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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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15 mai 2009 5 15 /05 /mai /2009 22:45

En ce vendredi 13 du mois de mai, l’air est encore sec après cette première journée chaude. La rue des Somnambules, sombre sous les réverbères espacés, laisse résonner les pas sur le vieux pavé patiné. Sous le grand porche du numéro 13 reste blotti le fou qui écoute les pas pour reconnaître s’il vient un homme ou une femme dont les enjambées sont plus courtes. Le bougre a pesté toute la journée contre son employeur sur les quais de la Gronde, cet employeur qui le rend corvéable à merci en le menaçant constamment de le renvoyer pour son comportement « bizarre ». « Ah ! Ils savent en profiter des malheureux ! » marmonne-t-il dans sa barbe de trois jours en lâchant nerveusement le cran d’arrêt de son couteau.

Des pas se rapprochent et le bougre reste tapi dans l’ombre de la porte cochère. Il reconnaît les pas d’une petite femme sur ses talons aiguilles. « Ah ! Ils savent en profiter des malheureux ! » Le cran d’arrêt fait un petit clic qu’il est le seul à entendre.

Quand elle arrive au numéro 13, il se jette dessus et prend soin de l’empêcher de crier en plaçant son foulard rouge sur sa bouche. Dans le même temps, il saisit son bras gauche et le tord dans son dos pour la pousser facilement sous le porche.

Pourquoi elle ? Se demande-t-il en marmonnant sa colère. « Ils savent bien en profiter ! » Il se pose la question inverse, pourquoi pas elle mais il n’a pas plus de réponse que pour la précédente. Alors, il ne s’en pose plus. « Ah ! Ils savent bien en profiter ! »

 

Par contre, nous qui menons l’enquête, nous nous posons encore des questions, car plus jamais personne n’a revu cette femme depuis la nuit du 13 mai. Qu’est-il arrivé ce soir là et quelle succession d’événements retracera cette histoire mystérieuse ?

Nous avons entrepris tout d’abord d’interroger son voisinage pour mieux cerner sa personnalité, et nous découvrons très vite que Madame Lambier, originaire de Toranne, cette petite ville sur la Gronde, maintient une liaison discrète avec un Monsieur très bien. (Dans ces petites villes de province, la discrétion se partage volontiers pourvu qu’on n’en parle pas sauf à confesser qu’on ne devrait pas le savoir.) Ce Monsieur est un notable dont l’épouse, très malade, ne peut disposer d’elle-même et vit placée dans un centre spécialisé, bien adapté à ses troubles neurologiques dont on ne connaît pas l’origine. Aussi le plaint-on, ce Monsieur Creuset dont l’épouse est si handicapée ! Certains évitent tout de même de lui donner l’absolution et vont jusqu’à suggérer que c’est lui qui l’aurait rendue folle en raison de son infidélité notoire ! Mais ces données sont colatérales à l’enquête.

Le premier fait avéré se résume à la visite certaine, dans cette soirée du 13 mai, de Madame Lambier chez Monsieur Creuset qui nous affirme l’avoir quittée vers 22 h 30. C’était hier ! Mais nous suspectons ce séducteur de ne pas dire toute la vérité et de s’intéresser d’avantage aux avantages de l’inspectrice, la Major Bonjeu, qui n’a, ni les yeux dans sa poche, ni la trentaine. Nous non plus, simples gendarmes, nous n’avons pas les yeux dans nos poches malgré la trentaine passée, et savons déjà comment la Major Bonjeu va se servir de ses fiers arguments pour décrocher les confessions du bon Monsieur.

D’après le passeur, Madame Lambier aurait traversé la Gronde autour de 18 h et s’en serait retournée vers 23 h 40 pour traverser en sens inverse, chose que le passeur lui aurait volontiers accordé si elle avait pu régler le montant du passage. Mais la dame n’avait pas de sou et pour le passeur, « un sou, c’est un sou, comprenez-vous ! » La Major s’est mise alors dans la peau de cette femme pour deviner sa réaction au refus du passeur. Quoi faire dans de telles circonstances ? Sans hésiter, l’inspectrice conclut que la seule solution qui s’offrait à la dame était de retourner chez son amant, Monsieur Creuset, et de lui emprunter les sous qui  manquaient pour son retour. Il conviendra donc de retourner cuisiner un peu ce brave Creuset.

« Oh ! Major ! Cuisiner Creuset, c’est un peu fort ! » remarque un des gendarmes en souriant. La réponse tombe à pic ! « Creusez-vous plutôt la tête ! Il s’agit probablement d’un crime.» Elle sonne ! En ouvrant la porte, le bon Creuset, comme l’appelleront bientôt les collègues, fait mine d’être surpris sans pourtant convaincre la Major Bonjeu. Très gentiment, elle demande à ce qu’il soit possible d’avoir une discussion, tous assis dans le salon. Creuset, séduit par la Major, ne peut refuser.

« Comment vous refuser quoi que ce soit ? » lui adresse-t-il en gentleman et en courbette. L’inspecteur prend la balle au bond et sans hésiter lui fait ce reproche. « Pourtant, Monsieur Creuset, hier vous m’avez refusé la vérité ! Non ! Excusez-moi ! Vous ne nous avez pas dévoilé toute la vérité ! En effet, nous savons que Madame Lambier est revenue vingt minutes après vous avoir quitté. Dix à l’aller, dix au retour ! Parce que la traversée lui a été refusée ! Vous ne l’avez donc pas quittée seulement à 23 h 30 ! »

Creuset se redresse et refuse de croire que les enquêteurs en font une des premières personnes suspectée d’avoir quelque rapport avec cette disparition. « Oui ! En effet, elle est venue me demander un peu d’argent. Mais je ne savais pas que c’était pour payer le ticket du retour. Enfin ! Si ! Elle me l’a dit ! Mais elle m’a aussi dit que ça ne ferait rien si je refusais de lui avancer les sous. Elle prétendait avoir besoin d’air et qu’il serait bon pour elle de marcher un peu en prenant la rue des Somnambules pour rejoindre la passerelle sur la Gronde… Vous comprenez ! Si je commence à lâcher un peu de monnaie par-ci, un peu par-là, on ne sait plus jusqu’où ça peut aller. Alors j’ai refusé. Et Madame Lambier est partie autour de minuit. »

Madame Bonjeu réfléchit, un peu comme Maigret, sans la pipe toutefois ! En dix minutes, ils ont eu le temps de se dire beaucoup de choses et quatre vérités en bonus. J’imagine que la situation devait être tendue ! Le notable n’a peut-être aucun rapport avec la disparition mais il n’est pas sans rapports avec la dame. Elle garde ces pensées dans un coin du dossier, salut courtoisement Monsieur Creuset et lui demande de bien vouloir rester à sa disposition, ce qu’il interprète bien curieusement, vu la mine qui s’est affichée sur son masque.

Le salarié « bizarre » de la rue des Somnambules est suspecté d’avoir vu Madame Lambier dans la rue où il passe le plus clair de son temps. Après quelques rustines sur des souvenirs que rafraîchissaient des promesses sans importance, il déclare être en désaccord avec l’heure supposée du passage de la dame. A minuit trente, il entend les pas d’une femme, il pense qu’elle est petite parce que les pas sont courts et rapides. Mais il se souvient aussi avoir vu détaler un chien qui venait en sens inverse, c'est-à-dire qui venait de la passerelle. « Ce chien avait sûrement peur de quelqu’un ou de quelque chose, dit-il, mais, vous savez, il se passe des choses bizarres dans cette rue, surtout la nuit, sauf quand je n’y suis pas ! appuie-t-il en riant ! Parce que, quand je n’y suis pas, je ne sais pas ce qui s’y passe ! »

La Major sourit et n’insiste pas, comme si elle savait que le jeune fou ne faisait rien à ses victimes, sinon leur procurer une sacrée frousse. « Son casier est vierge », a-t-elle murmuré. Non ! Ce qui la travaille, c’est une demi-heure de mystère entre Creuset et le numéro 13. Qu’aurait-elle bien pu faire durant tout ce temps ? Il faut trois minutes depuis la porte de Creuset jusqu'au 13 de la rue des Somnambules !


Il a fallu que nous tombions sur un petit carnet de téléphone, chez les Lambier, pour trouver le nom d’un ami de la famille qui habite Chemin des Tours, juste à l’angle de la rue des Somnambules et du Boulevard des Maraichers. Le Monsieur répond au nom de Maunier, du haut de son mètre soixante, et paraît ausculter la dame présente, tant ses regards insistent sur ses contours bien éclairés, puis, s’excusant de n’avoir pas été à la hauteur, répond à la Major Bonjeu qui s’étonne de son refus pour une avance de quelques sous. «  Mais, je la croyais hors de tout soupçon. Et la découverte de son infidélité m’a profondément déçu. C’est au point que, par égard pour son époux, mon ami de cinquante ans, je n’ai pas répondu à sa demande. J’ai plutôt manifesté ma réprobation, lui ayant même avancé que j’en parlerai sûrement à Monsieur Lambier, et j’ai quelque peu claqué la porte, … bêtement fâché, maintenant que je sais qu’elle a disparue... Pauvre femme !... J’espère que Dieu sera clément ! »

Cette dernière phrase surprend Madame Bonjeu, mais elle n’en laisse rien paraître. Si elle avait les moustaches d’Hercule Poirot, on aurait vu les pointes se relever. « Comment savez-vous que Madame Lambier est décédée ? Nous-mêmes, gendarmes, nous ne pouvions pas avancer la moindre certitude avant d’avoir retrouvé son corps. »

 

Pour nous, le travail est terminé. Nous avons assez d’éléments pour confier l’affaire au juge d’instruction qui devra interroger Monsieur Maunier.

Comme les bruits courent très vite à la gendarmerie, et parce que nous sommes souvent assez curieux sur la poursuite des investigations, nous saurons plus tard que Monsieur Lambier se serait mis très en colère, non d’avoir perdu son épouse, mais bien plus d’avoir été trahi par un de ses meilleurs amis. Non seulement Monsieur Maunier ne lui aurait jamais révélé cette liaison, bien qu'elle soit connue de tous, gardant pour lui un secret de polichinelle, mais en plus, il se serait servi de ce fait acquis pour tenter d’abuser de Madame Lambier en la soumettant au chantage.

Ce Maunier avait menti. Non seulement il ne fut pas déçu de l’infidélité de Madame Lambier puisqu’il connaissait l’affaire comme tout Torannais, y compris même son soi-disant ami Lambier, mais encore, il n’attendait que le moment de faire cet odieux chantage à la dame dont il désirait depuis fort longtemps les faveurs, sans jamais avoir eu cette occasion, malgré ses nombreuses prévenances que le couple Lambier prenait pour la plus sincère des amitiés, et l’ineffable marque de la plus grande affection. Il était fréquent que ce Monsieur soutienne le couple dans les moments difficiles, feignant la plus honorable des attentions alors que le seul espoir qu’il nourrissait n’était autre que la conquête de celle qui fut sa camarade de lycée dont il ne pu jamais approcher, ne serait-ce qu’une seule main, tellement sa timidité et son introversion le freinait dans ses avances. C’est la raison qui expliquait, en partie sûrement, son long célibat que les citadins considéraient hérité de la plus pure tradition jésuitique pour éviter d’avancer le terme de dévian sexuel. Un célibataire religieux attentionné à ce point pour un couple d’amis se doit d’être irréprochable en tous points pour empêcher toute forme de suspicion. Un détail du rapport du juge avait fait sourire la Major Bonjeu dans le paragraphe sur les « habitudes du prévenu ». Sa chanson préférée : Yves Montand chante La Bicyclette. Et quelque pitié aurait pu être ressentie si la perversité de l’homme n’avait pas pris le dessus de l’expertise psychologique.

En une demi-heure, le soi-disant ami s’était saisi d’un couteau de cuisine qu’il plaça sous la gorge de Madame Lambier pour l’entraîner dans sa voiture en la traitant de tous les noms qu’il avait ressassés depuis de longues années, l’avait faite asseoir sur le siège arrière, les mains vite liées dans le dos avec un gros collier rilsan, puis il était parti en trombe dans les environs avant de tenter de la soumettre à ses désirs, garé dans une petite impasse sombre d’un bois voisin, à cinq minutes de là. Mais le chantage n’aurait pas fonctionné. La dame l’aurait traité de petit garçon, d’après lui, en lui avouant que son mari ne serait nullement surpris de ses révélations puisqu’il était devenu pratiquement impuissant depuis longtemps et que leur tacite marché fonctionnait sans ombre. Furieux, il la laissa sur place et repartit comme un fou, oubliant son couteau sur le bord du chemin. « Vous vous rendez compte, petit garçon ! avait-il rapporté au juge. « ce que ma mère m’envoyait pour m’humilier devant les camarades ! »

Le long de la berge, il aurait garé sa voiture et regagné en courant la passerelle sur la Gronde où devait forcément passer Madame Lambier d’ici une bonne vingtaine de minutes, fatiguée de sa marche nocturne. Le fou de la rue des Somnambules ferait un coupable de premier choix pour des enquêteurs dont on connaît l’aptitude à boucler au plus vite les affaires de ce genre. Mais, notait pour finir le juge qui reçut ces aveux, Monsieur Lambier ne connaissait pas les talents de la Major Bonjeu qu’il avait cherchée à séduire, dévoilant son appétit prononcé pour l’autre sexe, contrairement aux rumeurs.

Et ce soir là, nul ne sait ce qui lui a pris, nul ne sait comment ce refus d’accéder à sa demande  l'a fait basculer vers le passage à l’acte fatal. Toujours est-il qu’il l’a bien noyée dans la Gronde.

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