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chemin, une réflexion, et la poésie pour le plaisir, au pied du Garlaban !
Beaucoup ne comprennent pas pourquoi l'agression sexuelle est un crime. L'agresseur, tout particulièrement, ne voit pas pourquoi il est accusé de crime. Certains témoins confirment cette incompréhension "puisqu'il n'y a pas mort d'homme". D'autres minimisent les faits par le doute mis en avant quant aux intentions des victimes. Et d'ailleurs, pourquoi parler de "victime" ? Les plaisirs sexuels feraient-ils des victimes ?
Moins grave mais tout de même quelque peu traumatisant la violation de son domicile, ou l'intrusion dans les secrets de sa propriété, ou encore l'effraction de sa ceinture de protection, pourrait aider à saisir l'importance des faits.
Chacun peut un jour se sentir victime d'une agression, victime d'un vol, victime d'un chantage ou d'un racket. Mais on rechigne à considérer qu'un viol ou qu'une simple agression sexuelle puisse faire une victime. Pourtant, notre corps n'est-il pas au plus près de notre intimité ? Plus encore le sont nos orifices qui servent de frontières fragiles entre l'interne et l'externe.
Il en va tout autant de la parole qui ouvre le passage entre l'être et l'autre, de cette parole singulière, propre à chacun qui donne à voir sur ses sentiments et ses impressions. Et ce n'est pas un hasard si le mot est symbole qui se déchire entre l'un qui parle et l'autre qui entend. La parole est invitation, porte ouverte sur l'intimité, ou bien refus, porte fermée à l'intru, volet clos qui dit l'indisponibilté de l'être, verrou enclenché pour la sécurité des lieux protégés, mise à distance du visiteur.
La parole est si importante que la défense, au procès, en fera le premier rempart à faire tomber. Même si discréditer la parole de la victime, c'est la violenter une seconde fois. La parole est si importante que les agresseurs sexuels tentent de soumettre la victime au silence. "Ceci reste entre nous". "N'en parle à personne, c'est notre secret". L'adulte fait taire l'enfant par des menaces ou des chantages. "Si tu en parles, ta mère pourrait en mourir." Ne dis jamais rien, sinon je te tue". L'agresseur ajoute donc à la violation des orifices la confiscation de la parole, l'obturation de ce passage symbolique de l'un à l'autre. Il ajoute au crime du franchissement des barrières concrètes, la destruction de l'être même, de l'être social dont le principe premier est la parole.
L'obturation de l'orifice, dans toute l'horreur du forcage de toute volonté et de l'intimité, se double de la fermeture de l'espace ouvert par le langage. L'événement détruit toute sociabilité. Quand il est incestueux, il rompt la distance qui sépare deux générations. Il casse les marches générationnelles de la construction sociale et familiale. L'enfant ne pourra plus jamais dire "Papa". Il ne saura pas même s'il faut dire son prénom. Et s'il arrive à parler, "il" suffira pour le désigner, comme s'il s'agissait de n'importe quel homme, de n'importe quelle génération, alors qu'"il" est bien celui qui a fait ça ! "Il" sera toujours l'événement !
J'ai entendu cette perception effrayante qu'une jeune femme de trente cinq ans me décrivait ! "Depuis les cuisses jusqu'au nombril, j'ai l'impression de n'être qu'un trou. Mon corps est coupé en deux. Qaund je cours, le buste suit les jambes sans même que je puisse sentir le lien entre les deux parties. C'est le vide. Et quand je touche, je n'ai qu'un mannequin froid et creux sous les doigts." (Je remarquais cette parole : "quand je touche". Toucher quelque chose !)
La victime le restera toute sa vie. Bien des femmes en ont témoigné. Mais l'agresseur ne comprend toujours pas pourquoi c'est un crime. Il a pourtant bien emmuré à vie un être parlant en le coinçant dans une oubliette sans paroles.