Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
  • Contact

Recherche

14 décembre 2009 1 14 /12 /décembre /2009 23:05

 

 

Je me suis allongé dans l’herbe pour laisser vaquer mon esprit pendant la petite sieste d’été. Les pentes du Morvan présentent en permanence de merveilleux tapis d’herbes fraîches et les rares occasions pour s’y reposer ne se refusent pas, c'est-à-dire quand elle n’est pas mouillée. Entre deux roches rondes de granit, je me trouve protégé de la petite brise comme du regard des autres promeneurs. La petite veste pliée sous ma tête rend ma position confortable et le sommeil me visite sans pour autant s’installer chez moi pour de bon. Les idées passent et se succèdent, pourtant mon attention ne leur porte aucun intérêt. Mais il me semble que l’une d’elles revient avec insistance. « Quand même ! Je te trouve un peu lourd ! » Un grand décroché de la mâchoire m’indique que je suis en train de bailler, événement ordinaire si rien ne vient perturber la scène, mais là j’entends nettement cette voix sortir de terre : « Vraiment, tu es un peu lourd ! Avant j’en aurai souri, mais je suis devenu bien plus fragile ! Et maintenant, j’ai vraiment l’impression d’être enterré une seconde fois ! » L’habitude des idées folles me laisse le plus souvent bien tranquillement attelé à ma tâche, surtout quand il s’agit de la sieste, mais cette voix semble insister encore : « Dis-moi ! Tu n’es pas du genre à te compromettre en concession, toi ! Si la seule sieste te rend inerte à ce point, qu’en sera-t-il quand tu seras sous terre ? Tu seras de marbre ! Remarque, ton épitaphe me paraît toute faite ! « Inerte de son vivant, de marbre dorénavant ! » Bon ! Tu ne réponds pas ? Pourtant, tu ne pourras pas longtemps confondre ta voix intérieure avec ma voix d’outre-tombe. Je suis là depuis plus de soixante ans alors que tu n’a pas vingt cinq ans. Dégage un peu l’herbe et tu trouveras mon nom gravé sur le granit. Je te préviens, il vaudrait mieux que tu ne le découvres pas ! »

 

Mon interrogation devint subitement bien réelle. J’ai beau travailler à la découverte des mystères de l’inconscient, je crois toucher tout à coup quelque chose du réel, qui plus est, du réel qu’il me faut découvrir, d’un réel qui sollicite la fouille. Ce n’est pas la bière qui altère mes facultés, ni la peur des fantômes. Mais cette fois, elle me provoque, cette voix venue d’ailleurs. De toute manière, ça tombe bien. Il faut que je fasse un peu de ménage dans ma tête. J’ai idée qu’il faut s’adapter aux circonstances. Et la première des choses, c’est d’oser croire que la situation est bien réelle. Ca parle depuis le fond de la terre, là en dessous de moi. Alors !

 

Je suis les conseils et gratte un peu l’herbe qui cache le granit. Je découvre un nom, en effet. Jean Marcelin. A quelque chose près, c’est comme mon nom ! Bernard Marchevain. Une mystérieuse affaire trouble mon imaginaire. C’est comme si des souvenirs très anciens sortaient d’un épais brouillard. Une odeur de sapin les accompagnaient, avec, en fond, cette odeur des petits bonbons au miel et à l’eucalyptus. Et là, comme si j’y étais, je revois une bonne vieille paysanne s’étirer tant qu’elle pouvait pour atteindre l’étagère que nous fixions des yeux dans l’espoir qu’elle trouverait la boîte de bonbons. Mais le plus souvent, elle appelait : « Marcelin, vins don m’aider à crocheter c’te boête ! » avec des « r » bien roulés, morvandiots. Et là, je me redis cette phrase en insistant sur le Marcelin ! « Marcelin » qu’elle disait ! Je l’entends encore ! Sa voix un peu nasillarde ne laissait aucune chance au Bernard. Ah ! Ben tiens, v’la qu’son prénom, y’m’revient maintenant ! C’est que j’l’ai souvent entendu dire par mes parents. Et puis y disaient aussi qu’les gosses y pouvaient ben y aller mais qu’y z’y mettraient plus les pieds, eux. Ben j’m’demande ben pourquoi ? Eh ! V’la qu’reprends l’accent ! Pourtant j’étions tout ch’tiot. J’avions pas plus de cinq ans. Ah ! Mais j’les aimais bien les bonbons !

 

Le Bernard ! Il se remet à parler. « Dis ! T’es parti dans tes souvenirs ? Tu me parles plus depuis un bon moment ! Tu es grand, maintenant. Tu peux bien savoir la vérité. Ton père, c’était mon fils. Oh ! Ca fait pas longtemps qu’il est arrivé par là, les pieds en avant. Je ne l’avais pas revu de son vivant. Mais là, dans son joli bois de chêne, il m’a semblé tout à fait détendu, au point que je ne l’ai pas cru au tout début. Tellement calme ! Alors qu’il ne tenait pas en place ! Tu peux me croire ! Il tient beaucoup de place mais il n’est pas bavard. Oh ! Ca va venir. Ca va faire comme pour ta mère. On ne peut plus l’arrêter. Le soir, c’est elle qui anime les veillées. Oui ! Nous aussi, on veille les morts ! Ce qu’il y a, c’est qu’on ne peut plus danser. On se mettrait vite en vrac, comme un jeu de mikado ! Mais je te dis ça pace que j’étais un bon vivant, et j’aimais bien jouer avec les femmes. Et avec ta mère, un jour, je suis allé un peu loin ! On ne s’est pas forcé. C’est venu tout seul après une fête un peu gaie au village. Et je crois que ta mère avait été un peu déçu par ton père. Toujours est-il que l’alcool aidant, et sa beauté m’éblouissant, nous avons roulé un peu dans le foin jusqu’à trop tard. Et ta petite sœur, c’est peut-être ma fille au lieu de la fille de ton père. Tu me diras, on se ressemble. Mais tout de même, ça n’a fait que jeter le trouble et c’est la raison de leur bouderie qui a duré toue la vie. Ils n’ont plus jamais voulu me revoir. Ils étaient fâchés au point qu’ils ne voulaient pas porter mon nom. C’est la raison pour laquelle tu te nommes Marchevain. Je t’ai tout dit. Tu connais ton grand-père et tu ne pourras plus jamais croire à ce que te disent les copains parce que tu as marché jusqu’à la vérité. Tu ne marches pas en vain ! Je ne désespère pas de te retrouver un jour ! Aller ! Bonne journée ! »

 

Il s’est retourné, comme il a du se retourner si souvent, tant de fois banni et critiqué de toute sa famille pour une vilaine soirée où la pulsion voulut gagner. Le plus incroyable, c’est que je cherche son nom gravé dans le granit, mais en vain ! Je suis sûr de ne pas l’avoir inventé, ce nom ! Pourtant, il a disparu !

Partager cet article
Repost0

commentaires