Un chemin, une réflexion, et la poésie pour le plaisir, au pied
du Garlaban !
Moussa ne sait plus comment faire. Son épouse, sur le point d’accoucher, se plaint de l’inconfort de la banquette du vieux pickup Toyota qui ne veut plus bouger. Lamia recherche un petit espace dans le sable, à l’ombre du véhicule.
Toute neuve, la route traverse cinq cents kilomètres de désert entre Nouadhibou et Nouakchott, à l’Ouest de la Mauritanie. Sa fréquentation, encore très discrète, laisse peu d’espoir au jeune couple d’obtenir de l’aide, surtout quand le soleil brûle depuis le zénith. Bien sûr, sur le plateau du Toy, parmi les quelques affaires prévues pour la naissance à la maternité de Nouakchott, Moussa n’avait pas oublié de placer des bidons d’eau comme le font tous les voyageurs du désert.
Lamia sent de plus en plus de contractions et l’inquiétude s’ajoute à ses douleurs. Cachés tous les deux dans la petite bande ombragée qui glisse sous la voiture, ils attendent, buvant de temps en temps quelques goutes d’eau pour éviter la déshydratation. La solitude et l’impuissance n’entament pas leur patience et Moussa déplie lentement une couverture sur les nattes qui sont de tous les voyages.
Une très vieille Mercédès passe en trombe malgré les signes désespérés que Moussa s’applique à exécuter le long du bitume. « Encore un toubab, se dit-il, qui ne connaît pas les règles du désert ! Pourtant, les toubabs roulent plus souvent dans de rutilants 4X4 »
Perdu dans ses pensées, Moussa ne remarque pas qu’un homme vient à sa rencontre. Un homme qui vient de nulle part, ou peut-être, débarqué plus loin de la Mercédès.
L’homme au pas calme inspire la sérénité, sa grande taille et sa barbe joliment taillée ajoute à sa prestance. Son beau visage inspire la confiance sous un turban bien serré. Moussa connaît certains nomades du désert. Leur cheich bleu ne permet pas de distinguer plus que leurs yeux et l’ample darra’a qui s’agite dans le vent contraste avec la quiétude de leur progression mesurée. Celui-ci n’est pas un homme du désert. Le blanc de son coton irradie plus que d’ordinaire au point qu’il est difficile de distinguer le bleu de son vêtement. Plus il approche, plus on remarque son pas léger, souple et aérien, comme exonéré des difficultés de la pesanteur. A y bien regarder, l’homme ne laisse aucune trace dans le sable. Moussa reste stupéfait. Serait-ce un mirage ? Lamia le regarde aussi, mais elle ne paraît pas se questionner. Serait-ce un esprit, ou encore un de ces djins que hantent l’Adrar à l’Est de Chinguetti ?
Mais l’homme parle.
Moussa ! Je sais ton embarras ! Ne t’inquiète pas, on va faire ce qu’il faut.
Mais ! Nous n’avons rien d’autre que de l’eau !
Permet que je m’adresse à ton épouse !
Je vous en prie ! Elle est fatiguée ! C’est pourquoi elle est restée assise !
Lamia ! Tu vas donner la vie à des jumeaux. Ils vous procureront beaucoup de bonheur ! Bois maintenant un peu plus d’eau que ce qu’il te faut car tu ne pourras boire pendant le travail. Une ambulance toute neuve arrive, avec un tel équipement que tu t’y sentiras en sécurité. Sa climatisation évitera que tu n’aies trop chaud.
Moussa reste bouche bée. Il voudrait bien y croire mais son cœur ne s’ouvre pas. Dans le regard de Lamia, il perçoit pourtant une lueur de joie qui remplace l’inquiétude précédente. Il se demande si l’homme est médecin, devin, marabout, ou encore un de ces disciples de Jésus dont on raconte encore les histoires, surtout dans le désert, quand la solitude pèse trop sur les âmes.
Monsieur ! Qui vous envoie ?
Moussa n’ose pas demander qui il est !
Je suis là ! Pour vous ! Je sais que vous n’osez pas me demander qui je suis. Je suis ! Est-ce si important d’avoir un nom ?
Vous venez, Monsieur, me tirer d’embarras. Et si vous le faites, je vous en serai d’autant plus reconnaissant que je connaitrais votre nom. C’est ce qui donne corps aux liens que tissent les hommes entre eux !
Ta pensée est droite, mais ton cœur ne croit pas encore à ce qui va se passer. Regarde par là, et vois ! Cette ambulance arrive par-dessus les dunes. Elle n’a pas besoin du goudron de vos nouvelles routes. Vous, les hommes, croyez que la technologie va vous sauver. Mais la situation dans laquelle tu te trouves te montre vos limites. Jésus est mon nom. Je suis là mais aussi ailleurs, tout en même temps. Je suis mort et ressuscité. Aussi, ce corps, tu le vois, tu pourrais le toucher, mais il peut disparaître aussi vite qu’il est venu. Dans le Mercédès, il n’y avait pas de place pour ton épouse. Maintenant, Lamia, entre dans l’ambulance, tes enfants sont à la porte de la vie.
Moussa accompagne sa femme et lui tient la main pendant l’accouchement. Deux garçons identiques naissent sans encombre. Dans sa joie, et pour remercier l’homme qui les a sauvé, Moussa se précipite hors de la voiture, mais Jésus a disparu.
Sur une plaque de sable dur, ces mots lui sont adressés, écrits d’un doigt ferme et précis.
« Ne me remerciez pas ! J’ai déjà accompli l’œuvre de mon Père en donnant ma vie pour que vous soyez sauvés. Crois seulement et tu partageras ma joie quand il sera temps. Si tu le souhaites, nomme tes fils Samir et Nouredine. Ils découvriront plus tard les raisons de ce choix. »
Moussa retourne vers Lamia qui déjà allaite le premier.
Moussa, je souhaite le nommer Nouredine parce qu’il est déjà très éveillé. Et le second, si tu veux bien, nous l’appellerons Samir, parce qu’il sera sage et de bonne compagnie.
Lamia, je vois que, dans ton cœur, tu as beaucoup de reconnaissance pour cet homme qui s’est présenté à nous. Peux-tu me dire si mon cœur est aussi ouvert que le tien, parce que je suis un homme prudent et je doute de tout.
Oui, Lamia, c’est mon nom ! Et ma mère a toujours béni ce nom en promettant que je ferais un jour une belle rencontre, dans le désert. Je n’y pensais pas jusqu’à ce que tu me poses cette question. Et cette rencontre, grâce à cet homme, c’est ma rencontre avec le père de mes enfants, Samir et Nouredine. Leur père, c’est toi, Moussa, et ton cœur est aujourd’hui beau comme le mien. Nous croyons qu’il est venu aujourd’hui pour nous permettre, outre les naissances, la vraie naissance de notre amour.
Lamia, je me sens tout drôle. J’aime cette multiple naissance, au milieu du désert, mais en même temps, j’ai honte d’être si faible et si... humain. La solitude me faisait peur au point de me replier sur moi-même. Désormais, et tout d’un coup, nous sommes quatre. Je chercherai toujours à préserver ces liens qui nous rassemblent aujourd’hui.
Quand ils descendent de l’ambulance, les médecins viennent les accueillir. Ils sont à Nouakchott et toute la maternité se réjouit de voir les jumeaux annoncés.
Inch’Allah.