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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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8 janvier 2009 4 08 /01 /janvier /2009 08:12

A l’annonce de son départ, Messieurs Lagachon et Barateau ont paru soulagés tant leur soupir était profond. Ils jetèrent un œil en coin à leur « Maman ».


« A bientôt ! » lance l’inspecteur qui, ayant noté le coup d’œil en coin, espère ainsi laisser une brindille au beau milieu de la fourmilière.


Après renseignements, il paraîtrait que le discret Monsieur Lagachon se rendait auprès de sa tante depuis plus de trente ans tous les jeudis. Et cela scintilla dans l’esprit de l’inspecteur comme un rituel immuable auquel chacun tenait, mais pour une bonne raison qui reste encore à élucider.


Un de ses agents, l’inspecteur Pinson maître dans l’observation lors des perquisitions, s’est rendu chez cette vénérable dame et fut très surpris de se retrouver tout d’un coup dans une ambiance qu’il n’a pas connue et qu’il a imaginée être celle du temps de l’occupation. Tous les meubles sont fermés à clef. Les tiroirs de chaque commode ne sont ouverts que sur demande expresse de Monsieur Lagachon, ce qui l’étonne. On dirait que les éléments cachent une multitude de secrets, tapis, tableau, horloge, bibelot, jamais déplacés comme en témoigne le liseré collant sédimenté tout autour de leur pied au passage du chiffon à poussière. Dans un angle de la cuisine, au bout du couloir, une double porte de placard s’ouvre sur un cellier dont les étagères acceptent un nombre incalculable de pots en verre étiquetés soigneusement, comme dans une herboristerie. On peut lire des noms habituels comme Menthe, Sarriette, Thé vert, Camomille, et d’autres moins fréquents, comme Armoise, Térébinthe, Stramoine, Jusquiame, Œnanthe, Cytise, Vératre, Lyciet, Parisette, Mandragore, Sabine, Rue, Poinsettia, Euphorbe, et bien des noms que personne ne connaît sauf peut-être des professionnels ! Cette remarque aura son importance, et aussi le repérage d’une des étiquette, habilement retravaillée !

Sans le laisser paraître, l’observateur a cherché la Ciguë, mais en vain. Il a pensé qu’elle se cachait dans un endroit plus sûr. Une commission rogatoire en bonne et due forme permettra de perquisitionner. Il n’a pas parlé de ce qu’il cherchait, bien sûr, car les résultats de l’autopsie n’ont pas été communiqués officiellement. Mais il se doute que les instigateurs de ce fait d’un autre âge connaissent les méthodes de la crim’. Où est l’arme fatale ?


« Une mine de renseignements » aura déclaré l’inspecteur Pinson dans son rapport ! « Mais plus pour les liens particuliers qu’entretiennent le Monsieur et sa Tante qui s’est montrée, en sa présence, tout à fait soumise, ce qui ne correspond pas à son tempérament dynamique de dame aisée dont le ton envers sa domestique tiendrait plus de quelque reste colonial ! » aura-t-il prit soin de noter.


Curieusement, cette dame âgée se nomme Madame Pauline Bongagne née Laminaudière, ce qui ne simplifie pas l’affaire. Il aura fallut peu de temps aux spécialistes pour saisir que la « Maîtresse » de la pension est en lien avec cette dame d’une part par sa naissance, d’autre part par son mariage, et, après deux ou trois questions discrètes, pour comprendre que son époux défunt n’était autre que le fils de la dite Madame, mais aussi le cousin germain de Monsieur Lagachon. Pourquoi alors la belle fille ne rend-elle jamais visite à sa belle-mère, aussi cousine de son père, Justin Laminaudière ?


L’inspecteur Clément se gratte la tête et pense à cet instant qu’il se lance ici dans un labyrinthe de rancœurs familiales et de règlements de comptes qui datent, pour de bon, d’avant guerre ou, peut-être, du temps de l’occupation. Il sait que les secrets de famille ne se laissent pas dévoiler si facilement et décide de précipiter les choses pour ne pas risquer de rater la vraie piste dans le cas où ce labyrinthe ne mènerait à rien. Il pressent tout de même que les tensions familiales et la période de résistance ont un lien qui se serait brisé pendant l’occupation, pour des raisons mystérieuses. Il lui faudra donc s’imprégner plus avant de l’ambiance de la pension. Il y passera deux jours pleins, comme s’il était pensionnaire, ce qui lui permettra de remarquer que les Messieurs Dumond, Pierre et Marc, ont une surdité avancée qui les isolent du groupe.

Nul ne peut lire sur leur visage qu’ils sont jumeaux, mais bien des expressions paraissent héritées de la même famille, ce dont on ne se rend compte qu’avec le temps. Ils sont isolés, certes, mais semblent néanmoins dignes d’égards singuliers. L’inspecteur Clément s’étonne que chaque membre de la pension, et spécialement la « Maîtresse » se précipitent au devant de leurs désirs comme pour éviter qu’ils ne parlent. L’un des deux, Pierre fume de temps en temps un petit cigarillos et l’allume avec la petite boite d’allumettes qui porte aussi la publicité du Bar de la Cité.

L'inspecteur Clément décide d'envoyer Pinson enquêter au Bar de la Cité, mais discrètement, incognito. Aussitôt dit, aussitôt fait, Pinson revient dans la soirée et demande à Clément s'ils peuvent se mettre à l'écart.

"Non ! Non ! Vas-y ! Que tout le monde écoute !" Répondit-il.

 

"On s'étonne au Bar de la Cité, de n'avoir pas vu Labiche et les frères Dumond depuis le 14 Juillet dernier. On dit aussi que les dits frères jumeaux n'ont pas inventé la poudre et que Labiche en fait ce qu'il veut. Quand il a un peu bu, avec "le buriné", suivez mon regard, il ne rate pas une occasion de se jouer des deux sourds et de tenir des propos humiliants à leur égard. On dit que tous les quatre préparaient une farce pour le 14 Juillet. A ce qu'il paraît, ils voulaient se vanger de quelques mauvais coups anciens. Mais on n'en sait pas plus ! Voilà les propos que j'ai entendus dans la demi-heure pendant laquelle j'ai bu mon demi, aux frais de la princesse.

 

Monsieur Barateau lève le bras comme pour commencer un discours. Mais !


« Personne ne parle. » Intervient l’inspecteur Clément d’un ton suffisamment assuré pour que les plus arrogants se tiennent sur leur garde. « C’est moi qui pose les questions. Et la première, c’est celle-ci : pourquoi l’apothicaire de la Rue du Chat qui Pèche a-t il tué Monsieur Bongagne dont Madame est la veuve ? L’affaire avait été classée sans suite, mais j’ai cette conviction qu’il en a été tout autrement. A votre avis, Monsieur Labiche ? Parce que vous pensez bien que j’ai repris le dossier…»


« C’était un accident ! » Répond Madame à la grande surprise de Clément. « Mon mari était jeune et fougueux, même dans sa quarantaine, et l’épouse de Labiche, « le buriné » du Bar de la Cité était aussi jeune que moi, mais bien mieux foutue ! »


« Alors ? » Lance Clément.


« Alors, j’en ai eu marre et nous voulions le punir. Un peu de ciguë lui aurait fait ravaler son caquet. Mais un peu trop lui fut fatal ! » Labiche poursuit qu’ils ont tous été complices pour que cela reste « lisible » comme un accident. Mais il avoue aussi que pour se séparer de sa propre femme, il nouait une relation de plus en plus voyante avec Madame Bongagne, ici présente, jusqu’à ce qu’elle décide de faire sa valise.


« Tout ça n’aurait pas eu de conséquence grave si…» Monsieur Buche ne blague plus mais il s’est un peu avancé !


« Oui ! Si… Si quoi ? » Reprend au bond l’inspecteur Clément qui comprend à la lecture des visages que la clef n’est pas loin.


Non sans prendre le temps de tirer une grande bouffée pour lancer quelques ronds de fumée dans l’atmosphère un peu lourde, il note avec une certaine curiosité envers cette minuscule humanité, que des expressions de visages tiennent à un tout petit rien universel. Froncer légèrement les sourcils pour dissimuler le mouvement, resserrer un tout petit peu les coins de la bouche comme pour faire la moue qui dit à l’autre de bien vouloir se taire, et dans le même temps, serrer la mâchoire en inclinant imperceptiblement la tête vers une épaule, Clément l’a remarqué sur tous les visages sauf chez les jumeaux qui n’ont toujours pas compris ce qui se passe et enquêtent du regard, entre deux somnolences.


« Si quoi ?, Monsieur Barateau ! Je m’adresse à vous parce que visiblement vous ne souhaitez pas que Monsieur Buche tombe dans le panneau. Et si par maladresse il disait ce qu’il ne faut pas ! » Silence, regards noirs, petits gestes des index, et ces ronds de fumée qui n’arrivent pas à s’élever sous le poids de l’ambiance.


« Si Monsieur Govitch n’avait pas été au courant de tout ça ! (Un silence donne corps à ses mots !) Il en profitait pour nous faire vivre un calvaire en menaçant à chacune de ses contrariétés de nous dénoncer, fort habitué à ce genre de situations, depuis ses histoires avec les SS… Non, Maîtresse n’est pas au courant de cela ! »


Tous les dos se plient lentement en avant et les visages se ferment sauf ceux des Dumond qui paraissent curieux de comprendre la scène.

 

"Mais si, je suis au courant. Cependant tout n'est pas bon à dire quand on tient une maison comme celle-ci ! Et je fais en sorte que chacun pense que je suis neutre, pour que la pension reste acceptable." Dit Madame Bongagne dont la mine exprime une certaine condescendance envers ses protégés qui se sentent tout d'un coup relégués au rang de simples clients.

Elle poursuit : "Monsieur Laminaudière, mon grand père, fût le créateur de l'herboristerie que ma mère à tenu e jusqu'à son décès. Ma mère est la soeur de Madame Bongagne, ma belle mère, celle que Monsieur Lagachon visite toutes les semaines. Monsieur Labiche a été formé par ma mère. Il est entré dans l'enseigne quand il avait quatorze ans. Moi, je naissais six ans après, pour ses vingts ans. Il m'a beaucoup promenée dans mon jeune âge pendant que ma mère tenait la boutique. A son décès, sa soeur voulait prendre sa place, mais son fils s'y opposait en prétextant que Monsieur Labiche avait tout donné pour l'établissement et qu'il était logique qu'il puisse y rester en maître, d'antant que son épouse, de quinze ans sa cadette, avait bien des atouts pour le convaincre de son bon sens. Les affaires ont bien marché malgré les sommes occultes auxquelles mon époux avait soumis le couple. C'était une manière de rendre l'ascenseur, disait-il ! Et moi, j'ai toujours eu cette intimité fraternelle avec Bertrand." Entendez Monsieur Labiche.

Elle poursuit : "quand les choses ont mal tourné, j'avais vingt cinq ans. La guerre a éclaté. Labiche, Lagachon, et la tante ont comploté cette punition contre ce m'as-tu-vu, mon mari, qui abusait de la situation et d'une jeune femme astreinte au silence. Je ne pensais pas que la ciguë était si violente. La guerre nous a permis de maquiller le crime non prémédité, mais Monsieur Govitch le savait. Car, en effet, en rigolant, Monsieur Buche lui avait donné sa version des faits, avec son talent de tout deviner comme s'il avait été le concierge de toute la rue. Le Chat qui Pèche, c'est un peu lui. Il devine tout et propage les rumeurs qui tournent autour de la vérité jusqu'à ce qu'elles s'affirment vraiment en tant que vérité. Govitch, expert du secret au point d'en faire profession, a tout de suite compris et nous l'a fait savoir très vite par les petits chantages auxquels il nous soumettait. Il me pliait par exemple à certaines exigences dont j'ai honte et que je veux oublier. Il demandait que chacun, à tour de rôle soit témoin de nos jeux... Il exigeait aussi que les plus aisés, les frères Dumond en particulier, l'assistent pour ses frais de résidence, allant jusqu'à les accompagner au guichet de la Caisse d'Epargne au moment du règlement de leur retraite. Mais le pire, c'est qu'il obligeait Monsieur Lagachon à voler sa propre tante, toutes les semaines !"


Madame Bongagne incline doucement la tête pour acquiescer tout en gardant ce masque de culpabilité qu’affichent souvent les complices occasionnels d’une mise en acte dont les conséquences n’avaient pas été suffisamment évaluées. Il restera la lourde tâche de déterminer chacune des responsabilités. Mais ce rôle incombe au juge d’instruction.


Il trotte une petite question sans grand intérêt dans la tête de l’inspecteur Clément : que vient faire cette date du 14 Juillet ? Il en parle à Pinson en marchant sur le pavé mouillé.


« La réponse coule de source » avance Pinson : « La prise de la Bastille ! C’est le moment où la révolution tombe dans la violence ! » C'est un bon jour pour la vengeance !


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