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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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7 janvier 2009 3 07 /01 /janvier /2009 22:15

Les pensionnaires ne bougent pas. Le petit salon aux tentures vieux rouge donne sur une courette sombre. Le lustre en bois éclaire faiblement la pièce de ses trois ampoules torsadées. Ni télé, ni radio n’anime le silence. Une volute de fumée s’élève en ondulations lentes au dessus du visage impassible de l’inspecteur, le seul qui soit resté debout. Il faut dire qu’il est plus jeune que les six septuagénaires effondrés dans les fauteuils au velours patiné.

 

Arrive Madame Bongagne, la gérante de ce petit foyer, mais aussi, comme l'avait observé l'inspecteur, la mère et la protectrice de ces vieux esseulés. Leur goût pour la séduction les maintient encore jeunes et la quinquagénère semble bien se porter, entourée de galanteries et de coquines flatteries sur ses formes généreuses. Cette Madame Bongagne paraît diplomate et use d'une apparente discrétion qui masque son autorité assurée. La "Maîtresse", comme la nomment ces habitués en clin d'oeil à leurs démons fougeux qui ne mobilisent plus guère que leur langue, "Maîtresse" donc leur donne toute la sécurité qu'ils sont en droit d'attendre pour leur dernier séjour dans le foyer qu'ils ont choisi.



« Maîtresse » murmure Titi en invitant celle-ci à se poser sur ses genoux, ce qui fit lever les nez sur une esquisse de sourire.


« Mon cher Titi, je ne voudrais pas me blesser en brisant vos fémurs fragiles ! » répondit-elle avec humour.


Quelques soubresauts animent les épaules affaissées car l’ambiance n’est pas au rire bruyant.



« Arrêter votre conspiration » tonne l’inspecteur, Monsieur Clément, qui énonce les motifs de cette réunion, de sa voix jeune et chaleureuse. « L’un d’entre vous a tué le bon vieux père Govitch, (c’est ainsi que vous l’appeliez) le seul parmi vous qui aurait pu fêter demain ses quatre vingt dix ans. »



« Le seul aussi qui avait toutes ses dents ! » réplique un ancien.

Monsieur Buche donnait souvent le bon mot pour la chute de leurs discussions, mais, malgré son rôle d’amuseur, il aurait ici pu retenir sa langue. C’est du moins ce que pensait tout le monde.


« Pourquoi nous soupçonner ? C’était un ancien espion bolchévique qui ne manquait pas d’ennemis avides de vengeance. »



« Comment le savez-vous, Monsieur Barateau ? Et pourquoi Madame Bongagne vous appelle-t-elle Titi ? » L’inspecteur pose deux questions pour déstabiliser le personnage.



« Je suis un vieux parisien. J’étais bouquiniste sur le Quai Saint Michel en face de La Rue du Chat qui Pêche. Toute jeune, la demoiselle venait souvent fouiner dans mes bouquins. J’étais un peu son père et l’occupation nous a rendus complices dans le partage de quelques secrets de résistants. C’est à ce moment là que nous le suspections d’espionnage."


Monsieur Labiche sortit son fume cigarette et un étui argenté dont il saisit délicatement le fermoir. Avec des gestes féminins, maigre et frileux, le vieillard allume sa cigarette en grattant une allumette sur une de ces petites boites distribuées dans les bars à des fins publicitaires. « Bar de la Cité » peut-on y lire.


Après quelques bouffées soigneusement dégustées, Monsieur Labiche prend la parole.


« Je me demande, puisque vous nous considérez comme suspects, comment cette idée aurait pu germer parmi nous de tuer ce pauvre homme, à moins qu’un gros secret nous ait échappé pendant ces trente longues années de cohabitation, un secret qui donnerait à saisir le mobile du crime, selon votre expression favorite à la crim’. Je vais vous dire Monsieur l’inspecteur, à nos âges, et vous le comprendrez plus tard, nous avons tous été déçus plusieurs fois par la vie et par les autres, nous avons tous plus ou moins noué quelque rancœur envers nos proches et envers les hôtes de ce foyer, néanmoins devenu, à la longue, comme une seconde famille. De là à provoquer la mort, il faudrait en vouloir aussi à la vie elle-même. Mais ! Nous avons acquis une certaine sagesse et sommes devenus un peu philosophes, ce qui nous entraîne vers la tolérance envers les autres et surtout envers nous-mêmes, vu l’état dans lequel nous sommes. Sinon ! Sinon, supporterions-nous le regard des autres sans ressentir mépris et pitié qui nous pousseraient vers l’agressivité ? »



« Monsieur Labiche ! Puis-je vous demander quelle était votre activité professionnelle ? »

L’inspecteur poursuit, avant d’entendre la réponse. « Vous tenez les propos de quelqu’un que la vie professionnelle à forgé au contact de la clientèle. Et, vous me préciserez ce que vous entendez par « provoquer la mort ».


« Votre perspicacité vous honore, Monsieur l’inspecteur, je tenais en effet l’officine de pharmacie de la Rue du Chat qui Pêche. Oh, il y a trente ans, le pharmacien était plutôt un herboriste, si c’est ce que vous voulez savoir ! Mais on disait apothicaire pour faire plus savant ! Quand à cette expression, moins brutale que la vôtre, médecins et apothicaires l’employaient beaucoup car ils redoutaient de trahir le serment d’Hippocrate par l’abus de potions qui provoquerait la mort de leur patient.»



« Monsieur Labiche ! » reprend l’inspecteur. « Vous étiez aussi complice pendant l’occupation ? Avec Monsieur Barateau et Mademoiselle ??? Tiens, comment s’appelait-elle de son nom de jeune fille ? »



« Elle avait un bien joli nom ! » dit le pensionnaire assis en contre-jour devant la fenêtre. " Elle s’appelait Mademoiselle Laminaudière. Et ça lui allait très bien. Mais je me présente : Monsieur Lagachon. J’étais absent lors de votre première visite. J’ai encore une vieille tante à quelques stations de métro et je me dois de la visiter une fois par semaine. Moi aussi je complotais avec la minaude pendant la guerre."



Monsieur Clément se sent un peu étourdi par cette plongée dans une histoire dont il n’avait aucune idée. Il prend quelques notes sur un petit carnet car il voudrait retracer le tout petit mouvement de ces quelques résistants de l’ombre dans ce quartier de Paris devenu dorénavant si mystérieux. Il s’étonne en silence de l’intérêt historique dont il perçoit nettement qu’il dépasse le but de son enquête. Mais, qui sait, se dit-il, le mobile se cache peut-être dans les recoins d’une longue et minutieuse vengeance pour quelque déception amoureuse ou pour une trahison qui ne peut se pardonner. Il prend congé du groupe non sans avoir pris soin de s‘enquérir de l’adresse de la vieille tante qui se nomme curieusement du nom de Laminaudière, ce qui complique un peu la situation. Son retrait momentané va lui permettre de trier les informations.                                                  (A suivre)
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