Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
  • Contact

Recherche

14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 09:33

 

Moussa ne sait plus comment faire. Son épouse, sur le point d’accoucher, se plaint de l’inconfort de la banquette du vieux pickup Toyota qui ne veut plus bouger. Lamia recherche un petit espace dans le sable, à l’ombre du véhicule.

Toute neuve, la route traverse cinq cents kilomètres de désert entre Nouadhibou et Nouakchott, à l’Ouest de la Mauritanie. Sa fréquentation, encore très discrète, laisse peu d’espoir au jeune couple d’obtenir de l’aide, surtout quand le soleil brûle depuis le zénith. Bien sûr, sur le plateau du Toy, parmi les quelques affaires prévues pour la naissance à la maternité de Nouakchott, Moussa n’avait pas oublié de placer des bidons d’eau comme le font tous les voyageurs du désert.

Lamia sent de plus en plus de contractions et l’inquiétude s’ajoute à ses douleurs. Cachés tous les deux dans la petite bande ombragée qui glisse sous la voiture, ils attendent, buvant de temps en temps quelques goutes d’eau pour éviter la déshydratation. La solitude et l’impuissance n’entament pas leur patience et Moussa déplie lentement une couverture sur les nattes qui sont de tous les voyages.

 

Une très vieille Mercédès passe en trombe malgré les signes désespérés que Moussa s’applique à exécuter le long du bitume. « Encore un toubab, se dit-il, qui ne connaît pas les règles du désert ! Pourtant, les toubabs roulent plus souvent dans de rutilants 4X4 »

Perdu dans ses pensées, Moussa ne remarque pas qu’un homme vient à sa rencontre. Un homme qui vient de nulle part, ou peut-être, débarqué plus loin de la Mercédès.

L’homme au pas calme inspire la sérénité, sa grande taille et sa barbe joliment taillée ajoute à sa prestance. Son beau visage inspire la confiance sous un turban bien serré. Moussa connaît certains nomades du désert. Leur cheich bleu ne permet pas de distinguer plus que leurs yeux et l’ample darra’a qui s’agite dans le vent contraste avec la quiétude de leur progression mesurée. Celui-ci n’est pas un homme du désert. Le blanc de son coton irradie plus que d’ordinaire au point qu’il est difficile de distinguer le bleu de son vêtement. Plus il approche, plus on remarque son pas léger, souple et aérien, comme exonéré des difficultés de la pesanteur. A y bien regarder, l’homme ne laisse aucune trace dans le sable. Moussa reste stupéfait. Serait-ce un mirage ? Lamia le regarde aussi, mais elle ne paraît pas se questionner. Serait-ce un esprit, ou encore un de ces djins que hantent l’Adrar à l’Est de Chinguetti ?

Mais l’homme parle.

- Moussa ! Je sais ton embarras ! Ne t’inquiète pas, on va faire ce qu’il faut.

- Mais ! Nous n’avons rien d’autre que de l’eau !

- Permet que je m’adresse à ton épouse !

- Je vous en prie ! Elle est fatiguée ! C’est pourquoi elle est restée assise !

- Lamia ! Tu vas donner la vie à des jumeaux. Ils vous procureront beaucoup de bonheur ! Bois maintenant un peu plus d’eau que ce qu’il te faut car tu ne pourras boire pendant le travail. Une ambulance toute neuve arrive, avec un tel équipement que tu t’y sentiras en sécurité. Sa climatisation évitera que tu n’aies trop chaud.

 

Moussa reste bouche bée. Il voudrait bien y croire mais son cœur ne s’ouvre pas.  Dans le regard de Lamia, il perçoit pourtant une lueur de joie qui remplace l’inquiétude précédente. Il se demande si l’homme est médecin, devin, marabout, ou encore un de ces disciples de Jésus dont on raconte encore les histoires, surtout dans le désert, quand la solitude pèse trop sur les âmes.

- Monsieur ! Qui vous envoie ?

Moussa n’ose pas demander qui il est !

- Je suis là ! Pour vous ! Je sais que vous n’osez pas me demander qui je suis. Je suis ! Est-ce si important d’avoir un nom ?

- Vous venez, Monsieur, me tirer d’embarras. Et si vous le faites, je vous en serais d’autant plus reconnaissant que je connaitrais votre nom. C’est ce qui donne corps aux liens que tissent les hommes entre eux !

- Ta pensée est droite, mais ton cœur ne croit pas encore à ce qui va se passer. Regarde par là, et vois ! Cette ambulance arrive par-dessus les dunes. Elle n’a pas besoin du goudron de vos nouvelles routes. Vous, les hommes, croyez que la technologie va vous sauver. Mais la situation dans laquelle tu te trouves te montre vos limites. Jésus est mon nom. Je suis là mais aussi ailleurs, tout en même temps. Je suis mort et ressuscité. Aussi, ce corps, tu le vois, tu pourrais le toucher, mais il peut disparaître aussi vite qu’il est venu. Dans le Mercédès, il n’y avait pas de place pour ton épouse. Maintenant, Lamia, entre dans l’ambulance, tes enfants sont à la porte de la vie.

 

Moussa accompagne sa femme et lui tient la main pendant l’accouchement. Deux garçons identiques naissent sans encombre. Dans sa joie, et pour remercier l’homme qui les a sauvé, Moussa se précipite hors de la voiture, mais Jésus a disparu.

Sur une plaque de sable dur, ces mots lui sont adressés, écrits d’un doigt ferme et précis.

« Ne me remerciez pas ! J’ai déjà accompli l’œuvre de mon Père en donnant ma vie pour que vous soyez sauvés. Crois seulement et tu partageras ma joie quand il sera temps. Si tu le souhaites, nomme tes fils Samir et Nouredine. Ils découvriront plus tard les raisons de ce choix. »

 

Moussa retourne vers Lamia qui déjà allaite le premier.

- Moussa, je souhaite le nommer Nouredine parce qu’il est déjà très éveillé. Et le second, si tu veux bien, nous l’appellerons Samir, parce qu’il sera sage et de bonne compagnie.

- Lamia, je vois que, dans ton cœur, tu as beaucoup de reconnaissance pour cet homme qui s’est présenté à nous. Peux-tu me dire si mon cœur est aussi ouvert que le tien, parce que je suis un homme prudent et je doute de tout.

- Oui, Lamia, c’est mon nom ! Et ma mère a toujours béni ce nom en promettant que je ferai un jour une belle rencontre, dans le désert. Je n’y pensais pas jusqu’à ce que tu me poses cette question. Et cette rencontre, grâce à cet homme, c’est ma rencontre avec le père de mes enfants, Samir et Nouredine. Leur père, c’est toi, Moussa, et ton cœur est aujourd’hui beau comme le mien. Nous croyons qu’il est venu aujourd’hui pour nous permettre, outre les naissances, la vraie naissance de notre amour. 

- Lamia, je me sens tout drôle. J’aime cette multiple naissance, au milieu du désert, mais en même temps, j’ai honte d’être si faible et si... humain. La solitude me faisait peur au point de me replier sur moi-même. Désormais, et tout d’un coup, nous sommes quatre. Je chercherai toujours à préserver ces liens qui nous rassemblent aujourd’hui.

 

Quand ils descendent de l’ambulance, les médecins viennent les accueillir. Ils sont à Nouakchott et toute la maternité se réjouit de voir les jumeaux annoncés.

Inch’Allah.

Partager cet article
Repost0
1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 23:42

Je l’ai vu, je vous assure, je l’ai vu. Il a fait l’Espagne en deux jours, le Maroc en trois. Il avait fait les pays de l’Est en cinq jours et le Benelux en deux et demi à cause des géants de Gand. Surnaturels, disait-il !

Son petit bout de femme prépare les sandwichs et surveille sa manœuvre quand il fait marche arrière. Le petit vieux n’hésite pas à remonter son jogging comme s’il tirait sur des collants. Souvent, il regarde ses pieds pour forcer l’œil de l’observateur sur les toutes dernières tennis dorées.

Ce soir là, routine, il s’arrête sur la place du village, demande où passer la nuit et se fait préciser la qualité des commodités de l’aire de stationnement. Sur sa carte "spéciale Camping-cariste", sa petite femme ne cesse de repérer les communes qui offrent ces services.

Eau, électricité, vide ordure, lieu d’aisance où vider les eaux usées, les eaux noires, autant de petites contraintes indispensables tout au long de ses voyages en Challenger.

Ah ! Il en est fier de son Eden 612 ! Et il s’y croit, au paradis !


Mais, ce soir là, le paradis présente une ombre. Certes, l’aire qui les accueille sent le tilleul, cette odeur de miel qui envoûte et suscite les respirations profondes qui enivrent, mais toute tentative de déployer la parabole est vaine, ce qui va priver le retraité de son "Qui veut gagner des millions". Le signal ne passe pas et les commentaires de son épouse non plus.

"Oh ! Pour une fois ! Tu ne vas pas gagner et puis voilà ! On peut bien se passer de télé un soir ! Allons faire une petite promenade dans les vieilles ruelles !"

Ils échangent très vite des mots que la décence de permet pas de citer, et face à cette frustration majeure le petit vieux décide le baisser rituel des stores de nuit. Les occultants, comme il précise !


Quand il va près de la baie latérale, en s’agenouillant sur la banquette de la dinette, il assiste à une scène étrange, surréaliste. Il se frotte les yeux et oublie tout, même l’odeur des tilleuls. Il ne bronche pas aux effluves de soupe à l’oignon que prépare sa femme. Il découvre un monde très attirant. Trois arbres sont plantés là autour d’un socle de statue dont la dalle supérieure se soulève parfois pour répandre une petite musique captivante, douce comme la note cristalline des crapauds dans le soir. Les trois arbres se transforment en femmes au buste dénudé là où se dresseraient des branches. Il est médusé et pas un muscle ne bouge. Nulle parole ne sort des trois bouches figées dans une sorte d’esquisse de sourire heureux. Les grands yeux sans regard restent immobiles comme les yeux du bouda vu à la télé, mais les six bras se meuvent lentement en gestes répétitifs comme des bras de figurine mécanique. Leurs longs cheveux ondulent sur les dos invisibles et nulle d’entre elles ne paraît s’intéresser à l’autre.

Ca bouge et pourtant rien ne bouge. Le temps est suspendu ! C’est aussi ce que remarque sa femme qui laisse brûler les oignons. "Soit il est dans l’extase mystique, soit il a un arrêt vasculaire cérébral", pensa-t-elle en ouvrant la penderie pour prendre un torchon propre. Elle s’approche de son homme, hésitante, mais la main droite, immobile jusqu'ici, lui fait signe de reculer comme la palme d’un canard qui pousse dans l’eau pour se dégager. Il continue à explorer l’étrangeté de ce qu’il voit, après ce « laisse tomber » irrémédiable adressé à son épouse. Il remarque, sur la dalle refermée du socle un miroir ovale dans lequel se reflète un sein. Chose étrange ! "Je ne suis pas une femme !" se dit-il sans plus de réflexion. Le ruban rouge admirablement noué autour du miroir le fait osciller entre l’ornement d’une pierre tombale et le nœud soigneusement déposé d’un magnifique présent.



Le présent, justement "ça me questionne !" commence-t-il à méditer. "Le présent c’est aussi la mort du temps !" se souvient-il avoir annoncé à ses élèves de philo quand il était imprégné d’Heidegger. "Mais le temps est peut-être féminin ! Ou, la femme serait le temps ! Pour qu’un sein se reflète dans le monde des images !" Autant de questions qui n’appellent aucune réponse et passent inutilement dans son esprit fasciné. Il fait cette découverte que les pierres ont la souplesse de se transformer en briques et de s’assembler seules en mur dont la hauteur atteint le ciel, mais un ciel bas qui aurait disparu. Devant l’horizon, quelques colonnes reliées par des arcades semblent soutenues par des aubépines grimpantes et leurs ombres régulières paraissent prévenir leur base de tout glissement sur le sol sablonneux. L’ensemble étaye un ciel éteint, gris et sans lumière. Dans les espaces rectilignes et régulièrement quadrillés par les ombres droites, un petit homme marche inlassablement ne sachant ni d’où il vient ni où il va et paraissant chercher en vain la position de la source de lumière dont témoignent les ombres. Il fait l’automate, là, comme un temps mort qui ne cesse d’être temps, mais un temps qui ne se décline plus.

Derrière le mur apparaît un reste de charpente, hors du temps aussi, comme s’il se formait un toit parfaitement vain au dessus de l’ombre des femmes dessinée sur le mur. Sans chevelure, cette forme a l’aspect d’un homme. "L’ombre des femmes serait l’homme ! Mais il n’y a pas de lumière et les ombres ont leur vie propre, sans adhérence, elles glissent et ne dépendent d’aucun feu."


Il se roule dans ces pensées en prenant doucement conscience que les ombres lui ressemblent. Mais il n’en saisit pas la mesure. Il n’en voit pas, d’ailleurs, des mesures. Il ne voit qu’une perspective qui n’attend rien du temps, un mur auto-construit qui s’allonge jusqu’aux arcades où marche impassiblement un homme jouet. "Et ces pierres souples ! Reprend-t-il. Elles sont adroites à se mettre en ordre, alors qu’elle semblaient libres sur le sol, libres de danser avec leur ombre ! Elles respectent l’ordre sans autre perspective que de faire bien ! De faire un mur ! Un mur ordonné ! Comme le mur de la honte ! Ordonné par la peur de l’autre !"

Il revient sur la poitrine des jeunes femmes. "Et ces seins, promesses de rien du tout, dans un chant mélodieux qui ne cessent de tourner hors du temps, sans mesure, mais dans l’ordre ! Elles sont belles, taillées dans la pierre pour obscurcir le désir autour de ce caveau, ou cadeau, où s’accroche l’image de la vie !" Toutes ces questions passent et filent inutilement tant les réponses se mêlent à l’absence.

Vacuité !

 

Il ferme les yeux et contemple la scène fascinante où la droite est murée, avenir immuable, rouler en Camping-car sans excitation. Il contemple la scène où l’horizon est barré, méticuleusement quadrillé comme les mots croisés quotidiennement découverts, vestige d’un passé qui s’actualise sans cesse dans les ruines de sa propre histoire où s’évapore la mémoire. La fac, les cours, la philo ! Il voit le ciel qui n’est pas tombé, mais qui n’est plus vraiment un ciel, comme lui-même, ancien prof accroché au clou de quelque limbe monotone.

 

"Mais c’est moi ! découvre-t-il tout à coup, c’est mon être qui m’apparaît ainsi, sans passé, oublié, sans avenir, coincé, sans mémoire, peut importe, sans plus, sans moins !" … "Sans rien ! Un être qui ne sait pas qu’il a envie d’autre chose que des automatismes."


Il médite encore quand son genou manifeste quelque fatigue. S’apercevant qu’il est toujours à genoux sur la banquette, il recule, se redresse dans l’espace réduit de cette cellule roulante et oublie qu’il n’est pas seul. Un petit cri le surprend. Il ouvre alors les yeux et découvre le visage de sa petite femme, interdite, interloquée, tétanisée, coincée dans le penderie qu’elle venait d’ouvrir et dans laquelle il l’avait poussée. "Une penderie ! Une penderie ! Elle porte bien son nom !" pense-t-il en mesurant l’inconsistance de son être, la futilité de tout ce qu’il est, l’inutilité de tout ce qu’il pense et a pensé, avant cette maladresse.

 

Sa confusion est alors manifeste. Il s’excuse le plus sincèrement du monde, prend son épouse dans les bras et la réconforte du mieux qu’il peut. Ils s’asseyent côte à côte, serrés sur la banquette inconfortable et laide. Ils trouvent l’espace bien étroit et se demandent comment on peut vivre dans un réduit pareil.



"C’est une prison ! dit-il à son épouse, ce n’est pas digne de nous. Comment ai-je pu t’imposer un tel enfer pour passer les dernières années dont nous pourrions profiter de mille manières ? Nous allons modifier ça ! Tu seras ma reine et je serai ton roi. Toute notre vie deviendra bientôt fantaisie, joie et tristesse, peurs et délices, risques et quiétude. Nous ne gagnerons plus des millions mais nous seront entourés du parfum des tilleuls qui fera le soleil de nos poésies."



Quand il pense enfin à baisser les occultants, il regarde vers la baie mais ne peut retrouver ce qui l’avait fasciné. Et tous les deux se mettent à rire en regardant deux gamins détaler avec une grande banderole blanche qu’ils roulent en courant.

"Ils sont loin d’imaginer les effets de leur petite farce !" glisse-t-il dans l’oreille de sa reine, puis il l’embrasse tendrement avant de tirer les rideaux de la nuit.


Le parfum des tilleuls est sublime.

Partager cet article
Repost0
24 mars 2008 1 24 /03 /mars /2008 15:52

Je buvais mon café du matin quand émergeait l’aîné encore froissé de sa nuit. D’habitude, il se frottait lentement les yeux en s’approchant pour m’embrasser mais cette fois, il resta saisi de stupeur, regard fixe et bouche bée. Il ne pouvait sortir le moindre son et sa main se crispait sur le chambranle de la porte. Je m’étonnai et tournai la tête pour voir derrière moi ce qu’il percevait. La tasse tomba. Le bruit qu’elle fit me parût plus intense que d’ordinaire. Le café très chaud se répandit et je fis un brusque mouvement de recul pour prévenir la brûlure. C’est alors que l’étonnement du fils devint compréhensible. J’ai détruit la chaise en reculant. Mon dos a bousculé la lampe qui descend du plafond. Une odeur de cochon grillé se répandit dans la cuisine. Dressé sur mes membres inférieurs, je touchais de mon crâne le haut de la pièce. Sans miroir il m’était impossible de constater une quelconque transformation et le petit avait filé. Il allait sûrement réveiller sa mère…

 

L’éclairage de la hotte suffisait pour que je vois nettement mon ombre projetée sur le mur opposé. Quelle masse imposante ! Je fis le geste d’éclaircir ma vue et laissai échapper un grognement sourd devant les longues griffes noires et acérées qui auraient pu me déchirer les yeux. J’explorais les avant-bras et constatais leurs longs poils marrons, que dis-je, une vraie fourrure qui me fit comprendre pourquoi le café ne m’avait pas brûlé ainsi que cette odeur de poils roussis diffusée par le contact de mon dos sur l’ampoule chaude du plafonnier.

 

Je devais me résoudre à l’évidence, j’étais transformé en plantigrade énorme qui maladroitement bousculait la table pour se mouvoir vers la porte. Mes pattes rayèrent le lino profondément et je me cognai sur la porte brutalement fermée pour m’empêcher de sortir. Je flairais le petit courant d’air qui passait au raz du sol et sentais l’odeur des chaussons de chacun des membres de la famille. Ils chuchotaient mais je percevais tellement fort ces bruits que je ne pouvais traduire leurs paroles.

 

«  Je deviens fou ! » Me suis-je demandé ! Les enfants me semblaient bizarres, cachés derrière cette porte, avec ce vacarme ! « Peut-être suis-je en train de partager une hallucination collective ? » Mais l’évidence m’a rattrapé quand je me grattais la tête : je me suis arraché le cuir chevelu. Ou plutôt j'écorchai ma toison, n'ayant pas mesuré la force de mon geste.

 

La pièce me paru de plus en plus petite et encombrée. Je ne fis qu’une bouchée des morceaux de baguette fraîche tombés par terre. Ma langue a lapé le pot de confiture en un instant. Le réfrigérateur fut vidé en deux temps et trois mouvements. Pâtes, céréales, fromages, biscuits, farines, sucres… tout y passa. J‘eus encore faim ! J’avais peut-être trop longtemps hiverné !

 

Je ne savais plus quand avait commencé ce repos. Un souvenir me vint néanmoins, ce moment où j’avais renversé la voiture d’un chasseur dans la grande forêt de sapins. Mais je n’étais pas un ours. Enfin ! Je doutai !

C’était sur la route du feu, probablement en automne quand la chasse était ouverte et quand les sapeurs forestiers parcouraient le terrain pour donner main forte aux pompiers en cas d’incendie. Ah oui ! J’y étais : la voiture gênait le passage des véhicules du feu ! Je m’étonnai du souvenir de la force avec laquelle j’avais retourné cette voiture.

Je me réveillais donc ! J’étais bien au sortir de cet hivernage ! Mais serait-il possible qu’un humain hiverne ? J’ai confondu avec un de ces films récents !

Pourtant, je m’observai soudain à me lécher les babines et les griffes encore sucrées du chocolat des tablettes qui restaient il y a un instant dans le haut du placard. Aucun doute, je fus changé en ours et la douceur de la fourrure de mes membres me réconfortait quelque peu. Je me caressais et me léchais pour un brin de toilette.

 

Dans le couloir, un vacarme abrutissant ! Sonneries, sirènes claquement de portes, cris en tout genre, aboiements, autant de stimuli sonores peu supportables mais aussi des odeurs qui m’agressaient brutalement. Je reconnu l’odeur du cuir des pompiers, l’odeur des bergers allemands d’habitude si attachants mais ici effrayants, et cette odeur de bambou, d’osier peut-être, qui me firent penser qu’ils avaient prévu une cage pour m’accueillir.

 

Mon gros museau longeais le bas de la porte. Ils ont laissé couler du miel. C’était une attention touchante. Ma langue agile se régala de ce nectar que j’avais boudé depuis tant et tant. Dans cette extase alimentaire, je léchais tout ce qui passait sous la porte et je sentis bien les petites perles qui s’ajoutaient au miel. Je n’y pris pas garde et leur goût ne me parut pas suspect. Leur action fut décisive.

 

Gavé à souhait, je m’allongeais tant bien que mal dans cet espace étroit et senti l’inconfort des deux pieds de la table renversée qui marquaient ma patte arrière. Je somnolais, les yeux mi-clos quand la porte s’ouvrit, je temps pour moi d’apercevoir le regard horrifié de mes enfants et celui, plus dubitatif, de l’adulte qui les dépassait d’une bonne tête. Je compris tout juste avant de m’endormir que le pompier cachait cette vision à mon épouse sûrement affolée par les cris perçants des petits. Une vilaine odeur de gaz piquant m’acheva en séchant ma truffe.

 

Sur mon lit d’hôpital, le regard des enfants questionne. Que s’est-il passé ? L’ours était-il bien réel ? Je regarde mes avants bras et les trouve un peu plus poilus que d’habitude mais comme je suis un peu assommé, je n’y prête pas plus d’attention. Mon épouse paraît attendrie et tient les enfants bien serrés autour de sa taille. Personne ne parle. Personne n’en parle. On n’en parlera plus. Je ne me sens pas à l’aise. N’est-ce que le fait de la somnolence forcée ?

 

« On va changer le lino de la cuisine » avance la dame qui ressemble beaucoup à ma femme. « L’aîné a manqué l’école. Mais j’ai fait un petit mot au proviseur » poursuit-elle.

Tout doucement, ces gens deviennent de plus en plus petits, comme si je grandissais de tous les côtés. Je grogne un peu sur un ton grave et les vois détaler en claquant la porte. Un imposant cortège de blouses blanches s’engouffre dans la cage, (la chambre telle que je la perçois maintenant), et chacun m’impose une piqûre qui dans la cuisse, qui dans les membres avants, et même dans la tête pendant que je griffe à tout va et mort ce qui se présente sans distinction.

L’odeur du sang m’excite et je m’acharne à déchirer les chairs dans les hurlements de ces bonshommes. Las de tant de force et de puissance, je me vois partir doucement non sans écraser un petit corps dont le cœur bat sans conviction. 

 

De l’épisode du lino, on ne parlera plus jamais. Du carnage à l’hôpital ne reste que la trace d’un fait divers dans le petit journal local qui prend soin de ne supposer aucun phénomène mystérieux. Ma famille me semble étrangère et je crains que le secret ne soit trop gros.

Partager cet article
Repost0