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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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13 décembre 2008 6 13 /12 /décembre /2008 20:59
- C'est le facteur qui a fait ça ! Je vous le dis, foi de vieille bonne femme ! C'est le facteur !

- Mais ! Madame Labu ! Le facteur ne passe que vers les neuf heures ! Et la dame d'en face serait morte vers midi !

- J'étais devant mon bol de soupe, vers midi moins cinq ! J'ai regardé la pendule ! Elle retarde d'une heure à cause de l'été ! Mais je l'ai bien remarqué parce que j'avais un peu froid aux pieds ! ... Oui ! C'est toujours vers cette heure là que je prends quelques braises pour mettre dans le chauffe-pieds ! Comme ça je mange plus tranquillement et ça me tient jusqu'à la fin de ma petite sieste. A midi moins cinq, j'ai vu le facteur poser son vélo, prendre un petit papier dans son sac, sûrement un télégramme, et sonner chez Madame Dumont. Il en a mis du temps ! Il est sorti vers midi dix. J'avais fini mon bol de soupe et mon petit bout de fromage. Je sentais bien que je commençais à m'assoupir.

- Madame Dumont a-t-elle d'autres visites d'habitude ?

- Oui ! Je vois le laitier, le charcutier, le curé, le boulanger, et parfois son petit fils qui s'arrête devant avec une belle voiture noire. Je ne saurais pas vous dire ce que c'est mais elle est belle ! Lui, c'est toutes les deux semaines qu'il rend visite à sa grand-mère. La pauvre ! Elle ne sort jamais. Je ne crois pas l'avoir vue depuis au moins deux ans.

- Et vous, Madame Labu ? Vous sortez quelques fois ?

- Ah ! Non ! Je ne marche presque plus ! Si je sorts, c'est un tout petit moment en été, avant la chaleur. Je mets ma chaise devant la porte et je papote avec la dame d'à côté qui est bien vieille aussi ! Madame Torrent !

- Et le facteur ! Il sonne parfois chez vous ?

- Rarement ! Il met le courrier dans la boite. Je n'ai plus de famille et je ne reçois jamais de mandat !

- Le petit fils, celui avec la belle voiture ! Quand il vient, c'est vers quelle heure ?

- Ben ! Lui, je suppose qu'il vient autour des quatorze heures à cause de son boulot ! Mais je n'en sais rien, de s'il sort du boulot ou d'ailleurs ! En tout cas, c'est toujours vers les quatorze heures et jusqu'à seize. Jamais plus de deux heures !

- Dites-moi ! Madame Labu, votre horloge ! Elle est arrêtée ! Vous le savez ?

- Oh ! Mon dieu ! J'ai du oublié de la remonter ! C'est que ça me fatigue. Il me faut monter sur le tabouret. Vous voudrez bien me le faire aujourd'hui puisque vous êtes là ? Vous êtes plus grand que moi ! Et ça m'évitera une peine !

L'inspecteur remonte l'horloge et remet les aiguilles à l'heure, à l'heure d'été parce qu'elle sera modifiée dans dix jours, pour l'heure d'hiver, et il se promet de revenir questionner Madame Labu.

- Oh ! Mais il est déjà midi ? S'exclame Madame Labu. Je n'ai pas même fait chauffé ma soupe, avec toute cette histoire ! Mais c'est drôle, je n'ai pas froid aux pieds.

- Mais ! Madame Labu ! Nous sommes encore dans la saison chaude, vous n'avez pas allumé le feu ! Et hier je suppose que c'était pareil !

- Oh ! Vous savez, à mon âge, hier ou avant hier, c'est tout pareil !... Et là, vous me mettez la puce à l'oreille. Je vais vous paraître un peu folle peut-être mais j'ai l'impression que cette même histoire lui est déjà arrivée à Madame Dumont. Le facteur !... Ce n'était pas celui-ci. Il était plus grand et plus âgé, alors que le nouveau est tout jeune. C'est pareil, vous allez me dire, mais l'important, c'est qu'il avait aussi porté un mandat vers midi et qu'il était sorti vers midi quinze. J'avais regardé l'horloge et, comme aujourd'hui, j'avais oublié de la remonter. Il y a deux ans de ça, même que j'avais froid aux pieds. Tout pareil. On croyait que Madame Dumont était morte . Vous voyez, c'est le facteur ! Je vous le dis !

L'inspecteur vient de comprendre qu'il faudra reprendre l'enquête avec d'autres témoignages ! Celui-ci n'est pas très fiable !
Il lui semble que Madame Labu n'a plus toute sa tête. Il reprend :

- Madame Labu, depuis quand l'horloge est-elle arrêtée ?

- Oh ! Elle ne marche plus fort depuis la mort de mon tendre mari. Il est parti, le pauvre, juste après que le nouveau boulanger soit passé pour se présenter. Ca fait maintenant une bonne dizaine d'années !

- Et Madame Dumont habitait en face?

- Oui, bien sûr, et je vais vous dire, c'est son fils qui venait la voir avec la belle voiture, toujours à la même heure. Et pareillement toutes les deux semaines, de quatorze à seize. Vous voyez, hier comme aujourd'hui ! Le plus drôle, c'est que j'avais eu aussi la visite d'un inspecteur de police, après le meurtre. Lui aussi, il avait remarqué la pendule arrêtée. Alors je lui avais demandé de la remonter. Puis il était parti, comme vous allez le faire, en me serrant la main gentiment. Au revoir, Monsieur l'inspecteur, mon mari va bientôt rentrer ! Je ne voudrais pas qu'il me trouve avec un autre homme ! Merci de votre visite. Et surtout cherchez du côté du facteur, sinon, ça arrivera encore à cette pauvre Madame Dumont.

L'inspecteur s'exécute et jette un oeil sur la pendule arrêtée avant de refermer la porte sur ces moments renouvelés sans fin. Il sait que la solitude ou la mort c'est presque pareil, tous les jours !

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