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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 15:13


    Bonheur et prospérité nourrissent ses parents d’espoir et de joie, les renforcent dans leurs convictions et leur donnent l’assurance du bien fondé de leurs choix, tant sur le plan religieux que sur le plan éducatif dont les méthodes sont déjà éprouvées sur les trois aînés.

Ils sont jeunes et souhaitent une descendance nombreuse, (peut-être !) La naissance du quatrième laisse perplexe quand à l’usage des conseils du docteur O. De plus un an uniquement s’écoule juste avant la naissance d’une petite fille qui prendra beaucoup de place.

La mère, super active et entreprenante, ne peut pas allaiter toutes les bouches et prépare en hâte les biberons que chacun devra très vite apprendre à maîtriser tout seul.

 

    Tout seul ! Voilà bien une expression qui résonne dans son cœur. Quand il a deux ans, sa sœur aînée en a trois et demi, et la cadette en a un. Il est donc bien entouré mais pourtant, il aime jouer tout seul. Tout seul sur le tapis de la salle de jeux qu’il transforme en réseau routier pour y pousser ses autos. On dit qu’il est très sage et comme la petite sœur n’a de cesse de réclamer la présence maternelle, il est seul et ne pose aucun problème à tel point que sa mère oublie parfois l’heure du repas. Le père travaille. Il n’est pas là !

 

    Oui, l’histoire est banale. Cependant, elle est vécue de façon singulière. Le petit garçon devient très imaginatif. Tout ce qu’il touche est démonté, disséqué, transformé. Le grand lit devient trampoline et les sauts parfois dangereux. L’armoire devient montagne inaccessible ou grotte secrète. Chaque jouet devient animal ou fantôme ou s’assemble avec d’autres comme un mécano. D’ailleurs, mécano il y a, ainsi que des vieux restes de train électrique, jouets de son père qui ne fonctionnent jamais bien. Il reste tout seul, sage, avec les objets qui n’intéressent pas les deux petites sœurs et pendant que les trois grands font déjà du vélo.

 

    Banale, heureuse, sans soucis, sans occasion justifiée de se plaindre, la vie dorée ! Certes ! Avec juste un petit rien d’idéologie sévère : « vous n’avez aucune raison de vous plaindre, il y a tant de malheureux ailleurs ! »

 

    Le primaire lui laisse un souvenir merveilleux ; sa maîtresse avait tenu à suivre les élèves, ses enfants (parce qu’elle restait jeune fille !), pendant les trois années qui précédaient la sixième. Une vraie famille de substitution où pleurs et craintes pouvaient s’exprimer jusqu’à être entendues. Une famille où la valeur individuelle comptait comme ingrédient singulier de la valeur collective des petits groupes en compétition ludique. Accrochée au mur, une grande reproduction en plan des jeux du cirque romain sur laquelle s’avançaient tout au long de l’année des chars aux couleurs de chacune des équipes dont l’arrivée se faisait sur un mouchoir de poche.

 

    Le secondaire n’était plus un jeu. Le latin demandait un apprentissage sans compréhension. Singulier, pluriel, passe encore, mais génitif, datif, quid ?

    En cinquième, sa mue témoigne des agitations hormonales et le prof de lettres le prend en grippe. Il tombe malade de cette bizarre affection rhumatismale des articulations, RAA. Au hasard de sa sensibilité, genoux ! (Je-nous !) coudes ! (Coups de ?) poignets, (poids niais ! ou nié !) chevilles, charpente, ossature, équilibre ! handicap ! Fini la gymnastique ! Exempté ! Réformé !

 

    Punition ! Pénicilline dans les fesses ! C’est la mère qui le pique !

Dans sa chambre du second étage, il se retrouve seul. Souvent allongé, attentif aux bruits de pas sur l’escalier de bois. Pourvu que sa mère n’ait pas l’idée de venir le voir ! Surtout, qu’elle oublie la piqûre ! Ne rien demander ! Se faire oublier !

    Un soir, les larmes viennent remuer son cœur, et la piqûre terminée, sa mère veut lui apprendre à prier la vierge marie.

    « Fais le toi-même si tu la connais. Moi, je ne la connais pas. » Et ses larmes disent le reste que sa mère n’entend pas.

    Le garçon rêve d’une maman câline, avec une bonne poitrine où blottir sa tête et se réconforter, une maman qui sente bon et qui passe la main dans les cheveux au lieu de raconter des salades. Il aurait aimé une main qui écoute, une main qui sait les paroles du cœur, une main qui recueille les larmes.

    Mais ses mains piquent comme pour recoudre sans cesse ce qui se déchire encore.

 

    Dans sa tour, le petit gars démonte ses Dinky Toys pour leur faire des suspensions à roues indépendantes. Sa DS 19 devient la reine des dénivelés faits d’empilages de papier. Mais son papa ne voit jamais. Il n’a pas même regardé. Il n’a jamais apprécié ou alors il n’a pu oser le dire. Il doit être ailleurs.

 

    Plus tard, après avoir redoublé cette horrible cinquième, on lui a donne le vélo du frère aîné. Il s’empresse de le mettre en pièce jusqu’au moindre élément du roulement à bille pour une rénovation complète et comme pour se l’approprier vraiment. Toute pièce est nettoyée, graissée, remontée et l’objet devient si performant que le garçon se gonfle d’aller au lycée bien plus vite qu’en autobus. Mais son père n’a toujours rien vu. Il n’a pas félicité. Il n’a pas encouragé. Il n’a pas admiré. D’ailleurs, jamais le père ne prend l’enfant par la main pour l’inviter à partager une activité autre que tondre la pelouse, désherber une allée ou gâcher quelques pelles de mortier à des fins de réparation. Quel gâchis !

 

    Bientôt, le jeune adolescent préfère jouer au flipper dans les bars au lieu de rentrer à la maison. Et la punition est là. On lui vole son vélo. Mais punition pour avoir joué dans le bar ou pour n’avoir pas donné assez de valeur au vélo qu’il n’a pas attaché ? Punition pour l’enfant ou pour le père ? On va dire : les deux, mon général mais ça ne fait pas avancer le chmilblick.

 

    Cet homme là, il se croit encore parfois rien du tout, ou alors d’autres fois un dieu. Mais il n’a pas vraiment de baromètre pour mesurer la tendance, ni la règle pour établir son échelle de valeurs. Il est faible et sensible quand les autres le décrivent monstre froid. Il est monstrueux quand il raconte un bout de son émotion. Les rares fois où il ose dévoiler un pan de ses intimités douloureuses, il se blinde pour encaisser les quolibets.

 

    Il entend les pleurs de toutes les solitudes. Il marche dans son désert au même rythme que les ombres qui l’accompagnent, seul vers sa compagne de toujours, la solitude qui n’a de cesse de reculer en l’invitant comme une sirène irrésistible. Son issue n’aura surpris personne. Dans son désert plein d’autres qui ne l’ont pas vu, il se fait transparent. Il a peur et dans ses derniers pas, même sa peur ne le voit plus parce qu’il est l’ombre de lui-même.

 

    Il a écrit son épitaphe. « A l’ombre de sa solitude, seul, ayant trouvé l’éphémère, il disparaît. »

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commentaires

B
"seul" souvenirs du passé...Dinkytoys, salle de jeux, escaliers en bois craquants, cris, disputes, absences, notre mère....comme elle souffrait de ne pas pouvoir nous dire "je t'aime"...écorchée vive, qui ne l'est pas?<br /> j'ai aimé..soeurette
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T
<br /> Sauts périlleux sur le grand lit, déguisements dans le grenier du "château", études un peu sacrifiées, jusqu'au cri de raliement. "A table !" Mais ce n'était pas pour manger. Il s'agissait d'abord<br /> de mettre le couvert !!!<br /> Les souvenirs d'enfance donnent au palais du coeur les tableux multiples qu'une main adroite trace avec sa riche palette de saveurs. La solitude résonne toujours au fond des toiles.<br /> Merci soeurette<br /> <br /> <br />