Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
  • Contact

Recherche

21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 22:47

Extrait du livre de Fernando Pessoa : Je ne suis personne

 

 

Ce ciel noir, là-bas au sud du Tage, était d'un noir sinistre où se détachait, par contraste, l'éclair blanc des ailes des mouettes au vol agité. La journée, cependant, ne sentait pas encore l'orage. Toute la masse menaçante de la pluie était allée s'amonceler au-dessus de l'autre rive et la Ville Basse, encore humide d'un peu de pluie, souriait depuis le sol à un ciel dont le nord bleuissait encore de quelque blancheur. La fraîcheur du printemps se piquait encore d'un peu de froid.

Dans un moment tel que celui-ci, vide, impondérable, je me plais à conduire volontairement ma pensée vers une méditation qui ne soit rien de précis, mais qui retienne, dans sa limpidité d'absence, quelque chose de la froide solitude de ce jour si limpide, avec ce fond sombre tout au loin, et certaines intuitions, telles des mouettes, évoquant par contraste le mystère de toute chose dans une obscurité profonde.

Mais voici que, contrairement à mon dessin intime et tout littéraire, le fond obscure du ciel au sud de la ville évoque pour moi - souvenir vrai ou faux - un autre ciel, vu dans une autre vie peut-être, dans un Nord parcouru d'une rivière aux roseaux tristes, et sans la moindre ville. Sans que je sache comment, c'est un paysage pour canards sauvages qui se déploie dans mon imaginaire, et c'est très nettement, comme un rêve étrange, que je me sens proche de l'étendue que j'imagine.

Vaste pays de roseaux au bord des fleuves, pays de chasseurs et d'angoisse : ses rives irrégulières pénètrent, tels des caps sales, dans les eaux d'un jaune plombé, et se creusent en criques limoneuses, faites pour des bateaux miniatures, ou s'ouvrent ici ou là en chenal dont les eaux miroitent à la surface de la vase, cachée parmi les tiges d'un vert-noir des roseaux, qui interdisent la marche.

La désolation est celle d'un ciel gris et mort, se ridant par endroits de nuages plus noirs que le fond du ciel. Je ne sens pas de vent, mais il existe, et l'autre rive, en fait, est une longue île derrière laquelle on devine - quel fleuve vaste et désert ! - l'autre rive, la vraie, allongée dans le lointain sans relief.

Personne ne parvient là-bas, n'y parviendra jamais. Même si, par une fuite contradictoire du temps et de l'espace, je pouvais m'évader du monde jusque dans ce paysage-là, personne ne m'y rejoindrait jamais. J'y attendrais vainement quelque chose, sans savoir ce que j'attendrais, et il n'y aurait, à la fin de tout, que la lente tombée de la nuit, et l'espace tout entier deviendrait lentement de la couleur des nuages les plus noirs, qui s'enfonceraient peu à peu dans le ciel aboli.

Et, soudain, je ressens ici le froid de là-bas. Il pénètre mon corps, venu de mes os mêmes. Je respire forcément et m'éveille. L'individu qui me croise sous l'Arche, près de la Bourse, me regarde avec la méfiance d'un homme que quelque chose intrigue. Le ciel noir, ramassé, est descendu plus bas encore sur la rive sud.

Partager cet article
Repost0

commentaires