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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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6 décembre 2012 4 06 /12 /décembre /2012 21:54

 

 

Depuis six mois, je ne vois plus mon visage et je sens bien que j'ai perdu un œil tant le bandage est mou sous la pression de mon doigt. L'hôpital spécialisé dans le traitement de la face et des mains, me laisse une enveloppe malodorante et permanente dont nul effort parfumé ne vient à bout.

 

A bout ! Je suis à bout ! Je subis une intervention tous les quinze jours afin, dit-on, de me redonner l'aspect humain suffisant pour affronter le regard des autres. Le travail avec l'adorable psychologue m'est indispensable, au point que je ne sais pas comment ni quand pointera le terme de cette remise en forme.

C'est le mot du chirurgien plastique. Il trouve que la remise en forme correspond bien à mon tempérament de battante. Je ne doute pas que son travail soit formidable, même si j'ai bien peu de chance de me ressembler.

 

Les mots que je crie viennent de mon cœur, brûlé par la tradition, brûlé par l'ancrage aux convenances, brûlé par le bien. Mon père a sans cesse prononcé ce mot : « bien »! Je le crois sincère. « C'est pour ton bien » ! Depuis la France où nous nous sommes épanouis jusqu'à la Turquie profonde d'où il vient, jamais je ne l'ai entendu prononcer une seule critique au sujet des traditions de chaque peuple. Il en connaissait d'ailleurs bien les détails parce qu'il rencontrait beaucoup de travailleurs émigrés sur le complexe de Fos-sur-mer.

 

Quand il m'a offert ce voyage en Turquie, je savais qu'il s'était donné beaucoup de mal pour économiser en faisant des heures supplémentaires. Je rêvais souvent de découvrir ma famille dans ce pays qui suscitait mon émerveillement quand il me le décrivait. Le village entier nous attendrait, et il y aurait de nombreuses fêtes auxquelles nous assisterions.

 

Ma candeur ne m'aura jamais laissé soupçonner qu'il m'avait vendue pour une somme rondelette et que les fêtes en question célèbreraient mon mariage avec un jeune agriculteur de leur entourage. Mes quinze ans me laissaient encore l'illusion des grandes histoires d'amour comme on se les racontait entre copines du lycée. Pourtant, je me souviens qu'une jeune fille d'origine algérienne, n'était pas revenue en classe de seconde et nous la pensions heureuse de s'être mariée là-bas, sans nous douter de la violation de sa liberté, sans évoquer l'atteinte à sa dignité parce que nous n'avions que quinze ans et dans nos corps de jeune femme, les pensées des petites filles innocentes.

 

En Turquie, je me suis laissée faire. Trop d'obstacles s'opposaient à ma volonté ! Je feignis la joie et le bonheur de cette soumission absolue, tout en préparant silencieusement ma rébellion. Personne n'aurait à se plaindre de mon comportement. J'en avais décidé ainsi. De plus, le jeune homme, de huit ans mon ainé, avait de bonne manières et ne me brutalisait pas comme sa mère ou les femmes de sa famille dont chacune voulait mon « bien » comme mon père.

 

Le père ! Je comprends son attachement à la culture des siens. Mais je ne comprends pas qu'il m'ait trahie. Certes, il n'a pas fait d'études. Il ne sait pas où se trouve la limite entre le bien et le mal. Ou plutôt, il sait ce qu'on lui a inculqué, un point c'est tout. Alors que nous, en France, à l'école en particulier, nous remettons certaines valeurs en cause.

 

Je lui ai tellement dit combien je l'aimais, je l'ai tellement flatté qu'il était fier de moi. Je lui ai dit que j'aimais mon mari et l'ai assuré de mon bonheur avec l'homme qu'il avait choisi pour moi. Je lui ai même avoué avoir découvert l'amour, ce dont nous parlions entre filles sans jamais oser l'expérience.

 

Et l'homme, le père, de me faire confiance au point que j'ai pu le convaincre qu'il me faudrait aller en France pour partager mon bonheur avec mes amies et faire une fête en leur présentant mon mari. Je l'ai convaincu que je pourrais me charger de cadeaux pour mon retour en Turquie, dans mon village. Sa fierté se lisait sur son sourire et il fut convainquant auprès de toute la belle famille dont les yeux brillaient déjà à la seule idée de découvrir les cadeaux que je rapporterais de France.

 

J'ai caché mon jeu jusqu'au bout parce que je savais que c'était ma seule chance.

 

A peine avais-je posé le pied sur le sol français que je me suis échappée, transportée par la jouissance de ma liberté. Je me jetai dans la foule de l'aéroport de Marseille Provence, sans même attendre ma valise. Je m'engouffrai dans un taxi pour la grande ville et pris une petite chambre dans un hôtel caché pour passer la nuit. Mon projet s'élaborait très vite. Trouver une association, se faire héberger dans un foyer protecteur, loin d'ici, dès que possible. Je me sentais libre, gaie, surexcitée, grande et énergique. Au point que le sommeil ne m'était pas nécessaire.

 

Mon voyage en Turquie m'avait ouvert les yeux, ceux qui me manqueraient maintenant. Et je m'enfuyais vers ma nouvelle vie, loin de ces pauvres gens, ignorants, auxquels je ne reproche rien sinon d'être ignorants.

 

Je me suis débrouillée, un peu à Marseille, puis à Lyon, puis à Paris, ayant toujours à cœur d'éviter les milieux turques et leurs associations. Pourtant, enceinte, mon cœur me portait à penser à toutes ces petites filles qui allaient vivre pareille mésaventure. Et je voulais m'engager auprès d'elles afin de leur apporter la culture qui leur permettrait de voir. Ce que je ne ferai peut-être plus.

 

Et maintenant que je n'ai plus la vue, je vois le monde différemment. La haine et la vengeance sont au cœur de l'homme. Dans le petit café où je commençais à prendre mes marques, au bout de ces deux années à vivoter, un jeune homme s'est présenté un jour, de la part d'un cousin de mon père, juste pour m'annoncer son décès. Je fus stupéfaite ! En même temps que la tristesse m'envahissait je perdis toute vigilance. Je le remerciai sincèrement et lui présentai poliment mes excuses pour me laisser aller seule à mon chagrin.

 

Au sortir du petit café, je pus apercevoir cet homme qui est le père de ma fille. Il était revenu de Turquie pour sauver l'honneur de sa famille. Je l'ai aperçu juste avant qu'il ne m'asperge le visage d'acide chlorhydrique.

 

Dans six mois, peut-être, je sortirai. J'aurai dix-huit ans et toute la vie devant moi. Personne ne me reconnaîtra. Personne ne verra ma fille comme moi. Je me reconnaîtrai en elle en lui touchant le visage, et ce sera pour nous-deux le signe de notre liberté.

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