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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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13 avril 2017 4 13 /04 /avril /2017 22:00

Symphonie d’une nuit tourmentée

 

Tout dormait, comme si l’univers entier était une erreur ; et le vent qui flottait, incertain, était une bannière informe déployée sur une caserne inexistante.

On sentait s’effilocher du rien du tout dans l’air bruyant des hauteurs, et les châssis des fenêtres secouaient les vitres pour qu’on entende bien vibrer les bords. Au fond de tout, muette, la nuit était le tombeau du monde ( l’âme s’emplissait de compassion pour lui ) .

Et soudain – un nouvel ordre de l’univers agissait sur la ville – le vent sifflait dans un intervalle de vent, et on avait une idée endormie de mouvements tumultueux dans les hauteurs. Ensuite la nuit se refermait comme une trappe, et une grande quiétude vous donnait envie d’avoir dormi.

 

Ce court fragment fait la démonstration en quelques mots de tout le talent de l'auteur. Il m'a emporté dès la première phrase. Le voyage de l'esprit se fait d'autant plus saillant que les mots choisis sont extraits du plus simple mouvement de la langue.

Ce n'est pourtant qu'une traduction depuis le portugais, mais quelle traduction !

Oxymores et métaphores se déplient en cascades pour nous faire errer dans le lointain jusqu'au détail d'un présent vivant, ce qui nous étire tout le long de sa poétique impression, comme pour la partager intimement.

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 22:47

Extrait du livre de Fernando Pessoa : Je ne suis personne

 

 

Ce ciel noir, là-bas au sud du Tage, était d'un noir sinistre où se détachait, par contraste, l'éclair blanc des ailes des mouettes au vol agité. La journée, cependant, ne sentait pas encore l'orage. Toute la masse menaçante de la pluie était allée s'amonceler au-dessus de l'autre rive et la Ville Basse, encore humide d'un peu de pluie, souriait depuis le sol à un ciel dont le nord bleuissait encore de quelque blancheur. La fraîcheur du printemps se piquait encore d'un peu de froid.

Dans un moment tel que celui-ci, vide, impondérable, je me plais à conduire volontairement ma pensée vers une méditation qui ne soit rien de précis, mais qui retienne, dans sa limpidité d'absence, quelque chose de la froide solitude de ce jour si limpide, avec ce fond sombre tout au loin, et certaines intuitions, telles des mouettes, évoquant par contraste le mystère de toute chose dans une obscurité profonde.

Mais voici que, contrairement à mon dessin intime et tout littéraire, le fond obscure du ciel au sud de la ville évoque pour moi - souvenir vrai ou faux - un autre ciel, vu dans une autre vie peut-être, dans un Nord parcouru d'une rivière aux roseaux tristes, et sans la moindre ville. Sans que je sache comment, c'est un paysage pour canards sauvages qui se déploie dans mon imaginaire, et c'est très nettement, comme un rêve étrange, que je me sens proche de l'étendue que j'imagine.

Vaste pays de roseaux au bord des fleuves, pays de chasseurs et d'angoisse : ses rives irrégulières pénètrent, tels des caps sales, dans les eaux d'un jaune plombé, et se creusent en criques limoneuses, faites pour des bateaux miniatures, ou s'ouvrent ici ou là en chenal dont les eaux miroitent à la surface de la vase, cachée parmi les tiges d'un vert-noir des roseaux, qui interdisent la marche.

La désolation est celle d'un ciel gris et mort, se ridant par endroits de nuages plus noirs que le fond du ciel. Je ne sens pas de vent, mais il existe, et l'autre rive, en fait, est une longue île derrière laquelle on devine - quel fleuve vaste et désert ! - l'autre rive, la vraie, allongée dans le lointain sans relief.

Personne ne parvient là-bas, n'y parviendra jamais. Même si, par une fuite contradictoire du temps et de l'espace, je pouvais m'évader du monde jusque dans ce paysage-là, personne ne m'y rejoindrait jamais. J'y attendrais vainement quelque chose, sans savoir ce que j'attendrais, et il n'y aurait, à la fin de tout, que la lente tombée de la nuit, et l'espace tout entier deviendrait lentement de la couleur des nuages les plus noirs, qui s'enfonceraient peu à peu dans le ciel aboli.

Et, soudain, je ressens ici le froid de là-bas. Il pénètre mon corps, venu de mes os mêmes. Je respire forcément et m'éveille. L'individu qui me croise sous l'Arche, près de la Bourse, me regarde avec la méfiance d'un homme que quelque chose intrigue. Le ciel noir, ramassé, est descendu plus bas encore sur la rive sud.

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 22:32

Extrait du livre de Fernando Pessoa : Je ne suis personne

 

 

Je me suis créé écho et abîme, en pensant. Je me suis multiplié en m'approfondissant. L'épisode le plus intime - un changement né de la lumière, le chute enroulée d'une feuille, un pétale jauni qui se détache, une voix de l'autre côté du mur, ou les pas de la personne qui parle auprès d'une autre qui probablement l'écoute, le portail entrebâillé sur le vieux jardin, le patio ouvrant ses arcades parmi les maisons se pressant sous la lune - toutes ces choses, qui ne m'appartiennent pas, retiennent ma méditation sensible dans les liens de la résonance et de la nostalgie. Dans chacune de ces sensations je suis un autre, je me renouvelle douloureusement dans chaque impression indéfinie.

Je vis d'impressions qui ne m'appartiennent pas, je me dilapide en renoncements, je suis autre dans la manière même dont je suis moi.

J'ai créé en moi diverses personnalités. Chacun de mes rêves se trouve immanquablement, dès qu'il est rêvé, incarné par quelqu'un d'autre qui commence à le rêver, lui, et non plus moi.

Pour me créér, je me suis détruit ; je me suis tellement extériorisé au dedans de moi-même, qu'à l'intérieur de moi-même je n'existe plus qu'extérieurement. Je suis le scène vivante où passent divers acteurs, jouant diverses pièces.

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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 22:11

Extrait du livre de Fernando Pessoa du même titre

 

Je suis parvenu subitement, aujourd'hui, à une impression absurde et juste. Je me suis rendu compe, en un éclair, que je ne suis personne, absolument personne. Quand cet éclair a brillé, là où je croyais que se trouvait une ville s'étendait une plaine déserte ; et la lumière sinistre qui m'a montré à moi-même ne m'a révélé nul ciel s'étendant au-dessus. On m'a volé le pouvoir d'être avant même que le monde fût. Si j'ai été contraint de me réincarner, ce fut sans moi-même, sans que je me sois, moi, réincarné;

Je suis les faubourgs d'une ville qui n'existe pas, le commentaire prolyxe d'un livre que nul n'a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je suis le personnage d'un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé sans avoir été, parmi les rêves d'un être qui n'a pas su m'achever.

Je pense, je pense sans cesse ; mais ma pensée ne contient pas de raisonnements, mon émotion ne contient pas d'émotion. Je tombe sans fin, du fond de la trappe située tout la-haut, à travers l'espace infini, dans une chute qui ne suit aucune direction, infinie, multiple et vide. Mon âme est le maelström noir, vaste vertige tournoyant autour du vide, mouvement d'un océan infini, autour d'un trou dans du rien ; et dans toutes ces eaux, nagent toutes les images de ce que j'ai vu et entendu dans le monde - défilent des maisons, des visages, des livres, des caisses, des lambeaux de musique et des syllabes éparses, dans un tourbillon sinistre et sans fin.

Et moi, ce qui est réellement moi, je suis le centre de tout cela, un centre qui n'existe pas, si ce n'est par une géométrie de l'abîme ; je suis ce rien autour duquel ce mouvement tournoie, sans autre but que de tournoyer, et sans exister par lui-même, simon par la raison que tout cercle possède un centre. Moi, ce qui est réellemnt moi, je suis le puits sans parois, mais avec la viscosité des parois, le centre de tout avec du rien autour. (...)

Pouvoir savoir penser ! Pouvoir savoir sentir !

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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 21:05

Poème de Fernando Pessoa dans "Je ne suis personne" publié chez Christian Bourgois

 

 

Non : ne dis rien !

Imaginer ce que dira

Ta bouche voilée

C'est l'entendre déjà.

 

C'est l'entendre bien mieux

Que tu ne le dirais.

Ce que tu es ne vient pas affleurer

Parmi les phrases et les jours.

 

Tu vaux bien mieux que toi,

Ne dis rien : sois !

Grâce du corps dénudé

Qui non visible se voit.

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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 06:10

Poème de Fernando Pessoa dans "je ne suis personne" édité chez Christian Bourgois

 

 

Quand viendra le printemps,

Si je suis déjà mort,

Les fleurs fleuriront de la même manière

Et les arbres n'en seront pas moins verts qu'au printemps dernier.

La réalité n'a pas besoin de moi.

 

je sens une joie énorme

A la pensée que ma mort n'a aucune importance.

 

Si je savais que demain je vais mourir

et que le printemps est pour après-demain,

Je mourrais content, de ce qu'il soit pour après-demain.

Si tel est son temps, quand devrait-il venir sinon en son temps?

J'aime que tout soit réel et que tout soit exact ;

Et j'aime ça parcequ'il en serait ainsi, même si je n'aimais pas ça.

C'est pourquoi , si je meurs à présent, je meurs content, parce que tout est réel, parce que tout est exact.

 

Vous pouvez prier en latin sur mon cercueil, si ça vous chante.

Si ça vous chante, vous pouvez danser et chanter tout autour.

Je n'ai pas de préférences pour le moment où je ne pourrai plus avoir de préférences.

Ce qui sera, quand ce sera, voilà dès lors ce qui est.

 

 

 

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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 21:31

Poème de Fernando Pessoa dans "Je ne suis personne" édité chez Christian Bourgois

 

 

Elle s'éclaircit de gris, la nuit pluvieuse,

Car le jour est arrivé,

Et le jour ressemble à un habit de veuve

Aux couleurs déjà passées.

 

Encore sans lumière, sinon la clarté de l'obscur,

Le ciel pleut ici,

Et c'est encore un ailleurs, encore un mur

De lui-même absent.

 

Je ne sais quelle tâche m'attend aujourd'hui,

Mais je la sais inutile déjà...

Et je fixe de loin mon âme déjà froide

De ce que je ne ferai pas.

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 20:25

Je reconnais (non sans tristesse, peut-être) que je suis un homme au coeur sec. Un adjectif a plus de valeur pour moi que des larmes sincères, venue de l'âme.

Mais il m'arrive aussi d'être différent, de connaître les larmes, les larmes brûlantes de ceux qui n'ont pas et n'ont jamais eu de mère ; et si mes yeux brûlent de ces larmes mortes, c'est au secret de mon coeur.

Je ne me souviens pas de ma mère. J'avais un an lorsqu'elle est morte. Tout ce qu'il y a de dur et d'éparpillé dans ma sensibilité vient de cette absence de chaleur, et du regret inutile des baisers dont je n'ai pas le souvenir. Je suis quelqu'un de postiche. Je me suis toujours éveillé contre des poitrines étrangères, bercé là comme par erreur.

Ah ! C'est la nostalgie de cet autre que j'aurais pu être qui me désagrège et qui m'angoisse ! Quel autre serais-je aujourd'hui, si l'on m'avait donné cette tendresse qui vient du fond du ventre, et qui monte jusqu'aux baisers posés sur un petit visage ?

 

Peut-être ce regret poignant de ne pas avoir été un enfant aimé joue-t-il un grand rôle dans mon indifférence en matière de sentiments. Celle qui, dans mon enfance, m'a serré contre son visage ne pouvait me serrer contre son coeur. Celle qui aurait pu le faire était bien loin, dans un tombeau - celle qui m'aurait appartenu, si le Destin l'avait ainsi voulu.

On m'a raconté plus tard que ma mère était jolie, et on ajoute que, lorsqu'on me l'a dit, je n'ai rien répondu. J'étais déjà fin prêt, de corps et d'âme, déjà inapte à toutes les émotions, et leur expression n'était pas encore chez moi le signe avant coureur d'autres pages, difficiles à imaginer.

Mon père, qui vivaiti au loin, se tua lorsque j'avais trois ans, et je ne l'ai jamais connu. Je ne sais toujours pas pourquoi il vivait loin de nous, et je ne me suis jamais soucié de le savoir. Ce dont je me souviens, à l'annonce de sa mort, c'est de l'atmosphère grave qui règna lors des premiers repas qui suivirent. On me jetait un regard de temps à autre, je me le rappelle fort bien. Je rendais ces regards à mon tour, comprenant stupidement. Puis je me remettais à manger en prenant soin de bien me tenir, car on continuait peut-être à me regarder, à mon insu.

Je suis toutes ces choses bien malgré moi, dans le tréfond obscur d'une sensibilité fatale.

 

 

Fernando Pessoa          Le livre de l'intranquillité

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21 janvier 2013 1 21 /01 /janvier /2013 10:48

Organiser notre existence de façon qu'elle soit aux yeux des autres un mystère, et que ceux qui nous connaissent le mieux nous méconnaissent seulement de plus près que les autres. J'ai façonné ainsi ma vie , presque sans y penser, mais avec tant d'art et d'instinct que je suis devenu pour moi-même une individualité qui n'est ni clairement ni entièrement définie, mais absolument mienne.

 

Fernando Pessoa

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 19:26

La banalité est un foyer. Le quotidien est maternel. Après une longue incursion dans la grande poésie, vers les sommets des aspirations sublimes, vers les cimes du trenscendant et de l'occulte, on trouve délicieux, on trouve toute la chaleur de la vie au retour dans l'auberge où s'esclaffent les imbéciles heureux, où l'on boit avec eux, imbécile à son tour et tel que Dieu nous a faits, satisfaits de l'univers qui nous a été donné, et laissant le reste à ceux qui escaladent les montagnes, pour ne rien faire une fois là-haut.

 

Je ne suis guère touché d'entendre dire qu'un homme, que je tiens pour un fou ou pour un sot, surpasse un homme ordinaire en de nombreuses occasions ou affaires de l'existence. Les épileptiques, en pleine crise, sont d'une force extrême ; les paranoïaques raisonnent comme peu d'hommes normaux savent le faire ; mes maniaques atteints de délire religieux rassemblent des foules de croyants comme peu de démagogues (si même il en est) réussissent à le faire, et avec une force intérieure que ceux-ci ne parviennent pas à communiquer à leurs partisans. Et tout cela prouve seulement que la folie est la folie. Je préfère la défaite, qui reconnaît la beauté des fleurs, à la victoire au milieu du désert, emplie de la cécité de l'âme, seule avec sa nullité séparée de tout.

 

Que de fois ma propre rêverie, si futile, me laisse-t-elle l'horreur de la vie intérieure, la nausée physique des mysticismes et des contemplations. Avec quelle hâte je cours de chez moi ( ce lieu choisi pour y rêver) jusqu'à mon bureau ; alors je vois la figure de Moreira comme si j'entrais enfin au port. Tout bien considéré, je préfère Moreira au monde astral ; je préfère la réalité à la vérité ; je préfère la vie, oui, au Dieu même qui l'a créée. C'est ainsi qu'il me 'a donnée, c'est ainsi que je la vivrai. Je rêve mais ne supporterais pas cette injure, faite à moi-même, de donner aux rêves une autre valeur que celle de constituer mon théâtre intime, de même que je ne donne au vin, sans pour autant m'en abstenir, le titre d'aliment ou de besoin vital.

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