autour de la vérité jusqu'à ce qu'elles s'affirment vraiment en tant que vérité. Govitch, expert du secret au point d'en faire profession, a tout de suite compris et nous l'a fait savoir très vite par les petits chantages auxquels il nous soumettait. Il me pliait par exemple à certaines exigences dont j'ai honte et que je veux oublier. Il demandait que chacun, à tour de rôle soit témoin de nos jeux... Il exigeait aussi que les plus aisés, les frères Dumond en particulier, l'assistent pour ses frais de résidence, allant jusqu'à les accompagner au guichet de la Caisse d'Epargne au moment du règlement de leur retraite. Mais le pire, c'est qu'il obligeait Monsieur Lagachon à voler sa propre tante, toutes les semaines !"


Madame Bongagne incline doucement la tête pour acquiescer tout en gardant ce masque de culpabilité qu’affichent souvent les complices occasionnels d’une mise en acte dont les conséquences n’avaient pas été suffisamment évaluées. Il restera la lourde tâche de déterminer chacune des responsabilités. Mais ce rôle incombe au juge d’instruction.


Il trotte une petite question sans grand intérêt dans la tête de l’inspecteur Clément : que vient faire cette date du 14 Juillet ? Il en parle à Pinson en marchant sur le pavé mouillé.


« La réponse coule de source » avance Pinson : « La prise de la Bastille ! C’est le moment où la révolution tombe dans la violence ! » C'est un bon jour pour la vengeance !


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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 22:15

Les pensionnaires ne bougent pas. Le petit salon aux tentures vieux rouge donne sur une courette sombre. Le lustre en bois éclaire faiblement la pièce de ses trois ampoules torsadées. Ni télé, ni radio n’anime le silence. Une volute de fumée s’élève en ondulations lentes au dessus du visage impassible de l’inspecteur, le seul qui soit resté debout. Il faut dire qu’il est plus jeune que les six septuagénaires effondrés dans les fauteuils au velours patiné.

 

Arrive Madame Bongagne, la gérante de ce petit foyer, mais aussi, comme l'avait observé l'inspecteur, la mère et la protectrice de ces vieux esseulés. Leur goût pour la séduction les maintient encore jeunes et la quinquagénère semble bien se porter, entourée de galanteries et de coquines flatteries sur ses formes généreuses. Cette Madame Bongagne paraît diplomate et use d'une apparente discrétion qui masque son autorité assurée. La "Maîtresse", comme la nomment ces habitués en clin d'oeil à leurs démons fougeux qui ne mobilisent plus guère que leur langue, "Maîtresse" donc leur donne toute la sécurité qu'ils sont en droit d'attendre pour leur dernier séjour dans le foyer qu'ils ont choisi.



« Maîtresse » murmure Titi en invitant celle-ci à se poser sur ses genoux, ce qui fit lever les nez sur une esquisse de sourire.


« Mon cher Titi, je ne voudrais pas me blesser en brisant vos fémurs fragiles ! » répondit-elle avec humour.


Quelques soubresauts animent les épaules affaissées car l’ambiance n’est pas au rire bruyant.



« Arrêter votre conspiration » tonne l’inspecteur, Monsieur Clément, qui énonce les motifs de cette réunion, de sa voix jeune et chaleureuse. « L’un d’entre vous a tué le bon vieux père Govitch, (c’est ainsi que vous l’appeliez) le seul parmi vous qui aurait pu fêter demain ses quatre vingt dix ans. »



« Le seul aussi qui avait toutes ses dents ! » réplique un ancien.

Monsieur Buche donnait souvent le bon mot pour la chute de leurs discussions, mais, malgré son rôle d’amuseur, il aurait ici pu retenir sa langue. C’est du moins ce que pensait tout le monde.


« Pourquoi nous soupçonner ? C’était un ancien espion bolchévique qui ne manquait pas d’ennemis avides de vengeance. »



« Comment le savez-vous, Monsieur Barateau ? Et pourquoi Madame Bongagne vous appelle-t-elle Titi ? » L’inspecteur pose deux questions pour déstabiliser le personnage.



« Je suis un vieux parisien. J’étais bouquiniste sur le Quai Saint Michel en face de La Rue du Chat qui Pêche. Toute jeune, la demoiselle venait souvent fouiner dans mes bouquins. J’étais un peu son père et l’occupation nous a rendus complices dans le partage de quelques secrets de résistants. C’est à ce moment là que nous le suspections d’espionnage."


Monsieur Labiche sortit son fume cigarette et un étui argenté dont il saisit délicatement le fermoir. Avec des gestes féminins, maigre et frileux, le vieillard allume sa cigarette en grattant une allumette sur une de ces petites boites distribuées dans les bars à des fins publicitaires. « Bar de la Cité » peut-on y lire.


Après quelques bouffées soigneusement dégustées, Monsieur Labiche prend la parole.


« Je me demande, puisque vous nous considérez comme suspects, comment cette idée aurait pu germer parmi nous de tuer ce pauvre homme, à moins qu’un gros secret nous ait échappé pendant ces trente longues années de cohabitation, un secret qui donnerait à saisir le mobile du crime, selon votre expression favorite à la crim’. Je vais vous dire Monsieur l’inspecteur, à nos âges, et vous le comprendrez plus tard, nous avons tous été déçus plusieurs fois par la vie et par les autres, nous avons tous plus ou moins noué quelque rancœur envers nos proches et envers les hôtes de ce foyer, néanmoins devenu, à la longue, comme une seconde famille. De là à provoquer la mort, il faudrait en vouloir aussi à la vie elle-même. Mais ! Nous avons acquis une certaine sagesse et sommes devenus un peu philosophes, ce qui nous entraîne vers la tolérance envers les autres et surtout envers nous-mêmes, vu l’état dans lequel nous sommes. Sinon ! Sinon, supporterions-nous le regard des autres sans ressentir mépris et pitié qui nous pousseraient vers l’agressivité ? »



« Monsieur Labiche ! Puis-je vous demander quelle était votre activité professionnelle ? »

L’inspecteur poursuit, avant d’entendre la réponse. « Vous tenez les propos de quelqu’un que la vie professionnelle à forgé au contact de la clientèle. Et, vous me préciserez ce que vous entendez par « provoquer la mort ».


« Votre perspicacité vous honore, Monsieur l’inspecteur, je tenais en effet l’officine de pharmacie de la Rue du Chat qui Pêche. Oh, il y a trente ans, le pharmacien était plutôt un herboriste, si c’est ce que vous voulez savoir ! Mais on disait apothicaire pour faire plus savant ! Quand à cette expression, moins brutale que la vôtre, médecins et apothicaires l’employaient beaucoup car ils redoutaient de trahir le serment d’Hippocrate par l’abus de potions qui provoquerait la mort de leur patient.»



« Monsieur Labiche ! » reprend l’inspecteur. « Vous étiez aussi complice pendant l’occupation ? Avec Monsieur Barateau et Mademoiselle ??? Tiens, comment s’appelait-elle de son nom de jeune fille ? »



« Elle avait un bien joli nom ! » dit le pensionnaire assis en contre-jour devant la fenêtre. " Elle s’appelait Mademoiselle Laminaudière. Et ça lui allait très bien. Mais je me présente : Monsieur Lagachon. J’étais absent lors de votre première visite. J’ai encore une vieille tante à quelques stations de métro et je me dois de la visiter une fois par semaine. Moi aussi je complotais avec la minaude pendant la guerre."



Monsieur Clément se sent un peu étourdi par cette plongée dans une histoire dont il n’avait aucune idée. Il prend quelques notes sur un petit carnet car il voudrait retracer le tout petit mouvement de ces quelques résistants de l’ombre dans ce quartier de Paris devenu dorénavant si mystérieux. Il s’étonne en silence de l’intérêt historique dont il perçoit nettement qu’il dépasse le but de son enquête. Mais, qui sait, se dit-il, le mobile se cache peut-être dans les recoins d’une longue et minutieuse vengeance pour quelque déception amoureuse ou pour une trahison qui ne peut se pardonner. Il prend congé du groupe non sans avoir pris soin de s‘enquérir de l’adresse de la vieille tante qui se nomme curieusement du nom de Laminaudière, ce qui complique un peu la situation. Son retrait momentané va lui permettre de trier les informations.                                                  (A suivre)
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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 20:59
- C'est le facteur qui a fait ça ! Je vous le dis, foi de vieille bonne femme ! C'est le facteur !

- Mais ! Madame Labu ! Le facteur ne passe que vers les neuf heures ! Et la dame d'en face serait morte vers midi !

- J'étais devant mon bol de soupe, vers midi moins cinq ! J'ai regardé la pendule ! Elle retarde d'une heure à cause de l'été ! Mais je l'ai bien remarqué parce que j'avais un peu froid aux pieds ! ... Oui ! C'est toujours vers cette heure là que je prends quelques braises pour mettre dans le chauffe-pieds ! Comme ça je mange plus tranquillement et ça me tient jusqu'à la fin de ma petite sieste. A midi moins cinq, j'ai vu le facteur poser son vélo, prendre un petit papier dans son sac, sûrement un télégramme, et sonner chez Madame Dumont. Il en a mis du temps ! Il est sorti vers midi dix. J'avais fini mon bol de soupe et mon petit bout de fromage. Je sentais bien que je commençais à m'assoupir.

- Madame Dumont a-t-elle d'autres visites d'habitude ?

- Oui ! Je vois le laitier, le charcutier, le curé, le boulanger, et parfois son petit fils qui s'arrête devant avec une belle voiture noire. Je ne saurais pas vous dire ce que c'est mais elle est belle ! Lui, c'est toutes les deux semaines qu'il rend visite à sa grand-mère. La pauvre ! Elle ne sort jamais. Je ne crois pas l'avoir vue depuis au moins deux ans.

- Et vous, Madame Labu ? Vous sortez quelques fois ?

- Ah ! Non ! Je ne marche presque plus ! Si je sorts, c'est un tout petit moment en été, avant la chaleur. Je mets ma chaise devant la porte et je papote avec la dame d'à côté qui est bien vieille aussi ! Madame Torrent !

- Et le facteur ! Il sonne parfois chez vous ?

- Rarement ! Il met le courrier dans la boite. Je n'ai plus de famille et je ne reçois jamais de mandat !

- Le petit fils, celui avec la belle voiture ! Quand il vient, c'est vers quelle heure ?

- Ben ! Lui, je suppose qu'il vient autour des quatorze heures à cause de son boulot ! Mais je n'en sais rien, de s'il sort du boulot ou d'ailleurs ! En tout cas, c'est toujours vers les quatorze heures et jusqu'à seize. Jamais plus de deux heures !

- Dites-moi ! Madame Labu, votre horloge ! Elle est arrêtée ! Vous le savez ?

- Oh ! Mon dieu ! J'ai du oublié de la remonter ! C'est que ça me fatigue. Il me faut monter sur le tabouret. Vous voudrez bien me le faire aujourd'hui puisque vous êtes là ? Vous êtes plus grand que moi ! Et ça m'évitera une peine !

L'inspecteur remonte l'horloge et remet les aiguilles à l'heure, à l'heure d'été parce qu'elle sera modifiée dans dix jours, pour l'heure d'hiver, et il se promet de revenir questionner Madame Labu.

- Oh ! Mais il est déjà midi ? S'exclame Madame Labu. Je n'ai pas même fait chauffé ma soupe, avec toute cette histoire ! Mais c'est drôle, je n'ai pas froid aux pieds.

- Mais ! Madame Labu ! Nous sommes encore dans la saison chaude, vous n'avez pas allumé le feu ! Et hier je suppose que c'était pareil !

- Oh ! Vous savez, à mon âge, hier ou avant hier, c'est tout pareil !... Et là, vous me mettez la puce à l'oreille. Je vais vous paraître un peu folle peut-être mais j'ai l'impression que cette même histoire lui est déjà arrivée à Madame Dumont. Le facteur !... Ce n'était pas celui-ci. Il était plus grand et plus âgé, alors que le nouveau est tout jeune. C'est pareil, vous allez me dire, mais l'important, c'est qu'il avait aussi porté un mandat vers midi et qu'il était sorti vers midi quinze. J'avais regardé l'horloge et, comme aujourd'hui, j'avais oublié de la remonter. Il y a deux ans de ça, même que j'avais froid aux pieds. Tout pareil. On croyait que Madame Dumont était morte . Vous voyez, c'est le facteur ! Je vous le dis !

L'inspecteur vient de comprendre qu'il faudra reprendre l'enquête avec d'autres témoignages ! Celui-ci n'est pas très fiable !
Il lui semble que Madame Labu n'a plus toute sa tête. Il reprend :

- Madame Labu, depuis quand l'horloge est-elle arrêtée ?

- Oh ! Elle ne marche plus fort depuis la mort de mon tendre mari. Il est parti, le pauvre, juste après que le nouveau boulanger soit passé pour se présenter. Ca fait maintenant une bonne dizaine d'années !

- Et Madame Dumont habitait en face?

- Oui, bien sûr, et je vais vous dire, c'est son fils qui venait la voir avec la belle voiture, toujours à la même heure. Et pareillement toutes les deux semaines, de quatorze à seize. Vous voyez, hier comme aujourd'hui ! Le plus drôle, c'est que j'avais eu aussi la visite d'un inspecteur de police, après le meurtre. Lui aussi, il avait remarqué la pendule arrêtée. Alors je lui avais demandé de la remonter. Puis il était parti, comme vous allez le faire, en me serrant la main gentiment. Au revoir, Monsieur l'inspecteur, mon mari va bientôt rentrer ! Je ne voudrais pas qu'il me trouve avec un autre homme ! Merci de votre visite. Et surtout cherchez du côté du facteur, sinon, ça arrivera encore à cette pauvre Madame Dumont.

L'inspecteur s'exécute et jette un oeil sur la pendule arrêtée avant de refermer la porte sur ces moments renouvelés sans fin. Il sait que la solitude ou la mort c'est presque pareil, tous les jours !

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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 23:31

Il a intercepté ma pizza, cette tête d’enflure fascisante. L’autre calbassé de bistrotier me l’avait envoyée, chauffée à blanc. Elle n’est pas arrivée jusqu’à moi. Il avait tellement faim, le merlan, qu’il se serait bouffé le melon si j’avais laissé pisser. Mais ça m’arrangeait. Avec ma limonade, j’pourrais peut-être glisser doucement vers lui pour y tirer les vers du nez, qu’il a très long d’ailleurs.
 

Mais un gros lardon à glissé dans le ragoût mijoté. Un gros barbu, laid, granulé de mauvaiseté, s’est fâché tout rouge, a tiré sur la manche de l’enflure tout blanc pour lui pelleter une bordée de saloperies que j’peux pas répéter. Ca ferait trop noir !
 

-         T’es un foutu nergumène ! Qu’il a fini ! C’est de la beaufitude en gras double c’que t’as fait ! La pizze elle t’es pas destinée. C’est à Mossieur !

-         Tout doux ! Tout doux ! Essayais-je de m’interposer en me raclant la luette tant l’odeur d’alcool mêlée de rot planait sur du zinc. J’en commanderai une autre. Les anchois, ça me revient. Je les digère mal.

 

La moule du troquet qui se trémoussait dans le coin sur le skaï rouge, sale comme la bonde de son évier, rougeasse, un peu pétasse et pas que sur les bords, se lève avec un bruit de ventouse bien collante, s’approche du barbu comme si c’était son mec et lui fout la main sur le troufion.

-         Il se la ferme donc jamais ! qu’elle ditube en lui arrachant la fesse. C’est un emmerdeur de première. Mais laisse les donc se bécoter sur le zinc si c’est leur truc. C’est pas parce que tu joues du god qu’il faut te foutre dans la tronche que tout le monde il est comme toi !

Prenant les autres à partie comme pour déposer sa plainte et gerber sa haine :

        -    En plus, il ronfle comme un peigne cul. C’est pour ça que j’ai fait ma valoche et que je l’ai planté là, avec son jouet dans le choux. De toute façon ce mou de la tringle il érectait plus. Il fallait que je lui tartine le sandwich de poivre gris et de gingembre, et malgré les bonbons bleus…


Ce con, damné soit-il ! Je le rencontre pour la première fois et il me descend le plan à genoux. Il doit foutre la merde partout où y faut pas ! Ma bectance, si je veux la larguer, c’est ma chose. J’avais un plan. Il est maintenant pourri à cause du gros lard de barbu. Mais le tchatcheur va payer. Je repousse la greluche rebondie en lui claquant le tiroir à salade qui sniffait dur le picrate. Lui, j’le prends par le colbac et je vrille en gueulant dans l’esgourde droite pendant que je saigne le gauche qui fait plus feuille de choux. Ce branleur saigne, mais pas de sa feuille gauche, de son genoux qui a buté sur une barre en ferraille que je n’avais pas reluquée. On dirait qu’un nœud s’est défait et qu’une veine s’est libérée. Paquet cadeau ! Cette bourrique d’enclume est plus fragile qu’un clou de vitrier sous la masse d’un forgeron. Il bêlait encore du genoux quand je vis l’autre poltron de bistrotier qui ringardait son vieux bigophone à trous pour appeler les condés. Emmerdements !

Faut s’casser dans le seconde. Les keuff sont à touche-touche derrière le carré de cases. Ils vont se ramener à pinces pour aller plus vite. Et là, je trébuche sur mon plan foireux. Merde ! J’y étais presque. Le gonze mou du genoux a foutu la panique juste quand l’odeur du ragoût fleurait à peine. Je le mijotais depuis un baille le merlan. Je savais qu’il ne coiffait plus. Je savais qu’il faisait semblant avec son gros blair, son pif en sifflet de mirliton. On le voyait se dérouler, son long pif, quand il cherchait à bouffer la vérité. Son boui-boui dégueulasse ne recevait plus un chien. Il crevait la dalle et simulait le gain. Dans le quartier, tout le monde l’envoyait se faire foutre quand il draguait le manant qui passait devant, avec l’envie de cracher sur sa boutique. Là, aujourd’hui, je l’aurais eu, servi sur un plateau, l’aveu de l’ivrogne encore en état. Comme il était aux abois, il courait au marché huppé, celui de Raspail, il bousculait un peu, mais gentiment pour trousser le vioc, mâle ou femelle, avec ses pognes pleines de poils de singe. Tout son art mesquin, c’était de s’excuser après la bousculade et de créer la confusion. Il foutait ses paluches partout en décoiffant les stands et en gueulant sur les vendeurs. Il prenait les vieux par l’épaule pour les avancer vers le stand et soi-disant pour qu’ils entendent les excuses du marchand. Mais les baveux n'y comprenaient rien. Le malin en profitait pour fouiller les poches et piquer tout ce qu'il trouvait. Quand je pense que jamais personne ne lui a coupé les boules ! Pourtant les jours de marché, y en a des pélerins sur le pavé qui se font bluffer par les produits de la cambrousse et aussi par le merlan.

Personne n’y trouve à rechigner. Ils aiment tous s’entasser dans les allées là où l’affreux pique le sac des bancales. Je lui aurais bien sorti quelques aveux si la grosse couenne n’avait pas fait tourner le bouillon. Et là, c’est moi qui me suis barré.

L’autre, le maigrelet de merlan, en dévorant ma bouffe, il a fait semblant de pas s’en faire mais je sais qu’il s’est fait dessus comme une lavette. En face, dans le square noséeux, je trouve un banc qui colle pas trop, je mouline en grand coup avec ma vieille écharpe pour virer les voyous de volatiles malades du croupion. Je me pose le cul juste en face du bar à l’enseigne débile. « Au point Denfer ». Il en a fait trop, là, le Juju ! La balance ! Un peu lourde, la balance !

Je vois les condés, Il sont vraiment dégommés. Ce n’est pas parce que ce sont mes pots que je dois les trouver géniaux ! On lui a fracassé la mâchoire, au merlan. C’est pas demain qu’il va me causer. J’arrive pas à le croire. Le morveux, le Juju, couché sous le zinc à peine qu’il avait raccroché le bigophone à trous qu’il leur a dit que l’autre il avait torché ma gamelle. Ce bras cassé, de quoi y se mêle à la fin ? C’est du pur Brassens, même tout seul être con à ce point. C’est le point d'enfer. Et le pauvre merlan, y se trouve en sécurité aux bras des fracasses. Il peut rien dire, mais il sait que les ripoux vont encore venir le soir pour lui taper une bibine ou un peu du pognon qu’il ramasse à Raspail. « t‘as payé le merlan ? » C’est leur mot de passe. Je l’ai déjà entendu au poste.

Il avait qu’à pas bavasser. Les balances, c’est comme ça ! Tu peux pas y croire. Y balancerait même son père quand y s’tape la bonne à l’heure du marché. La vieille, pendant ce temps là, elle se fait taper aussi à Raspail mais son panier à oseille. Ah ! Ce merlan !

Moi faudra que je reprenne ma planque. A cause de lui et de ses tarés du goulot qui se vautrent dans son fumoir à paumés, je n’ai pas pu becter. Je ne venais pas pour sa bouffe de pouf. Je venais becter quelques arrêtes de merlan. Qui sait peut-être un peu de chair ou même j’aurais eu sa peau parce qu’il serait passé à confess. Tiens, c’est une idée. Je me fais passer pour un cureton et il me dit tout. Je l’enverrai dire deux notre père et un avez maria.

Mais c’est loupé. Le village est glauque. Les gens sont louches. Les langues sont bien pendues mais par pour tout. Le pâté sent le moisi. Le 20° à Paris, c’est pire que le panier de Marseille, et le soleil en moins. J’en veux à ce touffu de l’évêché qui m’a fait muter sur la côte. C’est ce qu’ils disent quand ils envoient quelqu’un sur la banlieue. Du touffu je passe au merlan. Il manquent plus que les ciseaux. Ca y est, comme l’araignée j’ai les idées qui chevauchent les toiles qui collent aux poutrelles du grenier.

Bon j’ai faim. Je vais m’en taper une, de côte, une bonne côte de bœuf bien épaisse. Là, près des bords de Seine, j’aurai plus frais. Et demain, je repasserai pêcher le merlan. Et je reprendrai une limonade au point Denfer.
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