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  • : Le blog de topotore
  • : Les mots invitent à leur traduction afin d'entrevoir sur le mode singulier de chacun cet "au-delà de la langue" si étonnant. La poésie illumine cette frontière.
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24 décembre 2007 1 24 /12 /décembre /2007 08:28

Bien loin sous la terre, le temps de la pose réconfortait chacun des mineurs dont la femme attentive préparait avec soins les mets qui sentent bon. La gamelle d’alors, réchauffée comme on pouvait, soufflait les odeurs vives quand lâchait le joint rouge. Ragoût, civet, daube, petit salé, lentilles et choux s’affairaient à donner de l’appétit en mêlant les humeurs. Et les gars, papilles dilatées, genoux écartés, penchés sur l’effluve exhalée, sentaient aussi les caresses de la femme qui soignait déjà leur lendemain, mais qu’ils prendraient le soir même, dès leur retour. Marius dégustait, réchauffant ses cuisses avec la tôle émaillée, et se réjouissait silencieusement de retrouver sa jeune épouse à la fin du jour, dans le creux de son lit.

 

Les enfants ont quitté la maison. Ils voyagent pour aménager leur propre vie, manger et aimer. Le garçon n’a pas voulu descendre à la mine ni la fille épouser une gueule noire. Après vingt quatre ans de bonne entente, les liens qui unissaient le couple, de la bouche aux boyaux, de la mine au gazon, des senteurs aux sens, s’émoussèrent jusqu’à la rupture. Qu’à cela ne tienne, sa seconde épouse aura montré la même ardeur à préparer sa gamelle ainsi que son retour nocturne. Certes, elle n’était pas aussi fraîche que les fraîches de vingt ans, mais la maturité le surprenait et les nouvelles odeurs pareillement. Marius ne prendrait sa retraite que dans quatre ans. La gamelle le réconfortera pendant quelque temps encore.

 

Veuf peu après qu’il se soit arrêté, il a longtemps cru que la mine lui avait manqué jusqu’à penser très fort au malaise de sa partenaire devant la mauvaise tête qu’il faisait à trop rien faire de ses journées. Il grossissait de bien manger tant elle voulait réparer par le menu sa mauvaise mine. Mais un cancer a rongé cette femme en l’espace de quelques mois. Et son amie de toujours, à Mimet, tout près d‘Aix, ajoutait que, peut-être, de le voir dans cet état lui avait été insupportable. Ne pouvant s’alimenter que comme un ancien célibataire, il maigrissait et, n’ayant plus le goût à rien, il marchait. Tôt le matin, nous pouvions le voir allonger son pas depuis Biver jusqu’à Mimet, en prenant soin de synchroniser le mouvement de son bâton au rythme de ses enjambées. Dans sa marche lui venaient toutes les histoires des anciens qui avaient creusé jusqu’en 1905 la gigantesque galerie de la mer : quatorze kilomètres jusqu’à la Madrague. Il se souvenait du grave accident du puits Biver devenu par la suite le très moderne puits Gérard qui tua tant de mineurs en 1969. Une pensée affectueuse était envoyée à toutes ces femmes de mineur qui attendaient leur retour jusqu’au soir tard. La solidarité faisait la base du tissu social de cette région. Dessous, c’était le gagne pain, le noir, la poussière mais aussi la gamelle.

 

Il avait repris du poil de la bête, nous semblait-il, car tous les matins, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’il fasse froid ou chaud, il montait d’un bon pas les quatre kilomètres qui séparent les deux villages. Bien sûr, il rencontrait cette ancienne amie, et nous n’en doutions pas, qui se plaignait en son absence d’avoir, pour le réconforter, à lui préparer la gamelle du soir. Le prix à supporter pour que cette visite rituelle ne soit pas terne à mourir !

 

« Oh ! Marmonnait-elle. Je le fais de bon cœur. Vous savez, un homme seul, ça ne se fait pas à manger comme il faut. Et puis, dans le fond, la gamelle était si importante ! Il est brave. Tout ce chemin pour me rendre une petite visite. C’est que ça monte ! Il a du courage. C’est comme s’il remontait de la mine ! Mais entre nous, je me passerais bien de cette tâche quotidienne ! A mon âge ! »

 

De son côté, Marius ne trouvait pas le repas à son goût et lui reprochait, mais sans qu’elle le sache, de n’avoir plus trop le soucis des règles essentielles de l’hygiène alimentaire. Sa marche quotidienne avait pour but de soulager ses articulations, mais aussi de donner quelques marques d’affection et de présence à la veuve d’une des gueules noirs qu’il n’avait pas connues. Une bise et la caresse de la main sur la nuque, très jolie du reste, dérogeaient sans grand mal à cette relation platonique, mais il n’eut jamais été question de repousser la gamelle, même s’il en vidait le contenu dans celle de ses chats.

 

Nous n’avons plus rencontré Marius parce que la dame de Mimet est décédée. Les chats sont morts aussi, fort heureusement, car Marius se trouve dans une maison de retraite avec le mal sournois que lui préparaient ses genoux jusqu’à cet handicap majeur de ne plus pouvoir se déplacer. Une charmante femme de chambre dont le père était mort dans son jeune âge, après le grave accident de la mine de Biver, a choyé Marius parce qu’elle reconnaissait en lui son héros, la gueule noire de son enfance. Elle apportait tous les matins, enveloppée dans un torchon tout neuf, une bonne assiette du plat préparé la veille. Malgré son appétit rétréci il devait la déguster, réchauffée au micro-onde de la salle commune. Malgré cette habitude, il éprouvait beaucoup d’amitié pour la jeune fille et regrettait d’avoir perdu sa vigueur de mineur ou plus simplement d’être un peu vieux.

 

Sa maladresse un jour lui sourit puisqu’il laissa tomber l’assiette et son contenu dont il n’avait d’ailleurs pas envie. Et sans que nul ne connaisse le profond mystère des motivations d’un être humain, il nous parut évident que le rituel de la gamelle cesserait enfin. La jeune fille a glissé brutalement, s’est blessée sur le coin de la table de nuit, lui a reproché de l’avoir entraînée dans cette chute, d’avoir jeté son plat et repoussé ses attentions.

 

Il fallut un jour la chute de la gamelle et la gamelle de la demoiselle pour que Marius puisse rassembler ses souvenirs au point de saisir combien se liaient le terme lui-même et son amour des femmes. Leurs attributs doublés, tout en rondeurs à précipiter les sens, tentent comme les deux « l » de la gamelle à prolonger les liens et les mystères entre mines et lits, entre gueules et fonds, entre effluves et sensations, entre goûter et déguster, entre repas et orgasme, entre réjouir et jouir, entre odeur et ardeur, entre langues et lèvres… entre autre.  

 

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