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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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15 janvier 2010 5 15 /01 /janvier /2010 19:03

 

 

 

Il revient au printemps, comme le brame du cerf, rut au feu de la passion, juste au coin de la nouvelle lune presque sur le point de découper l’écran noir de la nuit.

La lutte est forte, verbale seulement, pour l’instant. Chaque petit carreau de la haute croisée feint de céder dans un tonnerre de vibrations graves. Sous le gros piano noir, une petite fille apeurée ! C’est le quatrième volet d’une aventure odieuse dont elle veut oublier les scènes précédentes.

Lui, comme retenu sous l’effort d’une contention invisible, a fait porter sa lourde malle dans le séjour luxueux. Sa carrure étonne et chacun suppose que, si sa force accompagne sa brutalité, mieux vaut alors s’éclipser. C’est justement ce que fait la lune, à peine visible comme un fil de lumière qui se courbe derrière le bois d’une branche. C’est aussi ce que fait sa femme. Elle s’enferme dans la chambre aux rideaux bleus, celle qui donne sur la cour.

Mascara par terre, le cœur secoué par des soubresauts amples et irréguliers, assise sur le bord du lit, bras ballants et mains abandonnées comme épuisées par l’échec au combat, Sandra prend la décision de prendre une décision. Plus jamais ça ! Se dit-elle, se souvenant l’avoir déjà dit !

 

« J’ai passé six mois en mer. Tu peux comprendre ? Six mois ! Ouvre cette porte ! » Sa voix traverse la Rue Paradis faisant croiser des persiennes sur les balcons d’en face. Dessous, au troisième, le volume sonore de la télé augmente. Mais l’impression de silence environnant force la petite fille à se recroqueviller dans sa chemise de nuit, les mains serrées contre ses oreilles. Il y a six mois, sa mère avait cédé, mais rien n’avait calmé le marin. Une phrase lui reste en mémoire. Une phrase qu’elle ne comprend pas malgré ses sept ans ! « Pourquoi tu fais la morte ? » Et son inquiétude y répond. « Je ne veux pas que Maman fasse la morte. » Ses pleurs restent silencieux pour ne pas attirer la colère du père. Anaïs se cache, disparaît.

 

« Ouvre moi cette porte ou tout le quartier va savoir que tu vas vers ton amant pendant mon absence ! » Reprend cette voix qui résonne jusqu’à la place Delibes. Mais Sandra prend le temps de sa décision, le regard perdu dans les rideaux bleus, bleus comme la mer qui les perd.

 

« Ouvre moi ou je fracasse la petite ! » Hurle-t-il soudain !

 

La porte s’ouvre immédiatement. « Jamais ça ! Tu m’entends, jamais ça ! Crie Sandra en furie. Tu dépasses les bornes et ma décision est prise. Tu en as trop dit ! Je te crois capable de tout maintenant. Je n’ai plus confiance. Ne lève plus la main sur elle, plus jamais, jamais ! »

 

Hervé, de toute sa force la contraint dans ses bras et n’écoute même pas ce qu’elle dit. Il la serre très fort jusqu’à ce qu’elle étouffe. Poussée jusqu’au lit, jetée comme un chiffon, Sandra reprend lentement sa respiration et tient ses cotes douloureuses de ses deux mains tremblantes en voyant bouger les rideaux bleus. « D’accord, dit-elle, tu as gagné. Mais j’ai besoin de prendre une petite douche pour récupérer, me sentir propre et douce. Calmons-nous, pour la petite ! Elle doit être terrorisée ! Je vais mettre les dessous qui te plaisent ! »

 

Sandra se lève délicatement et se dirige vers la salle de bain. Elle prend soin de ne pas s’enfermer pour que le bruit du loquet ne le mette pas en colère. Sous la douche, Sandra prend son temps, le temps d’une décision à prendre.

 

L’homme, impatient, entre sans bruit dans la salle de bain et regarde Sandra, devine ses formes au travers des vitrages dépolis et se réjouit de son excitation. Mais sa respiration le trahit et Sandra connaît ses intentions. Faisant mine de ne pas l’avoir entendu, sûre de son coup, Sandra fait coulisser les portes de douche et laisse approcher Hervé qui ne se contient plus. D’un brusque mouvement du genou gauche dans le bas-ventre, Sandra stoppe son élan et l’homme se tord de douleur en s’effondrant dans la douche. Rapidement, le robinet d’eau chaude est ouvert en grand et l’époux abandonné dans ses violents ébats avec lui-même, cherchant sa respiration.

 

Le temps de composer le 17 sur le combiné mobile, de prendre la petite par la main et de sortir sur le palier en ayant pris soin d’attraper un peignoir au passage, Sandra se retrouve derrière la porte qu’elle ferme à clef. Dans l’appareil, elle décline son adresse et sonne chez la voisine pour un accueil chaleureux, l’habitude aidant.

.

« Entre vite ! J’ai entendu les cris et je me suis préparée ! Mais comment t’as fait pour lui échapper ? » Sandra lui montre les deux trousseaux de clefs qu’elle tient dans les mains. « La serrure de sécurité ne s’ouvre qu’avec la clef, même de l’intérieur. On a un peu de répit. »  

 

 

Quand la police arrive sur les lieux, Sandra se montre et leur explique tout. Les clefs leur sont tendues comme pour leur demander d’ouvrir eux-mêmes la porte. L’officier s’en charge et s’étonne d’entendre l’eau couler. Hervé prend sa douche et malgré quelques douleurs mal placées, il sifflote comme si de rien n’était. Le policier étonné s’en retourne interpeller Sandra qui comprend très vite que sa parole alimente déjà la suspicion. Heureusement, la voisine soutient ses propos et témoigne avoir entendu des cris, tout comme les trois premières fois. Anaïs s’avance vers le policier, toute craintive. « Papa, il aime tellement fort qu’il nous étouffe. Et tout à l’heure, quand Maman a dit qu’elle avait pris sa décision, il l’a serrée si fort qu’elle était presque morte. Mais avant, il avait dit qu’il voulait me fracasser !»

 

L’eau coule toujours dans la douche. Mais les sifflotements ont cessé. Pendant ces quelques moments de discussion dans l’entrée, Hervé est mort. Une longue coupure du poignet gauche l’avait vidé de son sang. Quand on a relevé son corps, une lame de rasoir restait collée à la faïence.

 

 En garde à vue, Sandra garde espoir de ressortir très vite. Sa fille s’entend bien avec la voisine qui la dorlote jusqu’à son retour. Elle ne regrette pas d’avoir pris sa décision. C’est ce qui a précipité les choses. De toute façon, elle s’en serrait séparée, ne pouvant plus supporter ses agressions.

Anaïs n’a pas tout compris, mais elle comprendra plus tard que la soumission est une solution impossible, toujours et partout.

 

Le petit trait de lune joue encore entre les branches du platane, dans la Rue Paradis. Anaïs se met au piano pour faire plaisir à ses enfants et la Grand-mère, Sandra, sourit en essuyant une petite larme que personne n’a remarquée, sauf son gendre, aussi attentionné que discret. Il rentre à peine de son boulot, place Estrangin, et lui sert déjà un petit apéritif, sans rien dire.

 

Parfois, le silence des mots soulage. Chacun imagine que l’autre à tout saisi, mais loin s’en faut ! Et c’est bien ainsi ! La profondeur de l’être reste ainsi mystérieuse ! Anaïs n’était pas sa fille et lui avait toujours feint de ne pas le savoir !

 

 

 

 

 

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