Un chemin, une réflexion, et la poésie pour le plaisir, au pied
du Garlaban !
Pour quelques pièces de cuivre, les ronds de cuir me font la peau. Ils prétendent que je sème le trouble, que je détourne la jeunesse de son droit chemin, tracé à la tronçonneuse au mépris de la diversité des forêts. Ils m’ont bâillonnée parce que ma voix leur est insupportable, parce que les mots que je crie n’ont pas le même sens pour eux que pour les saltimbanques. Ils veulent me couper les mains pour que ma plume ne chante plus les trésors du poète, ne gratte plus sur le parchemin de la création, ne dessine plus le mouvement des héros, ne représente plus les cadeaux du petit cœur meurtri de l’enfant qui meurt de faim sans avoir les mots pour nommer l’injustice, mais dont le seul sourire dit les mots qui se gravent dans la mémoire. Mes yeux les regardent avec tendresse et compassion, comme ils regardent ses bourreaux.
Même cela leur est insupportable ! Ils ne comprennent pas que je ne puisse admirer leurs étoiles, ni leurs jeux débiles, ni leurs gains démesurés, ni leurs femmes qui se gaussent sous le poids des diamants arrachés de l’Afrique. Ils me haïssent parce que je ne suis qu’une épine dans leurs souliers vernis, une vilaine bosse qui se tient sur le dos voûté d’un monde agonisant de cupidité. Bien sûr, je n’obtiendrai jamais le prix du concours Lépine parce que je crée du vent, de l’air, du spectacle, de la musique, des vers, de la prose, des chants, de la magie, non pour amasser de l’or, mais pour que les êtres respirent l’air de l’espoir, le temps d’un projet, d’une chanson de geste et de bonheur, se réjouissent dans la danse et la rencontre pour mieux supporter les exigences de leur travail alimentaire qui les bouffe de plus en plus et les alimente de moins en moins, malgré leurs efforts quotidiens. Combien sont ceux qui dorment dehors après leur journée de travail abrutissant ? Combien sont ceux qui ne dorment pas, sous la pression des huissiers qui en veulent à leur toit ? Combien sont ceux qui empruntent d’avantage, au mépris de la décence pour ne jamais pouvoir rembourser les instances éhontées qui les soumettent à la ruine, par familles entières ? Combien sont ceux qui persévèrent dans un travail auquel ils ne comprennent rien, dans le mépris et l’humiliation d’un harcèlement autoritaire ? Jusqu’à quand, devrai-je haranguer les foules exsangues qui progressent à genoux et rampent dans l’espoir de posséder enfin ce qu’on leur a promis, le bonheur d’avoir une tourniquette automatique ou l’image numérique au creux de la main.
Vous me demandez de rester politiquement correct, de ne pas manipuler les esprits, de ne pas promouvoir les valeurs sociales de la fraternité, de ne pas jurer par la culture pour tous, de ne pas faire que la vie de création soit la vie de chacun. Vous pressez sur ma poitrine pour que mon souffle soit court et que le vent cesse de dispenser l’espoir, de raconter la mémoire de ces grandes gueules qui nous ont enchantés. Mais regardez-vous ! Vous qui devriez donner l’exemple de la parole vraie, de la parole tenue, de l’engagement sur le long terme, du parler franc et du soutien inconditionnel des valeurs que nous partageons. Regardez comme vous manipulez les esprits, regardez comme vous barrez les eaux des fleuves, regardez comme vous colonisez tous les espaces de liberté qui se cachent dans les cités dont vous faites des « cities » à l’exemple de ceux qui nous précèdent et provoquent la ruine du monde. Regardez avec quelle arrogance, avec quel mépris, avec quelle haine vous écrasez le peuple et humiliez ses saltimbanques.
Que savez-vous de ce qui restera de votre œuvre ? Alors même que vous adorez les arts jugés par vous premiers ou primitifs et qui, en traversant les siècles, ont fini dans vos mains sales pour un voyage loin de leurs terres. Que savez-vous des liens de l’esprit d’un bois et de son créateur ? Que savez-vous des richesses de l’homme qui vient se tuer sur le mur d’ignorance que vous dressez ? Que savez-vous de l’histoire qui garde pendant des siècles la rancœur de l’impunité, de l’injustice, de l’esclavage ? Mais vous n’avez d’yeux que pour la seule bourse aux idées qui peut-être illuminera un jour votre idée d’une bourse pérenne et pleine, palliant le manque de l’impuissant qui érige ses tours de verre comme des phallus prometteurs.
Non, vous ne pourrez pas me faire monter au bûcher. Il faudrait alors que vous puissiez brûler aussi tous les saltimbanques du monde !
Non, vous ne me ferez pas passer sous votre vieille guillotine. Il vous faudrait la multiplier à l’infini !
Déjà trois millions d’analphabètes dans le pays des droits de l’homme et des droits de l’enfant ! Six millions dans dix ans ! Quand bien même la moitié de vos sujets seraient analphabètes, l’autre moitié trouvera ses forces dans la colère et dans la dignité, les coudes serrés, pour donner du sens aux mots de 1789. « Nous mettrons des bornes à l’exception souveraine dans sa fonction vengeresse. » Et « le peuple rentrera dans les prisons pour récupérer le glaive de la loi. » Et encore, « votre loi est scélérate, la loi devrait être la loi pour tous ! »
Non, vous ne me ferez pas entrer dans le club. La culture n’est pas un club. Elle ne ferme jamais ses portes. La culture est le seul rempart qui ne soit pas de pierres, ni de béton, ni de grandes promesses, ni de manipulation symbolique. C’est le rempart d’ouverture qui donne à tous la parole, c’est le rempart aux pieds duquel chacun vient pour se ressourcer, pour boire jusqu’à plus soif de la créativité et de l’inventivité humaine.
Aller ! Je vais dire un gros mot, pour vous qui ne me connaissez pas, pour vous qui souhaitez m’instrumentaliser pour que je remplisse les poches de quelques uns dont la culpabilité taraudes les tripes jusqu’à ce qu’ils ne puissent dormir sauf à créer une fondation de bonnes œuvres afin de justifier de leurs gains honteux. Aller, je vais vous le dire. Je suis pour que l’être se dépasse dans sa créativité, je suis la culture qui donne du sens à la vie, la transcendance du geste et du mouvement, la sublimation de la parole. Au lieu de cela, vous souhaitez me faire entrer dans le club de la langue de bois, celle qui ne dit rien qui puisse grandir l’homme, celle qui ne fait que rabâcher toujours la même chose et ne voit plus que la seule image des tiroirs caisses. Mais vous êtes aveugles. Vous êtes insensibles au point de ne même plus sentir ni rougir de tout le sang que vous portez sur les mains, de tous les sangs que vous faites couler pour vos petits profits. Vos choix sont indécents. Vos mégalomanies vous rendent fous et les visages surveillés sur vos réseaux d’écrans, malgré les milliards de pixels, seront floutés parce que la vie n’est plus sur votre scène. La richesse de l’homme n’est pas dans ce qui se voit. L’important ce n’est pas ce qui se voit !
Le spectacle s’est déplacé. Restez dans vos palais Brognard et dévorez votre spectacle hallucinant d’immobilisme jusqu’à l’overdose. Nous, nous osons. Nous ferons que la vie soit un spectacle permanent. Les saltimbanques ont déjà commencé à réinventer la vie sans vous. Les enfoirés donnent du baume aux cœurs des ventres creux. Mais bientôt, quand il ne restera plus ni forêt, ni pâturage, ni légumes, ni eau, ni énergie, vous vous rendrez compte que la monnaie ne se mange pas, et que le billet ne nourrit pas son homme.
Une dernière chose ! Du haut de votre échelle, vous jugez que les saltimbanques ne sont pas productifs, que la culture, celle qui n’est pas dans le club, ne vous enrichit pas assez. Mais si vous aviez les yeux ouverts, vous pourriez découvrir toute la richesse de la valeur ajoutée qu’un seul homme produit, un seul qui transporte ses spectateurs jusqu’au bout du monde, en semant la tolérance, la solidarité, et la curiosité, sans parler des autres valeurs que vous bafouez en les gravant sur les frontons de nos établissement publics, un seul qui entraîne dans son voyage une troupe grandiose de musiciens, de techniciens, d’ingénieurs, de gestionnaires. Je ne parle pas de l’ouverture, dont le seul mot est humilié et traîné dans la boue dès que l’un de vous le prononce, en poussant le peuple à coups de mensonges dans le gouffre béant.
Si vous aviez les compétences de bons gestionnaires, vous découvririez que l’on peut faire des économies gigantesques, en réduisant la délinquance, en limitant la convoitise, en adoucissant les mœurs que vous transformez en pure brutalité, jusqu’à des degrés rarement atteints (en réponse à la brutalité de vos manœuvres diffamantes et humiliantes) que l’on économise en donnant à tous le plaisir de vivre décemment avec un temps de repos suffisant ou chacun pourrait faire de la musique et chanter son hymne à la vie, en validant la production de tous par l’encouragement et la reconnaissance. Mais au contraire, soumis aux lobbyistes de tout poil, vous prenez toutes les décisions contraires au bien du peuple, au bien de l’humanité toute entière. Du haut de votre échelle, vous ne voyez même pas l’artisan qui répare ses pieds, le pieds de l'échelle, qui assure vos appuis, l'artisan qui sait aussi, par le seul travail de ses mains, rendre cette échelle fragile au point que bientôt elle s’écroulera sous vos gesticulations. Vous pleurerez un jour de ne plus trouver une seule main capable de construire votre échelle. Vous ne cessez de prédire l’avenir et le temps sans vous rendre compte que la situation élevée dont vous jouissez, c’est grâce aux mains laborieuses qu’elle existe.
Non ! C’est dégueulasse de faire ce que vous faites. Tuez-moi. Je ne suis qu’un petit bout de la culture, une infime partie. Nul n’en connaît la grandeur et ses limites, parce que justement elle ne s’est pas enfermée dans un club privé, privé de tout et de tous.
La culture est à tous. La culture est pour tous. Et tous deviendront saltimbanques au moment même où la culture gagnera. L’art est à la culture ce qu’est l’esprit au corps. Réduire la culture comme on ampute un corps, c’est graver dans l’esprit des blessures si profondes que le temps ne les efface plus. L’art se nourrit depuis des siècles des blessures infligées. Notre liberté passe par ce chemin. Et sur ce chemin vous souhaitez marquer à tout jamais les griffes de vos attaques. Tuez-moi donc, avant que je ne m’étouffe devant l’immensité vertigineuse de votre inconvenance, avant que « nous donnions l’alarme avec des cris d’oiseaux », comme le criait un poète.