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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 11:40

Elle sonne, la note limpide d'un petit crapaud qui appelle une partenaire dans les herbes humides du soir. Sa touche délicate découpe la quiétude du jour qui finit, pour ceux seulement qui tiennent compte de leur sensibilité. Christalline telle une goute de rosée qui glisse de la pointe d'une herbe orgueilleuse, elle sublime le désir, dans l'expression la plus simple qui soit, la note.

 

Certains qui pensent n'entendre rien à la musique pourraient commencer leur initiation par l'attente du chant des crapauds qui se répondent au loin, cachés dans les fourrés, mais présents dans l'ambiance, laids pourrait-on dire, mais si généreux dans leur appel. Ils pourraient se tendre vers cette pointe de luxe en faisant silence dans leur coeur, jusqu'à cet instant très court où sa piqure éclaire les sens, et plonge dans la première découverte de la musique. En réponse une autre note, qui paraît aussi venir de loin ! Elles s'entendent avec une telle précision que leur marque peut s'inscrire dans l'oreille sur une longue durée.

 

Nous somme ici dans la première expérience de l'apprentissage de l'écoute. Et nous découvrons que ce tout petit effort d'écoute laisse découvrir un monde nouveau dans lequel une stimulation externe, si légère soit-elle, parvient à réveiller notre symphonie interne que l'environnement médiatique, malheureusement, nous apprend à museler. Des simples notes du crapaud musicien peut naître le souci des sons et l'appétit de la musique. Nul ne s'en plaindra !

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 09:01

  Septembre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Effervescence autour d’un feu, rond point Zino Francescatti, devant le Parc du XXVI° centenaire de Marseille. Trois jeunes gens après avoir distribué leurs lettres respectives se sont assis sur les dalles, ont imprégné d’alcool à brûler leur longue chemise en flanelle de coton blanc et gratté chacun son allumette. C’était hier, Jeudi à quatorze heures trente, quand les enfants devraient être à l’école.

 

Sur les documents que les passants ont pu lire avant le drame, trois lettres courtes, écrites dans des styles singuliers, toutes avec ces derniers mots : « acceptez que nous choisissions de mourir avec dignité avant que l’occupant ne nous ait avilis aux yeux de tous. »

 

« Peuple de résistants marseillais, devant la progression inéluctable de la solution finale que le pouvoir entreprend, nous choisissons de ne pas souffrir d’avantage. Moi, Mahmoud Benaya, je n’ai connu que des privations depuis ma naissance, il y a vingt ans. Mon père et mes frères ainés ont été sacrifiés dans les prisons de l’occupant et les cinq dernières années passées avec ma mère et deux petites sœurs sont devenues de plus en plus épouvantables malgré nos prières régulières. Nous vivons terrés dans le sous-sol du Cazino désaffecté en face du métro La Timone. Les récents bombardements ont eu raison de la jambe droite de la petite dernière. Si Dieu veut, il aura pitié des innocents. Inch’Allah.

Acceptez que nous choisissions de mourir avec dignité... »

 

« Amis Marseillais de toutes les communautés, amis qui croyez et amis qui ne croyez pas, je souhaite mettre un terme à mon enfer quotidien. J’ai dix huit ans, je suis juif comme la famille me l’a enseigné. J’ai honte, moi Salem, de ce pays qui désire soumettre tous ses habitants à la dictature des gains. Je suis fier des résistants qui restent encore debout malgré ces quarante années de prison à ciel ouvert. Cependant je n’ai plus le courage de lutter. Déjà tout petit, je lançais des pierres sur les gardes du passage de la pomme. Adolescent, je courais avec mes camarades le long du mur jusqu’à Saint Jean du Désert, là où sa construction fut interrompue. Nous arrivions à faire de courtes escapades nocturnes jusqu’à Saint Just. Mais l’an dernier, mes copains ont sauté sur une mine, tout près des Caillols. Depuis, j’ai perdu l’innocence de la jeunesse et je ne vois qu’une chose, la brutalité infinie de l’être humain.

Je laisse mes parents pour lesquels je suis une charge puisqu’il n’y a pas de travail. Mais je suis fier d’eux parce qu’ils restent dignes devant l’adversité. Pour moi qui n’y arrive plus, j’ai choisi de partir.

Acceptez que nous choisissions de mourir avec dignité... »

 

« J’ai seize ans. Je veux partir avec mes amis pour ne plus avoir à mendier comme un gueux dans cette bande de Paca qui nous enterrera tous. Chacun peut souffrir jusqu’à ses propres limites. Qui me condamnera ? Je regretterai seulement le ciel de Marseille dont, déjà, la Bonne Mère est partie.

Acceptez que nous choisissions de mourir avec dignité... » Benjamin.

 

Quelle vie peut-on promettre aux jeunes gens dans un monde qui veut en faire des machines ?

 

Abdu m’accompagnait. Il m’a fait remarquer qu’aucun média n’était présent pour couvrir ce sacrifice volontaire. Puis il me lance, comme pour prendre du recul, mourir à petit feu, c’est moins rapide, mais le résultat est le même. Là-bas, c’est tous les jours que des vies sont consumées. L’armée, c’est la mèche, et le feu, et le bûcher. Nul n'a jamais encore vu l'occupant s'immoler !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 décembre 2012 3 26 /12 /décembre /2012 08:57

Septembre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

La rumeur court qu’un train entier de bouteilles d’eau minérale vient d’arriver en gare d’Arenc. Il est vingt heures, le couvre feu impose l’arrêt des activités.

Les jeunes n’y résistent pas. Ils longent les murs, dans les ruelles faiblement éclairées, traversent les carrefours comme des commandos surentraînés, et filent par dizaines vers la gare d’Arenc. Ils raisonnent tels de vieux résistants expérimentés, pour être nés dans cette période de sombre occupation. Ils ne connaissent par d’autre vie que celle de la bande de Paca, occupée depuis plus de quarante ans. Ils se disent que l’armée d’occupation surveille attentivement le convoi, assurée de la visite précipitée des jeunes marseillais, agiles et déterminés.

Pour atteindre les wagons, l’heure la plus propice au silence et à l’indolence des sentinelles, voire à leur somnolence, c’est trois heures du matin. Aussi glissent-ils le long de la Traverse de la Passerelle qui prend dans le Boulevard Casanova, et grimpent-ils sur la passerelle Eugène Gauchet d’où ils aperçoivent très bien les wagons. Mais ils ne voient pas l’armée d’occupation et pensent que personne ne surveille le convoi. Malins, ils jettent quelques petits cailloux sur les toitures, afin de faire bouger les soldats au cas où ils se seraient planqués dans les wagons. Mais rien ne bouge. Ils n’ont plus qu’à descendre le long des piliers qui supportent l’ouvrage, plus facile à dire qu’à faire. Ouf ! Du côté de la traverse du Liban, quelques arbres bien placés facilitent leur tâche.

Une courte échelle, un grillage, un petit muret, et nos jeunes serpentent sur les voies. Toujours personne en vue ! Les wagons sont fermés par de lourdes targettes cadenassées. Après deux ou trois essais avec une barre de fer trouvée par là, ils arrivent à en faire sauter un. Ils ouvrent lentement la porte et découvre la cargaison de packs d’eau minérale. Chacun en prend quatre, un sous chaque bras et les autres par leur anse, puis le groupe silencieusement retourne vers la traverse du Liban. L’escalade leur prend un peu plus de temps, mais ils ne sont toujours pas inquiétés.

Il est tard, leur progression de retour se fait très prudemment, les oreilles vibrent au moindre bruit de moteur et ils se tapissent dans l’ombre. Non loin de chez eux, ils se dispersent après s’être promis de revenir le lendemain à l’aube pour la distribution. Un petit moment de bonheur les attend à la maison où chacun va enfin boire à sassiété, sans retenue, mais juste pour cette nuit !

 

Le lendemain, une file immense de pauvres en quête de quelques bouteilles d’eau attend l’ouverture des grilles de la gare. Un haut parleur annonce que la distribution d’eau ne commencera qu’à dix heures. Quatre heures à attendre dans une foule où chacun grogne contre l’occupant, sans élever la voix ! « Pourquoi pas maintenant ? Pourquoi nous faire attendre ? C’est juste pour nous humilier un peu plus ! »

 

Les grilles s’ouvrent. La ruée vers l’eau commence. Mais la pagaille est telle que les soldats grimpent sur les marches-pieds devant chacune des portes ouvertes sur l’or bleu, et, pour décourager les avancées trop brutales, ne trouvent rien de mieux que de pointer leur couteau dans les bouteilles accessibles. Les gens se jettent alors sous les marches-pieds pour boire ce qui dégouline. D’autres se rangent en ligne comme pour montrer l’exemple.

La distribution commence. Une bouteille par personne. Au moindre frémissement de rébellion, on éventre des bouteilles. « C’est une bouteille ou rien ! Le convoi ne suffira pas pour tout Marseille ! » Hurlent les hauts parleurs. « Sans discipline, pas d’eau ! Un prochain convoi dans quelques jours ! »

 

Les hommes tentent de faire plusieurs passages, mais les soldats ont l’œil. A chaque soupçon de fraude, ils éventrent une bouteille. Bientôt, l’ordre règne, l’ordre humiliant de l’occupant. Priver le peuple d’eau, de farine, de laine et de matériaux de construction, c’est déjà incompréhensible, mais le priver d’expression, empêcher sa colère et sa révolte, enfin, le soumettre à ramper comme un chien, seule l’humanité déshumanisée en est capable.

 

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:35

Septembre 2009


L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Dans l’exposition, le jour de l’inauguration, le peintre reste là, dans une posture figée, enveloppé d’une bulle transparente que personne n’oserait pénétrer. Le tableau, face à lui, lance aux visiteurs une décharge de stupéfaction mêlée de fascination qui les immobilise un long moment. Ils s’en détournent en se faisant violence, sans même pouvoir échanger un quelconque regard dont l’effet réciproque consumerait les cris brûlants qu’ils musèlent au-dedans.

Le peintre ne voit personne. Les lentes déambulations silencieuses ne modifient en rien sa surface de protection mystérieuse, n’entament aucun angle de son espace sombre. Oui ! Sombre ! Sa pose donne l’impression qu’il a sombré quelque part, comme si l’œuvre suspendue devant lui sur le grand mur bleu nuit, éclairée d’un feu qui semble sortir de la toile, par sa puissance évocatrice, l’écrasait d’une chape morbide et novatrice tout à la fois. D’ailleurs, pour tous ceux qui tombent dans le regard de cette petite fille, interpellés dans leur ignorance et leur impuissance, choqués par leur prise de conscience soudaine devant l’innocence et l’indigne injustice des destructeurs anonymes, il se passe quelque chose de grave. Leur monde se lézarde de bas en haut. Leur mur d’incompétence s’ouvre sur ses fondations mêmes où se sectionne le ferraillage et se craquèle la terre. Il se déchire jusqu’en haut, jusqu’à déstructurer la construction raisonnable de leur monde maquillé d’acceptabilité honteuse. Leur vie ne sera plus comme avant. Ils se seront confrontés au pire dont l'humain se rende coupable.

 

Le peintre paraît enterré sous l’effet écrasant de son tableau, enseveli sous la lourde dalle de sa propre création. Et moi qui regarde la scène à distance, pas encore saisi par la puissance de l’œuvre, je crains de m’avancer et de prendre ma place dans ce morbide spectacle. Pourtant, je sais que les scènes réelles dépassent largement nos imaginaires et traumatisent souvent les plus vaillants soldats ou photographes reporters. Mais ici, la peinture ajoute à l’effroyable situation le voyage au travers de l’artiste qui tente en vain d’échapper à son monde intérieur. Il est hanté par son dernier périple au-delà de la Méditerranée.

Lancés sur la toile des coups de pinceau gris, ambres et rouges que des traits lourds et noirs soulignent comme des structures effondrées. Adossé à l’un de ces traits obliques, la silhouette d’un homme tordu par une fin récente sur ses liens qui le soutiennent encore un peu. Le pilier semble embrasé par le bas. Au premier plan, sous les décombres qui paraissent encore instables, une tête couverte d’un voile noir se renverse sur la nuque, sûrement cassée sur le nez de marche en pierre. Une main nous indique la position du corps, écrasé. Le regard semble poser question au ciel sans illusion sur la réponse.

Sur la gauche de la toile, toute de bleue vêtue, accroupie, la main droite sur l’épaule de sa mère, l’index gauche pointé sur le père, le visage incliné légèrement vers le peintre, la petite fille regarde l’observateur. Ses yeux sont brillants de larmes impossibles. Elle desserre juste un peu la bouche pour montrer le sang qui affleure sur sa lèvre inférieure. On sait qu’elle meurt, elle aussi, mais elle prend le temps de demander : Pourquoi ?

 

Ce n’est pas une photo, parce que les reporters on détruit leurs photos. C’est un tableau, le tableau qui submerge de douleur le peintre hanté par l'image. Abdu est avec moi. Nous avançons vers l’œuvre et nous asseyons de part et d’autre de l’homme prostré. Nous lui prenons chacun la main qu’il bloquait sur ses cuisses, et lui disons que nous savons ce qui se passe là-bas pour y avoir vu cette scène maintes et maintes fois.

Il nous dit que peut-être il ne pourra plus jamais peindre que ces yeux là !

 

 

 

 

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:30

  Septembre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Andrée, Marcel, Fernand et Mauricette ont froid, sur les cartons qui leur servent de matelas. Ils ont passé la soixantaine et se lamentent au troisième niveau du parking de la Place aux Huiles, depuis déjà deux ans. Ils sortent un peu pendant les beaux jours, mais dès l’automne, certains soirs sont humides. Même avec des vieux duvets et certaines fripes en cuir, auxquelles ils tiennent beaucoup, automne et hiver ne sont pas faciles à supporter.

Ils vivaient de la pêche, avec un joli pointu qu’ils avaient acheté en commun. Quand arrivaient les hommes au petit matin, les femmes commençaient à crier sur le Vieux Port : « elle est pas belle ma rascasse ? Et ma moule, elle est pas fraîche ma moule ? Tout partait en deux ou trois heures. Et quand ça renâclait, on cédait le dernier lot pour la soupe, dans la cagette en polystyrène. Après, Tout était bien rincé, le pointu rangé, et chacun s’affairait aux préparatifs pour le prochain soir. Oh ! C’était pas la grande richesse ! Mais on vivait bien ! On pouvait prendre un petit repos dans le Luberon un ou deux weekend par mois. »

 

Un jeune homme se tient debout auprès d’eux, et croit savoir que, depuis quatre ans, la pêche est interdite sur toute la bande de Paca. « Le malheur nous est tombé sur la tête. Dit Fernand. Au tout début, nous partions tout de même, un peu plus tard dans la nuit, et nous revenions sans encombre. Comme il nous était interdit de nous étaler sur le quai, nous restions dans le bateau et nos femmes rabattaient le client discrètement. Mais une fois, les soldats nous ont confisqué le chargement. Nous étions repartis encore. Une autre fois, on nous a tout pris, même nos filets. Heureusement, nous avions déjà presque tout vendu le poisson. La troisième fois, les soldats nous guettaient. Ils nous ont cueillis dès notre accostage. Là, ils se sont régalés. On a recommencé une dernière fois, mais ils nous surveillaient ! Oh ! Ca aurait pu durer longtemps ! Ils étaient bien nourris, les bougres ! Mais pour nous, c’était fini ! Nous avons vendu nos filets et notre pointu pour une poignée de figues ! Tu penses, personne n’en voulait ! Très vite, nous avons du quitter nos locations. On ne trouve plus aucun travail depuis longtemps. Et nous les vieux, c’est encore plus dur. On ne sait même pas pourquoi c’est interdit, la pêche. Juste pour nous faire crever ! »

Mauricette continue. « Finalement, on se retrouve tous les quatre ici. Ca va faire deux ans. On ne se quitte plus. D’abord, il y a toujours quelqu’un parmi nous qui reste pour surveiller les affaires. C’est pas grand-chose mais ça compte, surtout pour les commodités et pour le froid. Les hommes, ils partent dans la matinée pour trouver un peu de quoi se mettre sous la dent. Oh ! Ils sont débrouillards ! Et nous, on reste souvent là, on aide les jeunes mamans en gardant leur petit quand elles vont au courses. (Oui ! C’est comme ça qu’on dit pour l’alimentaire !) Et parfois, une jeune trouve une place de bonne dans un appartement huppé de Paradis. Ca fait une trotte. Mais ça leur fait du bien de se dégourdir les jambes. Moi, si j’étais jeune, je ferais bien encore tout Marseille ! »

Andrée lui met la main sur la manche. « Tiens, regarde, la fille de Sonia, elle a trouvé des bouts de chandelle, oh ! Et même des gros cierges. On va pouvoir s’éclairer un peu. Elle va nous en porter pour toutes les fois où nous gardons son petit frère, le petit Sofiane, celui-là, il nous en fait voir ! Mais qu’est ce qu’on rit avec lui ! Quand on le voit marcher, bancale et titubant, on le compare à Marcel quand il a bu. Enfin, maintenant, c’est plutôt rare qu’il trouve à boire ! Mais, l’autre jour, il est rentré dans un immeuble dont la porte était ouverte, et sur la cour donnait une cave dont le verrou ne tenait plus. Il est rentré, il est ressorti avec deux Nuit Saint Georges de 1994. Ceux-là, je peux vous dire qu’on les a dégustés. J’ai honte ! On les a même planqués pour éviter de les partager. C’est pas beau n’est-ce pas ! Bof ! Ca leur aurait fait du mal, peut-être ! »

Le jeune homme leur demande s’il peut s’installer non loin de là. On vient de prendre l’appartement de ses parents, et il n’a plus de toit. Il prétend qu’il va essayer de continuer ses études d’architecture. Elles vont reprendre en Octobre. Mais il se demande comment il pourra obtenir un droit de passage vers Luminy. S’il passe une première fois, il tentera de ne pas revenir, en trouvant de quoi se loger par là-bas. Je me mets ici, le temps de faire mes papiers à la Préfecture. Inch’allah ! Dit Mounir ! Inch’allah !

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:25

  Septembre 2009

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Hier encore, Safa n’a pas mangé. Sa voisine de pallier la trouve très faible et, comme une vrai maman, lui offre de venir prendre un thé chez elle. Avec un œuf et un peu de sucre, une grosse pomme de terre en purée, une pincée de sel, Myriam avait réalisé des petits palets dont elle maîtrise la cuisson sur une petite plaque de métal huilée posée sur un réchaud de camping.

Où est ton mari, je ne l’ai pas vu hier !

Il est allé jusqu’à l’Estaque pour voir un peu ses parents. Il s’est chargé du peu qui nous restait, au cas où ! Mais vous savez, il doit passer le poste de la Joliette, puis celui de Saint Henri et enfin celui qui précède juste l’arrivée dans le village. Et j’ai oublié celui de Mourepiane. Ca fait quatre ! Pour peu que l’un d’eux soit fermé, ou qu’un garde soit mal luné !

Il n’a pas mené le gamin, au moins !

Non ! Il est à pieds ! Ca fait une trotte ! Le gamin se rend tous les matins, avec trois copains de l’immeuble voisin, vers le marché des capucines, pour glaner quelques légumes ou quelques fruits. Bien souvent, ils reviennent bredouilles, mais, au moins, avec le ventre un peu rempli. Hier, ils ont mangé des figues et quelques fruits secs qu’ils avaient chapardés.

 Prend encore du thé, ma fille ! Tant qu’il m’en reste ! On ne sait pas de quoi sera fait demain ! Je te trouve un peu pâlotte ! Encore un biscuit ! Tu sais, quand je les fais, je pense bien à toi. Vous êtes presque la seule famille qui me reste. J’ai bien une nièce, mais elle est de l’autre côté. Pas seulement de l’autre côté du mur, mais aussi du côté des occupants. Alors ! Quand je pense que j’ai milité toute ma vie pour la survie des ouvriers des Savonneries de Marseille ! Regarde ce qui nous arrive maintenant ! Nous somme traités de terroristes, affamés, décimés lentement aux yeux du monde entier qui s’en réjouirait presque !

Qu’est-ce qu’il faut faire, Mamie ? Vous voulez bien que je vous appelle comme ça ?

Mais oui ! Ma fille ! Tu sais, des Safa, Leïla, Yasmina, Zoubira, et bien d’autres, j’en ai connu beaucoup pendant toutes ces années de lutte. Finalement je n’aurais jamais fait autre chose que de lutter, dans la vie, avec toujours cet espoir que les choses allaient s’arranger. Mais, tu vois, hier encore, les affreux tanks de l’armée d’occupation, au nom de leur droit à l’auto-défense contre trois cailloux lancés par des jeunes, ont éventrés des façades d’immeuble tout le long du Boulevard Française Duparc. C’était juste pour déloger des groupes armés !! De ma vie, ma parole, je n’aurais jamais connu la démocratie !

J’entends Mounir qui remonte en courant. Je te remercie beaucoup, Mamie.

 

Sur le palier, les trois gamins arrivent en nage parce qu’ils se croyaient encore poursuivis par le commerçant auquel ils avaient chipé trois bananes. Ils disent bonjour à la vieille dame en les cachant derrière le dos.

Etonnés de ne pas voir de gros yeux réprobateurs, ils décident de lui en donner une pour son prochain repas.

Si on partage, on s’en sortira mieux, dit l'un d'entre eux.

 

Un joli sourire illumine les visages quand monte un homme en uniforme tenant une lettre à la main.

Madame Safa Malouh ? Voici une missive qui vient directement de l’Evêché. Je vous prie d’en prendre connaissance et de signer là.

Safa s’exécute et son sourire se ferme en même temps que sa tête tombe sur la poitrine. Elle tourne le dos et va s’effondrer sur les coussins du séjour.

Son époux est en prison. Il tentait, à son retour, de passer le barrage de contrôle de la Joliette avec deux paquets de farine strictement interdits dans la bande de Paca. Il en a pour six mois, au minimum. Et quand il reviendra, s'il en revient, il ne sera plus le même !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:20

 

Septembre 2009


L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Sous les grandes bâches vert-feuillage-épais, au beau milieu de l’impasse des Bombinettes, les familles s’organisent. Avec quelques poutres difficilement arrachées aux décombres des dernières destructions par les bulldozers, on tente de faire une arête assez haute pour tenir debout sous la toile. Dominique, Inès et leurs quatre petits garçons vont avoir à partager leur première nuit avec les voisins qui habitaient en face, Carl et Diane, tout juste parents d’une petite fille de vingt mois. Une des maisons n’est pas entièrement tombée et la cuisine a gardé son pan de mur sur lequel s’adossaient le plan de travail et les placards. Ils ne sont pas très remplis, mais on y trouve quelques paquets de pâte, du café, du sucre et du sel. Chez Dom et Inès, tout est enseveli, sauf le garage qui garde en réserve quelques boites de conserve de pois chiches, de lentilles, et une choucroute sans la viande. Pour ce soir, on a ce qu’il faut. Tous les liteaux de la toiture sont devenus le petit bois à brûler. Le feu trouve sa place au beau milieu de l’espace couvert, entre deux pierres d’angle et des barres de fer empêchent la grosse casserole d’y tomber. Une chance que le placard de Diane ait échappé aux chenilles des engins ! L’eau était dans une bouteille que l’on allait garder précieusement, même vide.

Carl raconte une histoire de petits chats qui mangeaient tous dans la même gamelle afin que les petits garçons les imitent pour manger les pâtes. Quand aux adultes, ils mangent l’un après l’autre dans la seule assiette rescapée, avec une cuiller en bois qui traînait dans le garage de Dom. Il ne fait pas encore froid, mais les couvertures manqueront tout de même si des voisins ne viennent pas en aide. Ce qui n’est pas le cas. Dans le Boulevard Louis Botinelly, la solidarité joue à plein et certaines familles sont accueillies dans les maisons restées debout après la destruction organisée la veille. On ne se demande pas si l’accueil durera un jour, un mois, ou des années. Si ça se trouve, demain sera le temps d’un bombardement massif, et tout sera différent. Alors, on s’occupe de ce soir ! Des couvertures, il y en a pour chacun. Demain, il fera jour !

 

Mais cette nuit là, qui aurait pu se passer comme une nuit normale, entre guillemets, des militaires ont fait incursion. Leurs puissantes torches masquaient les équipements dont ils disposaient. Mais, à les entendre gesticuler, ils devaient porter un paquetage très lourd qui tintait comme un troupeau de vaches suisses. Ils ont exploré tout le petit campement, en réveillant les enfants qui se sont mis à hurler, comme s’ils cherchaient quelque terroriste infiltré dans la population, comme ils aiment à dire souvent. Puis ils sont partis, non sans écraser volontairement les trois bouteilles d’eau de source qui se trouvaient sur leur passage, soi-disant. S’ils avaient trouvé un sac de farine, Dominique et Carl étaient bon pour la prison. Peu importe qu’ils dussent abandonner leurs familles ! C’est arrivé à l’un des amis proches de Dom, Jérôme, qui gardait jalousement trois paquets de farine sous un fauteuil, cachés dans les ressorts. N’ayant pu justifier la présence de cette denrée interdite, il fut embarqué, rendu à ses proches sans vie et sans reins, six mois plus tard. Il fut incinéré sur un petit terrain vague où jouaient des enfants.

Son nom était Dipankar, celui qui allume la lampe, en indien. Sa famille d’origine indienne vivait en France depuis deux générations. La cérémonie eut lieu en tout petit comité. On se souvient de Dipankar, parce que ses cendres sont toujours sur le terrain vague.

Mouloud était présent, Safa aussi. Ils ont dit que partout dans le monde, les armées d’occupation font du commerce avec les organes qu’ils prennent sur les corps. Bien sûr, les conventions de Genève, ils connaissent. Mais l’occupant peut toujours dire qu’il n’est pas en guerre, et que les conventions ne le concernent pas.

 

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 21:02

Septembre 2009 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

Sur la plage des Catalans, ronronne une petite musique lancinante que cinq jeunes improvisent en rêvant. Samir, David, Eloïse, Jean-Marc, et Zora la jouent sur un rythme oriental où se sont mêlées traditions turques, indiennes et arabo-andalouses, à vous arracher larmes et ondulations jusqu’à souhaiter que ça ne s’arrête jamais. Tablas, darbouka, guitare, flute du désert et mandoline rythment et chantent le temps où les ventres n’avaient pas de creux, le temps où les joues gonflaient de santé, le temps où les plaies guérissaient.

 

Il fait nuit, mais la lune brille et les écoute. Ils chantent qu’elle est témoin des malheurs de l’émigré, des tourments des réfugiés, de la terreur des enfants qui voient ce qu’ils ne devraient pas voir.

 

La darbouka, de son doum grave et appuyé, ralentit la mesure comme un pas inutile, sans espoir, marchant juste pour peser le temps. De ses taks, elle découpe l’espace de vacuité en goutes de sang qui s’écoulent des âmes humiliées. Mais Samir sourit en pensant au dernier baiser qu’il posa sur le front de sa petite sœur.

 

La flute, pleureuse des sables où se perdent les solitudes refusées, ironique et discrète sur ses mélodies glissantes, fait vibrer les humeurs et donne aux ventres les frissons dont ils se nourrissent, pour faire sentir encore la vie dans les corps meurtris. Zora en sait quelque chose puisque ses jambes lui ont été grossièrement sectionnées par crainte d’une gangrène sévère.

 

Eloïse, au cithar, parfois, ou sur sa mandoline, soulève la respiration et redresse les dos par ses vibrants plaidoyers pour le beau, le doux, le bienveillant, le tempérant, le partage. Sa voix souligne le vibrato des cordes en modulant son timbre. Mal voyante, depuis ses brûlures au visage, elle nous emporte aux gaths qui bordent le Gange.

Elle crie à la lune le rien dont vivent les trois quarts de l’humanité, le peu qu’ils peuvent se réjouir de partager encore, sur le fond gris, et coloré tout à la fois des tablas que Samir fait danser, le seul rescapé de toute sa famille. La richesse des percussions donnent au tableau la coloration générale de cette couleur sépia contrastée qui nous tire vers la nostalgie des moments heureux.

 

La guitare marque les tonalités, harmonise le foyer de ses tons chauds et David ne se lasse pas de lancer ses accords en pinçant quelques secondes augmentées qui soulignent la touche orientale des mélodies. Il est malade, d’un mal qui le ronge de l’intérieur et lui fait perdre ses forces. Il sait qu’il ne sera jamais soigné.

 

Nombreux sont les spectateurs, accoudés à la balustrade de la Corniche Kennedy. Ils ne sont pas couchés car il fait encore bon, au bord de la mer interdite. Ceux qui sont couchés ont les fenêtres ouvertes sur la plage. Ils connaissent tous les jeunes qui travaillent cette musique. Ils ont tous les larmes aux yeux et chacun en humecte ses douleurs tout au fond du cœur.

 

Un convoi de l’armée d’occupation s’avance avec fracas sur la chaussée. Ils tirent en l’air des salves de feu gaspillées. Mais les résistants ne font rien. Ou plutôt, si : ils les ignorent et continuent de pleurer leur musique intérieure. Les soldats retiennent leur souffle et semblent écouter, un petit instant, ce qui les énerve.

Comme des serpents, deux colonnes se positionnent de chaque côté de la plage. Les soldats les plus avancés mettent en joue le petit groupe de musiciens. Mais ils n’ont toujours pas l’ordre de tirer.

Un officier descend sur le sable et s’avance vers les jeunes. N’ayant pas assez de la clarté de la lune, il pointe sa torche sur les visages. Il se focalise sur le visage de Zora et lui intime de se lever, sans avoir pu voir l’état de ses membres inférieurs. Le beau visage se trouble et se ferme, mais Zora ne se lève pas. L’officier pointe alors son arme sur Zora. Les copains se lèvent doucement, pour ne pas le provoquer, et jettent leurs instruments au pied du soldat. Celui-ci braque sa torche sur Zora et l’explore plus avant jusqu’à trouver ses béquilles posées contre le mur qui la soutient. Elle lui tend sa flute des sables.

 

L’officier piétine les instruments en tirant quelques balles de son révolver sur chacun, avant de donner l’ordre du retrait général. Mais la flute n’en a pas souffert. Sous les applaudissements de la foule nombreuse et soulagée, Zora pense qu’elle pourra encore nous faire pleurer, en soufflant dans son dernier petit trésor. Samir nous glisse que, là-bas, les gens n’ont plus que le chant pour appeler à l’aide et plier le sort, sous l’œil complice de tous les pays du monde.

 

 

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 20:57

 

Septembre 2009 

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

Bien sûr ! La nouvelle religion de tous doit être monothéiste. C’est l’amour du Fric et de tous ses dérivés. Il n’est plus nécessaire de construire des monastères, encore moins des écoles ou des temples. L’adoration se fait partout et la prière est continuelle. Plus besoin de prêtres ni de rabbins, ni d’imams ! Les grands officiers se proclament tous seuls au regard de leur arrogance et de leur déshumanisation. Ce sont les guerriers de la finance, les banquiers, et les professionnels du profit à court terme. Une petite frange de rebelles, comme sur la bande de Paca, ne modifie en rien leur projet de société. Bien au contraire, avec cette capacité à instrumentaliser toute situation, ils montrent au monde que leur solution est la seule viable, en faisant de cette poignée de Marseillais les terroristes anticapitalistes. Ce qui prouve que la majorité des français sont dans le droit chemin, c’est qu’il y a une toute petite exception. Mais nous le savons, historiquement, Marseille a toujours été rebelle.

Pourquoi justifier alors les bombes au phosphore blanc, puisque cette poche de rebelles leur offre déjà l’occasion de mieux assurer leur doctrine impérialiste ? Pourquoi ces nantis s’efforcent-ils de décimer une population déjà exsangue depuis tant d’années de blocus et d’humiliation ? N’ont-ils pas les moyens d’anéantir le tout en une fraction de seconde ? N’ont-ils pas le soutien inconditionnel du reste du monde ? Ne disposent-ils pas de quatre vingt pour cent de la puissance énergétique du monde ?

 

Ces questions restent sans réponse. Et c’est peut-être mieux ainsi ! Cependant, le quotidien des résistants de Marseille devient pire chaque jour qui passe. Les bombardements reprennent, surtout la nuit. Le tonnerre de chaque explosion couvre le passage des mirages en groupe de trois qui rasent la ville, en suivant le couloir de l’Huveaune et les contreforts du littoral. Pas une famille qui n’ait eu des morts parmi ses proches et même parmi ses enfants !

 

Ce matin même, Jean-Marie courait à la Conception avec un fils de dix ans dans les bras. Brûlures sur les membres inférieurs et le visage défiguré par les flammes de phosphore. « Je croyais qu’il pourrait être sauvé malgré la blessure  profonde. Mais quand j’ai vu un nuage blanc sortir de sa bouche ouverte, j’ai compris qu’il brûlait au-dedans. Je n’ai pas eu besoin de fermer ses yeux ! »

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25 décembre 2012 2 25 /12 /décembre /2012 20:54

Septembre 2009

 

 

L’occupation majeure de ce peuple est de survivre.

L’occupation de ses terres en fait un enfer depuis soixante ans.

 

 

 

Il est six heures. Des grondements persistants ébranlent la maison. Nous sommes au Boulevard Botinelly, le long des voies ferrées qui ne véhiculent aucun convoi de marchandise ni aucun train en direction de Saint Charles. Nous ouvrons les fenêtres et remarquons que le jour se lève à peine. A Marseille, nous aimons ces moments privilégiés pendant lesquels se cachent encore les flèches brûlantes du soleil d’été.

Mais là, dans la bande de Paca, ce sont les bulldozers qui réveillent le Boulevard. Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, tous ont tourné à l’angle du Boulevard de la Blancarde pour enfiler le nôtre en montant. Les chenilles gigantesques ruinent le goudron pour pivoter. Les machines présentent leur grande gueule ouverte qui pourrait transporter une lourde camionnette comme une botte de paille. Personne ne semble les piloter. C’est un destructeur anonyme.

De l’autre côté du Boulevard, progressent à pas lents tout un groupe de jeunes résistants pacifistes dont les banderoles sont leur seule arme. Ils chantent en provençal ce qui nous paraît être la traduction de l’internationale. Quarante tonnes à l’arrêt, moteur au ralentit mais crachant un feu épais et noir de colère, devant une première rangée de jeunes marseillais assis sur la chaussée, tous vêtus de blanc, sur fond de mots bleus accrochés à la banderole qui suit. « Nous voulons la paix. L’occupation est injuste. La destruction des biens et des personnes et un crime contre l’humanité. »

Depuis longtemps, les voitures ne circulent plus dans la bande de Paca, excepté celles des privilégiés qui ont tous les droits. Aussi, le Boulevard paraît très large quand on regarde du côté des manifestants. Mais les bulldozers sont si énormes qu’ils occupent plus de la moitié de la chaussée. Je remarquai cela quand je pris dans le nez une grosse bouffée d’échappement montée jusqu’à l’étage, qui m’obligeait à refermer la fenêtre. Puis j’ai vu, en dégageant les voilages,  les machines pivoter toutes ensembles sur un quart de tour et lancer leur moteur de toute sa puissance. Sans effort, elles se sont avancées contre les murs de chaque maison, bien sagement alignées sur le trottoir, et les ont éventrées franchement. Vacarme, poussière, hurlements ne peuvent ici trouver les mots qui feraient leur description.

Les machines, de concert, ont reculé sur cinq mètres. Une manifestante s’est précipitée, les bras en croix, pour se placer entre une maison et son destructeur anonyme. Il m’a semblé la voir debout très longtemps, défiant l’immonde puissance de destruction. Mais la scène n’aura duré que quelques secondes. Les bulls ont repris leur progression dans l’horreur des gravas et l’enfer de l’effondrement. Une maison sur deux fut détruite en quatre manœuvres. A la cinquième charge, les machines ont escaladé les ruines jusqu’au fond des petits jardins où elles ont pivoté encore en ravageant les sols, et firent le même exploit sur leur chemin de retour.

 

Tétanisé sous ma table, je les ai entendus repartir, comme si de rien était. Ma maison fut épargnée. Pourquoi la mienne ? Pourquoi les autres ? A qui le prochain tour ? Quel mal ont-ils fait ?

 

Je suis sorti, avec les miens, juste pour vérifier notre impuissance devant cette scène d’apocalypse. La stupeur séchait nos larmes. Un silence effrayant nous laissait entendre que les décombres seraient des tombes. Les manifestants étaient occupés à retrouver leur respiration. Les poussières retombaient lentement. Les premiers rayons du soleil n’ont vu que ce qui était fini, l’expression forte du droit préventif de la légitime défense. C’est ce qu’indiquera le porte-parole de l’armée d’occupation en précisant qu’il y avait sûrement des terroristes qui projetaient un attentat sur les voies, sur France Invest, la radio collabo.

 

 

 

 

 

 

 

 

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