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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 06:26

Octobre 2009 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Ecoutez-la fermer les portes de l’espoir, observez-la boucher les yeux de nos enfants dont quelques larmes abreuvent les mouches, regardez-la casser leur marche, coupez leurs doigts, briser les reins, régler de règles obscures la compatibilité comptable de leur fécondité ou d’autres velléités.  

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la briser les mâchoires, observez-la saigner l’expert jusqu’à son jus des plus juteux, regardez-la planter les arbres qui tuent la faune, brûler les terres, les poumons verts du tout vivant de l’habitat, détruire le bleu pour un sang noir, moquer les cieux, jeter les lois, pousser au loin tous les déchets par le truchement d’un seul décret.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la fermer la marche pour engager le nouveau marché, observez-la debout devant, en tête du cortège, tenir très haut son étendard couleur terreur, regardez-la faire tous ses crimes en privant l’homme des droits qu’elle chante. Ne croyez pas qu’elle soit hasard, fatalité ni même destin, puisque certains prennent en otage tous les trésors de notre globe.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la brouiller les ondes et envahir tous les silences, observez-la prôner la force, la compétence et le courage pour asservir les plus vaillants, regardez-la vers la décharge, laisser pour compte, et c’est comptable, les vieux, les jeunes, les fous, les malades, les différents et autres incompétents, les lents, les indécis, les mous, les handicapés, les faibles ou les tièdes ! En gros, les neuf dixièmes de l’humanité.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Ecoutez-la forger le chaud, rougir le feu, s’enrichir d’uranium clandestin, observez-la pousser les choix de l’innocent vers la sécurité d’une puce sous-cutanée, faire de l’image une arme de liberté, de la torture le futur proche du suspecté, regardez-la faire la démarche de nous vanter tout le mérite de consommer ce qu’ils nous volent sans même avoir à se cacher.

 

Non ! Nous refusons cette oppression !

Nous déclencherons toutes nos alarmes des cris de l’oiseau paradis, du brame des cerfs en pleine conquête et des trompettes illuminées d’une multitude bien réveillée.

 

Nous libérerons les occupés des chaînes de leurs prisons, nous délivrerons les occupants de l’enfermement idéologique, le pire des enfermements qui les prive de voir, de regarder et d’entendre l’autre, celui qui court à côté d’eux, le proche le plus proche avec lequel il ferait commerce pour enrichir la grande cité.  

 

L’occupant quel qu’il soit cherche à détruire en premier lieu toute la culture de l’occupé. Le peuple, en effet, sans histoire ni culture ne laissera aucune trace de l’occupation. C’est la raison de ces lettres qu’une musique fera chanter. C’est la raison de mon soutien à Richard Martin, pour que le Toursky éclaire encore la bande de Paca, terrorisée par le pouvoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 16:16

Octobre 2009 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

" Nous fermons les robinets. Nous détournons les canaux. Nous persuadons le soleil de ne plus éclairer les rebelles. La mémoire des peuples doit être détruite car son entretien empêche l’évolution. Tout doit disparaître pour le nouvel ordre. Qu’importe les bruits de la rue ! Qu’importe la foule des ignorés ! C’en est assez de la démocratie qui mène à la crise ! Que règnent enfin notre liberté ! Nous avons besoin d’investir, de moderniser, de créer de la richesse, et les lois nous réduisent à l’inaction, freinent notre innovation, brident notre esprit d’initiative, ralentissent nos évolutions monétaires. "

 

Voilà votre unique discours se lamente l’orateur et montre les menottes qui entourent ses poignets, en levant les poings à l’horizontale. Il poursuit : 

 

" L’histoire, la culture, les grands auteurs, la philosophie, les sciences humaines, les lumières, la renaissance, vous voulez tout détruire. Votre arsenal de méthodes mafieuses nous entrave et ne cherche qu’à limiter nos libertés. La planète entière souffre de vos manipulations permanentes. Mais vous ne nous priverez pas de notre parole."

 

Un porte parole de la force ficancière, fier de son action qui ne le fatigue pas, enrichi de ses actions qui ne le contraignent à aucun sacrifice, brandit son porte voix :

« Monsieur, arrêtez-vous, vous allez vous fatiguer ! Trop de convictions vous entraînent dans des efforts inconsidérés. Faites confiance à notre force pédagogique. Avec le temps, avec nos experts en communication et les spécialistes des sciences cognitives, nos arguments finissent toujours par l’emporter.

Il se tourne vers les autres : "à ne pas se presser, l’évolution marche d’un pas mieux assuré. Prenez du repos, et consultez le chiffre de vos résultats. Cela vous redonnera de l’énergie. Ne vous inquiétez pas, nous avons les moyens de les faire taire. "  

 

Dans l’assemblée, quelques anciens gardent encore le souvenir de ce genre de parole, sans bien savoir en quelle occasion ils ont déjà entendu ce qui lui ressemble. L’un d’eux se lève et crie cette phrase horrible dont le souvenir lui torture encore les tripes. C’était sous l’occupation. Il était un jeune résistant. Il l’a entendue prononcer dans un français impeccable : « nous avons les moyens de vous faire parler ! Nous avons les moyens de vous faire parler ! »

L’ancien s’évanouit.

 

Le porte parole le laisse tomber : « vous voyez bien que l’histoire ne peut que nuire ! Nous empêcherons que la bande de Paca devienne une zone de non droit. Nous dresserons les murs qu’il faut pour que nul ne puisse encore parler. Marseille sera bientôt la Capitale de notre culture, oui, de la nôtre. S’il le faut, nous coloniserons tout le territoire, sans laisser la moindre trace du passé. Quant au théâtre TOURSKY ! N’en parlons plus. L’affaire est close. Emmenez-le !


Je vous remercie de votre attention ! Les affaires m’attendent !»

 

 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:58

   Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Mickaël cherche quelque chose. Il se baisse, regarde sous les meubles, passe la main au fond des tiroirs, déplace les petits cadres et soulève le couvercle des boites. Puis il recommence. Il se baisse, regarde sous les meubles, passe la main au fond des tiroirs, déplace les petits cadres et soulève le couvercle des boites. Une première fois, puis une seconde fois, et encore, et encore. Le bruit simulé de la capture d’une photo l’arrête. L’homme dont le téléphone portable enregistrait une rafale de quelques vues s’inquiète de savoir ce qu’il cherche. Il n’est pas de Marseille et semble ne pas comprendre ce qui se passe à Marseille, encore moins sur la scène du Toursky.

« Je vous vois dans l’embarras, Monsieur. Si vous me disiez l’objet de votre recherche, peut-être pourrais-je vous être utile ? Je suis Sébastien, militant pour la paix. A cette interrogation que vous ne posez pas mais que je devine, je vous réponds, pour la paix partout dans le monde... Et je remarque votre soulagement ! (L’appareil refait son bruit !)

Hélas ! Comment pourrais-je me sentir soulagé ? J’ai perdu la clef, ou bien quelqu’un me l’aura subtilisée... Hum ! Quel drôle de mot ! Subtil, et lysé ! Je ne sais pourquoi je vous dis ça ! Il est probable que nous ne soyons pas sur le même navire ! Moi, je rame depuis des années pour le droit à la culture ! Pour que tous les hommes puissent y accéder. Et depuis des années, des courants de plus en plus forts m’obligent à ramer jusqu’à l’épuisement... Je n’ai pas la clef !

Pardonnez-moi, Monsieur, mais je ne saisis pas. Quel rapport avec les mots « subtile et lyse » ?

Nous ne ramons pas ensemble... Ma crainte était fondée... Cherchez avec moi, s’il vous plait, et vous trouverez peut-être ! Mais de grâce, rangez cet appareil dont je ne supporte plus le bruit, ni même son obstination à vous asservir. (L’homme n’arrêtait pas de lancer ses petites rafales !)

Je ne comprends rien. Je vous soutiens dans votre lutte. Mes images partent dans l’instant vers les correspondants du monde entier. Notre dialogue l’accompagne et vous me dites des choses que nul ne peut comprendre. Mais je veux bien chercher la clef avec vous. Je suis pour la paix.

Le monde est saturé d’images. Il est envahi par l’image. Il est sous occupation, tout simplement parce que les images qui saturent nos espaces ne sont pas les images que nous désirons regarder. Ce ne sont pas nos images. Personne ne se reconnaît dans les images qui nous occupent. Nous aimerions voir les images de la dignité des gens. Nous voudrions voir des sourires de soulagement, après que des battants aient reçu en récompense la reconnaissance de leurs droits. Nous voudrions voir des gens qui construisent ensemble une solidarité entre voisins ou villageois, qui font de la musique et participent aux chants et aux danses, qui encouragent chacun sur le chemin qui l’épanouit. Au lieu de cela, nous voyons des performances et des compétitions, dans l’isolement, la solitude et l’individualisme. Chacun met son casque et se coupe du monde avec son format mp3. Il court, il parie, il sms-atise (pour des sommes astronomiques que certains engrangent quand d’autres somatisent), il e-mailise, seul devant son écran minuscule... Il s’ouvre au monde, dit-on ! Mais finalement, il se ferme au monde qu’il ne voit plus, à celui qui est à sa porte et qui bientôt lui demandera de chercher une clef, lui aussi. Cherchez-vous la clef ?

Vous êtes fâchés avec le monde moderne, avec le progrès !

La technologie évolue bien heureusement et je m’en réjouis. Mais le monde moderne est un monde où le progrès ne sert qu’à construire les murs d’incompréhension, ne sert qu’à augmenter les différences et les séparations, ne sert qu’à provoquer l’exclusion du plus grand nombre pour l’enrichissement d’un petit nombre. Le progrès n’est pas en cause ! Il devrait se concevoir comme la propriété de tous les hommes. Mais non ! Le progrès n’est plus qu’un outil breveté que certains ont volé. Toutes les richesses de l’humanité nous appartiennent. La porte qui les protège ne s’ouvre plus parce qu’on a volé la clef. Le partage et l'échange sont interdits, censurés !

C’est une marchandise comme une autre ! Rien n’appartient à personne. Tout se monnaye, selon les règles du marché !

Un grand mur, Monsieur, un grand mur s’est dressé entre vous et moi ! Vous ne le voyez pas car vous êtes aveugle. Et votre petit appareil, là, ne le voit pas non plus. Je vous l’ai dit, tout à l’heure. Nous sommes sous occupation. L’occupant se sert de l’image pour envahir tout espace libre. Il n’en reste plus beaucoup ! L’envahissement atteint même la vue. L’occupant est persuadé qu’en vous privant aussi de la vue, vous serez dans l’obligation d’avoir recours à lui. Ne cherchez pas la clef ! Vous ne la verrez pas ! Les marches vers la liberté, la culture seule nous aide à les gravir. La clef de la liberté, elle paraît, dessinée sur tous les murs dressés pour séparer. Elle paraît enchevêtrée dans tous les grillages qui bornent les camps de réfugiés. Elle sonne sur les barreaux de toutes les prisons. Cette clef, c’est le désespoir qui me l’a volée. Votre présence ne m’aide pas. Et quand vous dites que vous êtes pour la paix, ce n’est encore que de la com. Je ne marchande pas. Je ne me soumets pas à vos règles du marché...

Au nom de la loi, et pour le maintient de l’ordre, je vous arrête.

Peine capitale pour la culture ! Paris, subtil, aide à sa lyse !

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:53

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Le mur de béton et d’apartheid, celui que les autorités au pouvoir nomment le mur de sécurité, sépare maintenant les habitants de Saint Mauront. C’est un quartier déshérité de Marseille où s’anime une population résistante qui partage souvent la vie des artistes à l’occasion des manifestations et des fêtes du Théâtre Toursky. Nombreux sont ceux qui disent que c’est leur Théâtre. Nombreux sont ceux qui savent que sans le Théâtre, jamais personne ne parlerait du quartier de Saint Mauront. Beaucoup avaient soutenu les précédentes actions de Richard Martin, le créateur du Théâtre, pour que la culture devienne accessible à tous.

Là, le coup est dur. Un mur de neuf mètres coupe l'avenue Edouard Vaillant, jusqu’à la Rue Auphan. Les habitants des numéros pairs, ont mené de longues luttes pour éviter l’expropriation. Ils ont réussi à garder leurs biens grâce aux juges de Marseille qui ont estimé que la voie permettait de faire les travaux et la mise en sécurité des abords de l’ouvrage, à condition que toutes les ouvertures donnant sur la rue soient bouchées. Les habitants garderont ainsi les fenêtres sur les jardins et devront s’entendre avec les voisins pour ouvrir de nouveaux passages pour leurs allées et venues hors de la maison. C’est ainsi que les jardins devinrent de nouveaux lieux de rencontre et que la vie des occupés s’organisait selon un nouvel ordre qui n’est pas l’ordre prévu par le pouvoir.

D’autres résidents par contre, se retrouvent du bon côté du mur ! C'est-à-dire hors de la bande de Paca. Mais leurs fenêtres ne s’ouvrent désormais que sur l’affreux mur en béton qui les prive de toute lumière solaire. Le plus incompréhensible tient au fait que la sécurité du mur est menacée de ce côté par les ouvertures des immeubles. Le troisième étage donne facilement accès au sommet du mur. Et donc, afin de prévenir tout débordement zélé, les autorités installèrent des projecteurs très puissants éclairés toute la nuit pour donner la luminosité suffisante à la vidéosurveillance renforcée, mais cette fois, du côté soit disant libre ! A Saint Mauront, dans certaines rues, le jour et la nuit se confondent et la vie s’organise différemment que prévue.

 

Le plus grave néanmoins, c’est que le Passage Léo Ferré se trouve du même coup muré. Certes les chars avaient fait du Toursky un tas de ruines, mais la détermination des habitants pour le reconstruire ne s’entamait pas. Tandis que la nouvelle situation pose de sérieux problèmes. Pour tuer la culture on ne fait pas mieux. Le mur de séparation divise le quartier entre le Toursky 1 qui se reconstruisait peu à peu et le Toursky 2 qui se maintient avec cordages et cagettes sous le pont de l’autoroute.

Les discussions vont bon train. « Le quartier vivra ! Il ne faut pas que cet ordre se maintienne ! Nous allons rétablir l’ordonnancement qui nous convient ! Nos forces sont décuplées depuis que les méthodes de l’occupant prouvent que les financiers se payent notre tête, car c’est avec nos deniers que les travaux se réalisent pour nous achever ! Nous ne resteront pas enfermés ! Le pouvoir ne nous entend pas ! Il botte en touche ! La touche nous profitera ! »

 

L’occupant ne s’est pas encombré de scrupules. Aucune porte n’est prévue dans le mur et son franchissement ne peut se faire qu’au contrôle de La Rose, ou encore au contrôle de l’Estaque. Mais ces postes ont mauvaise réputation. Pour un oui ou pour un non, ils sont hermétiques et personne ne passe. Sauf bien sûr les privilégiés qui roulent à toute vitesse sur l’autoroute avec leurs grosses cylindrées. Marcel, le tout nouveau Grand-Père, heureux, a dû se rendre au passage de l’obélisque de la Madrague en bus, attendre le car de Cassis, prendre Cassis Aubagne, puis trouver un taxi qui le dépose à Saint Just, en passant par la Valentine, les Olives, La Rose et Malpassé, juste pour rendre visite à sa fille qui venait de rentrer à la maison, avec le bébé, Boulevard de Plombières, à deux cents mètres du passage Léo Ferré.

 

« Ca ne peut plus durer ! Nous allons creuser un passage sous le mur. Le Passage Léo Ferré n’est pas trop surveillé, il se poursuivra en sous sol jusque dans un jardin en face. La cité est calme et n’attire pas l’attention. Nous pourrons sortir par les jardins Rue Battala ! »

Du même coup, l’école pourra continuer à vivre, même si ses ouvertures sont murées sur l'avenue Edouard Vaillant. Si l’école vit, le Toursky vivra, la culture aussi.

 

L’histoire nous dira la résistance des vaillants habitants de Saint Mouront.

 

«  Ils ont refusé le rétablissement de la peine capitale pour la culture, à l’occasion de la grosse affaire de communication sur le fameux Marseille 2013. »

Ce n’est pas de cette culture là qu’ils veulent pour cette capitale. C’est la culture des grandes tours et des gouffres financiers, c’est la culture du béton, du TGV ou LGV, c’est la culture des performances et de la compétition. C’est la culture du toujours plus pour les nantis et toujours moins pour les autres, les pauvres. « Ne vous donnez pas cette peine, Messieurs, la culture politique des citoyens a déjà dépassé le seuil que vous redoutiez ! »

 

 

 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:50

  Octobre 2009

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Sur scène, un grand pan de mur en béton. Il trace une diagonale depuis les premiers rangs de l’orchestre, jusqu’au dernier rideau, tout au fond de la petite scène, dans une perspective exagérée qui fait croire que son franchissement est impossible tellement sa hauteur paraît démesurée. Nul ne sait ni ne voit ce qui se passe derrière le mur. Mais chacun imagine que les maçons qui l’ont dressé restent omniprésents pour le protéger, déterminés pour le garantir, immobilisés pour le garder debout. Des caméras de vidéo surveillance, tous les deux mètres témoignent de leur activité. Tout s’enregistre de l’autre côté, et chacun peut calculer la mobilisation en hommes, en technologie, en énergie et la patience à laquelle doit s’astreindre l’occupant pour veiller à sa sécurité, la sienne et celle du mur. L’occupant est très occupé.

 

L’acteur, l’occupé, s’occupe à décorer le mur. Il dessine l’histoire de son peuple, note le nom des villages détruits, fait le portrait de ses martyrs, caricature les dignes gagnants du prix Nobel de la paix. Il peut aisément fragmenter soixante ans d’occupation sur sept cent kilomètres de mur. Il est très occupé, très affairé, très motivé. Il déplace son petit échafaudage de peintre en bâtiment pour peindre tout le mur, aussi haut que possible, désirant occuper toute sa surface. Mais surtout, il tient compte de l’œil qui l’observe. A chacune des caméras, il fait signe. Il fait un petit coucou, un bonjour, un au revoir. Il prévient de la couleur qu’il va choisir, semble vouloir expliquer par signe ce qu’il décrit sur son œuvre inachevée. Il mime les mouvements héroïques de ses figures, et singe les caricatures avec humour.

Quelques téléviseurs disposés tout autour de la scène donnent aux spectateurs les images que reçoit l’occupant. Et les spectateurs découvrent très vite combien l’acteur occupe non seulement la scène, mais aussi l’occupant. L’artiste transforme le mur en fond vivant de toute la mémoire d’un peuple. Il écrit et marque sur le symbole même de l’enfermement la fierté de son histoire, heureux de la faire partager, la dignité d’un peuple animé sur un long cheminement à la recherche de la liberté que le mur vient ici, comme l’ultime porte vers la sublimation de son être peuple, comme l’ultime rempart que les mots détruiront demain dans l’extase des sentiments de l’ouverture et du partage, recherche de la liberté que le mur vient ici autoriser.

 

L’occupant disparaît dans cette scène. Il n’est plus qu’un œil détaché de tout corps, il n’est même plus incarné en tant qu’occupant puisqu’il ne peut faire autre chose que de s’occuper à être œil et support inutile d’enregistrement. Il ne se rend même pas compte qu’il ne fait qu’enregistrer la mémoire du peuple qu’il veut détruire, il ne comprend pas qu’il aiguillonne sa culture, qu'il la pique pour qu'elle vive.

 

Pour le spectateur, il n’existe plus rien de l’autre côté du mur. Il vibre à cette sensation étrange que les truelles, les engins de levage et les excavateurs paraissent automatiques, manœuvrés par des automates programmées par quelque informaticien anonyme, depuis longtemps décédé de s’être appuyé sur une mythologie désuète et fictive.

 

Mais soudain, l’acteur parle ! Il s’adresse à l’œil le plus proche de lui pour que les spectateurs le distinguent sur l’écran du milieu, juste au dessus du rideau de scène. Il crie, mais sans colère.

 

« Je ne sais pas si tu m’entends. Mais un jour sûrement tu découvriras cet enregistrement. Le mur marquera l’histoire et traversera les siècles.

Il apparaîtra que n’importe quel mur d’incompréhension unit pour toujours la vie et la mort par des liens si denses que seuls résistent au temps les liens et les restes de  la vie, sur quelques traces de la mort.

Toujours et partout, la vie se manifeste par les empreintes gravées sur la pierre, par les formes données à la terre, par les mots jetés dans l’univers.

 

Ne réponds pas puisque tu ne le peux plus. Ton œuvre est terminée, ton passage est fini. Ta vie s’arrête là même où le mur est dressé. Tu es mort, lassé de n’exister que par l’activité observée de l’autre côté. Les spectateurs du monde entier en sont témoins. »

 

Saluts !

 

Applaudissements des amis du Théâtre Toursky, reconstruit de bric et de broc sous l’autoroute au carrefour de la Rue Auphan et de la Traverse de Gibbes. C’est le huitième jour de leur grève de la faim. Richard Martin et Jean Poncet embrassent leurs amis.

 

 

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:42

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Les hommes sont en taule. Ils étaient cent soixante dix au théâtre Toursky pour soutenir le combat des artistes. Pour eux, nuire à la culture, surtout à la culture populaire, c’est tuer le tissu social afin de mieux asservir les petites gens.

Ils étaient venus avec leur femme et leurs grands enfants parce qu’ils avaient maintes fois aimé « la maison Toursky » dans laquelle ils se sentaient chez eux. Bien souvent, les grands garçons disaient à leur père : « c’est pas pour nous, tout ça. Nous, on y comprend rien, même le parler il est pas pareil ! »

 

Et puis, un jour ils y sont allés avec la classe ou avec la copine qui connaissait un petit peu ! Ils ont rigolé, ils ont pleuré, ils se sont régalés. Ils sont même allés passer un moment sur la terrasse pour boire un verre avec ce plaisir d’échanger les impressions. Les artistes manifestèrent leur intérêt pour ce public du quartier, s’asseyant parmi eux, les invitant à faire quelque expérience de théâtre, leur ouvrant ainsi les portes de la culture.

Un jeune, ce soir là, pour son combat, tenait à offrir à Richard Martin ce merveilleux cadeau : il a déclamé un poème de Jacques Prévert. Il s’est mis en colère puis il s’est calmé, habitant les mots, modeste sous les applaudissements. Il est maintenant un habitant des mots. Et les mots l’habitent.

 

L’armée veut détruire la maison des mots. Elle a tiré sur le bâtiment, mais l’édifice des mots ne se fendille pas sous les boulets de quelque char. Les mots peuvent escalader les murs, même les murs de neuf mètres qui tentent de séparer le droit du tordu, le grand du petit, l’ordre du désordre. Mais le mur ne symbolise que l’échec du droit qui n’arrive pas à tordre l’autre, l’échec du grand qui n’arrive pas à détruire le petit, l’échec de l’ordre sur le désordre de la fantaisie et du partage, de la rencontre et de la diversité. Le mur se dresse et le silence se rompt. Il emmure et la parole se délie. Quand bien même il faudrait marcher pour déclamer parce qu’il n’y a plus de lieu abrité, les mots se construiraient en théâtre, balanceraient de la cour au jardin, et traceraient sur le fond des lettres éternelles. On entendrait encore Socrate solliciter plus de réflexion. On s’étonnerait encore des sages paroles de Marc Aurèle, stoïque face à l’adversité. On se réciterait encore les belles lettres des amoureuses du verbe.

 

La construction d’un édifice aussi laid qu’un mur de béton ne dépasse en incompétence que d’un cheveu la manifestation de rupture d’un serviteur de la culture envers la culture elle-même. Ce préposé de l’ordre établi s’est mutilé tout seul par la destruction des raisons mêmes de son propre travail. C’est comme s’il l’avait fini ! Tout est dit, c’est comme s’il était fini !

 

Toursky est rasé, les hommes emprisonnés avant hier ont été rasés, tout ce qui était sur la table de travail fut balayé. L’occupant ne cesse de détruire toute la vie de l’occupé, mais il est trop tard. La culture s’est suffisamment développée dans ce quartier de la bande de Paca pour que son déclin ne puisse se faire par la simple érection d’un symbole phallique. Je pense à la nouvelle tour CMA-CGM.

 

Le peuple est fier. Le mur de l’apartheid va modifier leur horizon, comme la tour du nouveau Marseille. Mais le monde n’est pas fait de ce qu’on voit. Et l’horizon de la liberté n’est pas fait de verticales ni d’horizontales. Il se tend plutôt de tout ce flot d’énergie et d’espoir qui anime les résistants.

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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 23:30

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Une grande manifestation se déplace tout le long du Boulevard de Plombière, sous le béton du viaduc réservé à l’élite, une foule de marseillais de la Belle de Mai, des quartiers Nord, de Saint Mauront, de Saint Henri et de l’Estaques qui tous scandent ces mots désespérés : « Non ! Pas le mur ! Non ! Pas le mur ! » et plus loin, « Oui à Toursky ! Oui à Toursky ! »

Les habitants qui doivent quitter leur maison dans le mois, à cause du tracé de ce maudit mur, se sont mobilisés aussi et hurlent dans le milieu du cortège : « Pouvoir assassin ! C’est chez nous ! Qu’on est bien ! Pouvoir assassin ! C’est chez nous ! Qu’on est bien ! » ... « Non ! Pas le mur ! Non ! Pas le mur ! » Ils se dirigent vers la Traverse Léo Ferré, par le Boulevard Battala.

 

Mais Toursky est détruit, des fumeroles s’en dégagent encore.

 

La force que donne aux gens cette volonté de résistance se décuple avec le déferlement des humiliations. Le quartier ne se résout pas à la disparition de leur théâtre. Sous l’autoroute, à la place du parking qui ne sert plus à rien, ils construisent un lieu, monté de tous les matériaux qu’ils peuvent trouver, cagettes, caisses, poutres et chevrons qu’ils arrivent à récupérer dans tous les lieux de destruction, pavés qu’on peut encore dénicher sous quelques couches de macadam poreux. « Il n’y aura pas beaucoup de fenêtres, dit l’un des bâtisseurs de l’illusoire, mais l’important c’est que nous y arrivions avant que les engins ne viennent pour implanter le béton de la séparation. »

Les hommes retrouvent leur savoir faire ! Qui ses ruses de charpentier, qui ses arguments de terrassier, qui sa truelle ou son marteau afin de dresser les murs et les enduire, avec un mélange de terre et de chaux. On y rencontre même des tailleurs de pierre qui entaillent les piliers du pont de l’autoroute pour y coincer des solives. Et le Toursky renaît, en quelques jours, tout neuf, « il n’est pas aussi beau, mais cette fois, il est à nous, disent-ils, nous y serons chez nous, et c’est le plus beau cadeau que nous n’aurons jamais fait à Richard Martin. » Peu importe qu’il n’y ait pas le même confort que là-haut. Peu importe qu’il n’y ait pas la machinerie pour les décors. Il y a la scène, au beau milieu de la surface. La scène, les spectateurs, et les acteurs, ça fait un théâtre.

A la chaux, sur le plus grand des murs sans fenêtre, on écrit TOURSKY 2.

 

La foule se presse autour du Toursky 2. Leurs revendications passent au second plan. On les entend maintenant chanter ensemble en faisant une ronde bruyante autour de la construction : « On a gagné ! On a gagné ! »

 

Les gaz calment l’élan général et chacun se cache dans ses manches pour éviter de trop respirer la puanteur. Les yeux se mettent à brûler et les gorges à racler. Le groupe se contient néanmoins et tente de respirer le moins possible en souhaitant que le petit vent disperse vite les fumées toxiques.

 

Mais de nouveaux véhicules militaires s’engagent dans la Rue Auphan. Ils ressemblent à des camions citernes. A leur passage, les manifestants sont arrosés d’une eau boueuse et putride qui semble avoir été pompée dans les lisiers de porc et mélangée à des fonds de fausse sceptique non activés. Même le purin ne sent pas aussi mauvais ! Des pieds à la tête, ils sont trempés et sentent la merde comme jamais. La débâcle est rapide. La dispersion des occupés s’est effectuée plus vite que la dispersion du produit. L’occupant se gargarise. L’occupé pue.

 

Milan et David était avec moi. L’expérimentation de ces nouvelles méthodes, me dirent-ils, se fait là-bas. C’est ce qui s’exporte le mieux et rapporte le plus. L’occident, bientôt sera aussi fort que leurs maîtres pour contenir les foules rebelles et mâter les terroristes.

Mais l’humiliation peut toujours devenir pire ! Aucun régime ne peut se créer des limites dans ce domaine, parce que c’est la haine qui gouverne.

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 22:45

Au mot doux, cajolé si souvent,

au mot cher, délicieusement galvaudé,

au mot chair dit en chuchotant,

au mot lent qui guide les caresses,

au mot à mot qui nourrit l'enfant,

au mot amour qui berce le jeune,

au mot valse qui le fait tourner,

au mot souffle qui l'enivre,

au mot joue qui se frôle,

au mot bise qui s'ose,

au mot brise qui met un terme à la liste, joyeusement

au mot brisure qui forme un reste inattendu,

au mot envolé qui s'échappe, comme une plume,

au mot léger qui nous égaye, et touche les âmes,

 

à tous ces mots qui résonnent et qui sonnent,

à tous ces mots qui retiennent et accompagnent,

qui mouillent et qui dessèchent,

qui glacent ou brûlent,

frappent ou soulagent,

ornent ou soulignent,

d'onguent ou d'or,

d'argan, d'amande, d'améthyste, de jade ou de rubis,

pâles ou rutilants,

nacrés ou brillants,

à tous ces mots, notes et soupirs, silences et points d'orgues,

mots clés ou portés,

je chante qu'ils m'ont pris,

irradié,

ensorcelé,

anesthésié parfois,

par la parfaite futilité de leur puissance éphémère,

par leur pertinence à surgir là, juste quand il le faut,

ou disparaître aussi, mais quand ils le veulent.

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 17:20

  Octobre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Pour occuper la bande de Paca, l’occupant dépense une fortune, l’expropriation des habitants, la construction du mur de neuf mètres, la nécessité d’implanter des portillons de passage, la mobilisation vingt quatre heures sur vingt quatre de plus d’un milliers de soldats, les armes et les transports, la logistique de guerre qu'ils doivent palier, sans compter l’organisation des prisons secrètes où seront, tant bien que mal, parqués des prisonniers.

 

L’occupant se retrouve lui-même très occupé à occuper. En un sens, plus raccourci, il s’est mis tout seul dans une position d’occupé, astreint à la surveillance et l’entretien au quotidien de nombreux équipements, astreint à la fabrication de matériel sans cesse plus performant. (Il suffit de penser qu’un drone de la taille d’une libellule aura couté en investissent et en recherche tout autant qu’un char Marta-Drasaud). Le long du mur de la honte, l’occupant disposera des caméras utiles à la vidéo surveillance des lieux autant de fois qu’il l’aura jugé nécessaire. Cela implique la construction de locaux assez vastes pour visionner puis enregistrer toutes ces images. Cela implique de former toute un contingent de techniciens et d’observateurs qui seront astreints à regarder les écrans de contrôle, sans qu’il y ait la moindre absence.

 

Un soldat, devant son écran de contrôle, fatigué de monter la garde, aura cette observation : « finalement, les occupés, ceux que nous sommes obligés de contrôler, ceux qui ont pris l’habitude des caméras de surveillances, et qui maintenant s’en foutent, eh bien ! Peut être qu’ils sont plus libres que nous ! »

 

Nous n’irons pas jusqu’à lui donner raison. Pourtant, tout n’est pas faux dans son raisonnement. L’occupant se construit un statut de dominant. L’occupé ne peut en dire autant. Seulement, le premier répand la peur, la terreur et la mort au point qu’il en est lui-même tout autant victime que le second. Tandis que le second, privé de ses droits, privé de sa dignité d’être humain, trouve au fond de lui des ressources d’énergie incroyables, dans la colère, la lutte, la survie même, qui le poussent à des élans qu’il n’aurait pu imaginer sans les circonstances dramatiques de sa vie. Certains ne craignent même plus la mort parce qu’ils savent qu’ils peuvent la rencontrer d’une seconde à l’autre. (Voir la force des non-violents !!!)

 

Nous rencontrons là un renversement topologique. Nul barrière ou mur ne peut servir à la perfection sans qu’une porte au moins n’ait à s’ouvrir pour quelque raison que ce soit. Et cette imperfection dans la séparation transforme le chantier en enfer réciproque dont l’entretien revient à ceux qui en sont responsables.

L’occupant se ruine et se détruit lui-même après avoir tenté de ruiner et de détruire l’occupé, ce qui ne se résout que dans l’apocalypse de la bombe atomique.

 

Occupé l’autre c’est s’occuper soi-même.

Enfermer l’autre c’est s’enfermer soi-même.

Emmurer l’autre c’est s’emmurer soi-même.

Détruire l’autre c’est se détruire soi-même.

 

Le pouvoir oligarchique ne se maintient que par l’incompétence de ses oligarques. La peur de manquer les rend stupides et bien des Molières l’ont déclamé haut et fort. Construire un mur contre la culture sera la plus flagrante des manifestations de leur incompétence.

 

En soutien à la lutte de Richard Martin pour le Théâtre Toursky à Marseille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 17:16

Octobre 2009

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

La porte d’Aix est bloquée, envahie par les CRS. L’autoroute Nord idem, fréquenté d’habitude par les seuls 4X4 blindés qui circulent entre Aix et le nouveau Marseille d’où pointeront haut dans le ciel les « tours de la puissance ». On les verra de loin, érigées là en pure symbole phallique dont bien peu de Marseillais auront encouragé la construction. Les forces du maintien de l’ordre, de l’ordre de l’occupant, protègent la progression des tout nouveaux chars Marta-Drasaud, dont la première mission consiste à se positionner derrière le Théâtre Toursky, sur le pont de l’autoroute qui traverse le quartier Saint Mauront. Depuis hier soir, nous savons que les femmes sont enfermées dans le théâtre et redoutons que les chars ne se mettent à tirer sur le bâtiment.

Il est dix heures trente, en cette matinée ensoleillée. Traverse Léo Ferré, aucune milice, aucun camion militaire, pas de CRS. Le désert total. Les habitants du quartier sont restés chez eux, certains sans le mari ni le père qui ont été embarqués pour une destination secrète. Survient un premier tir. Il fait un trou d’un mètre dans le béton, et la structure s’ébranle comme un bateau sur une crête. L’obus a traversé l’ensemble jusqu’à la terrasse du premier niveau. Un second tir, sur un axe décalé de deux mètres sur la gauche et vers le bas. Les dégâts sont déjà considérables. Le pan de mur que l’on aperçoit depuis l’autoroute ne tient plus que par miracle. Les gravas dégagent une poussière épaisse qui s’appesantit sur les chars. Mais le troisième est déjà réglé pour donner le coup de grâce au bâtiment. L’effondrement de la toiture provoque une secousse telle que les vitres encore entières se brisent en quelques secondes, qu’elles soient du théâtre ou des immeubles voisins. On ne voit plus rien, aucun bruit ne fait vibrer l’air. La culture se meurt, à commencer par son cœur, celui qui bat pour que respire la vie de la cité.

 A deux heures du matin, deux acharnés de la résistance, jeunes et effrontés, bravant le couvre-feu dans ce petit quartier surchauffé, avaient dressé une échelle jusqu’à la terrasse, et s’étaient introduits dans le grand hall, posant soigneusement leur doigt sur la bouche pour inviter les femmes à garder le silence le plus absolu. Deux autres complices, simultanément, faisaient céder les cadenas en forçant avec des pinces monseigneur et, sans bruit, firent évacuer les femmes l’une derrière l’autre, jusque dans les immeubles voisins, dans lesquels aura joué la plus grande des solidarités. Beaucoup s’en souviennent encore, car les voisins les auront cachées durant plusieurs jours afin de ne pas éveiller les soupçons de ceux qui étaient sûrs de leur destruction totale, sous les décombres.

Fait d’armes étonnant pour un peuple sans armes, quelques cent cinquante femmes furent sauvées cette nuit là, sans que les autorités n’aient pu le soupçonner. Deux vigiles avaient néanmoins trouvé la mort, avant d’être ensevelis. L’armée d’occupation n’a pas communiqué à ce sujet, ne souhaitant pas se glorifier d’avoir lancé au front une milice privée.

 

Les hommes emprisonnés, ne le sont pas seulement derrière un mur ou des barreaux. Ils sont emprisonnés derrière un silence encore plus épais que n’importe quel acier ou béton. Un silence qui détruit le temps, l’être et son entourage.

 

Comme le soulignent les révoltés militants, barreaux et murs enferment des êtres non seulement dedans, mais aussi dehors. La privation de liberté détruit la dignité du prisonnier mais aussi la dignité de ceux qui emprisonnent, sans oublier la dignité de ceux qui subissent aussi le mur du silence et sont, dehors, emprisonnés et mutilés dans leur dignité.

Il en est de même pour l’occupé, comme pour l’occupant. Le grand mur qui les sépare détruit l’occupé comme il détruit l’occupant, il sépare tout autant la population  qui est du bon côté ! Au nom de quelle dignité surnaturelle un groupe d’homme peut-il organiser l’apartheid ou la ségrégation ? 

 

Nous avons tous les images piteuses de ces grands tortionnaires dont la seule défense était de répondre qu’ils ne faisaient qu’exécuter des ordres. Nous avons tous vu dans leurs yeux, vidés de substance vitale, le vide sidéral laissé par le départ des plus infimes parcelles de dignité humaine.

Nous savons qu’une légère propagande, sur la durée, finit par persuader l’occupant que sa dignité ne peut être sauvegardée qu’en exterminant l’indésirable, le rebelle, le terroriste, l’autre, le pas pareil ! Il suffit d’apprendre les mots simples : « Nous devons écraser tous les cafards ! » « Il ne doit pas rester un seul rat ! » ...

 

L’histoire se renouvelle et la culture risquerait de nous l’apprendre. La destruction du Théâtre Toursky dans cette année 2013 sera l’un des échecs humiliants de l’armée d’occupation des pouvoirs financiers français.

 

 

 

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